Il recueillit le gland et l’enfouit aussitot Au bord d’un cours d’eau large et profond. Ou partit alors le Corbeau ? Montant et descendant, Survolant colline et vallon, l’oiseau noir s’en etait alle. Bien des Automnes, bien des Printemps Voyagea-t-il, sur ses ailes errantes : Bien des Etes, bien des Hivers — Ne saurai-je conter le quart de ses aventures. Enfin il revint, et avec lui une Compagne Or, le gland avait fait naitre un chene majestueux. Ils y batirent un nid dans la plus haute branche, Et des petits ils eurent, tout heureux de nouveau. Mais bientot vint un Bucheron, en tablier de cuir, Le front bas comme un appentis, dissimulant les yeux. Il portait une hache, ne prononcait un mot, Mais que de hans ! Et quelle force, Au point qu’il abattit bientot le chene du pauvre Corbeau. Ses petits furent tues, n’ayant pu s’echapper, Et leur propre mere en mourut, le c?ur brise. Ses branches maitresses le Bucheron trancha ; Qui partirent flotter au fil de la riviere. On le debita en planches, et puis on l’ecorca, Et de cet arbre et d’autres, on fit un bon bateau. Bateau qui fut lance ; mais en vue de la terre Naquit une tempete a laquelle nul esquif n’aurait pu resister. Il eperonna un roc, les vagues s’engouffrerent ; Et tournait toujours le Corbeau, croassant aux rafales. Il entendit le dernier cri des ames qui perissaient — Voyez ! voyez ! le grand mat deborde par les eaux en furie ! Tout heureux, le Corbeau reprit son essor, Et, sur sa route, il vint a croiser la Mort, Qu’il remercia tant et plus de ce cadeau : Ils avaient pris les siens, [et QUE DOUCE ETAIT LA VENGEANCE !

M. Hackworth :

J’espere que le poeme ci-dessus eclaire les idees que je n’ai fait qu’effleurer lors de notre rencontre de mardi dernier et qu’il pourra contribuer a vos etudes paremiologiques[3].

Coleridge l’a redige en reaction contre la litterature enfantine de son temps, dont le ton didactique s’apparentait fort a celui des matieres dont on gave nos enfants dans les « meilleures » ecoles. Comme vous pouvez le constater, sa notion d’un poeme pour enfants est d’un nihilisme rafraichissant. Peut-etre ce genre de materiel pourra-t-il vous aider a inculquer les qualites recherchees.

Ce sera avec grand plaisir que je poursuivrai nos conversations sur ce sujet.

Finkle-McGraw

Ce n’etait la que le debut d’une recherche qui s’etait poursuivie deux ans pour culminer aujourd’hui. Demain, on fetait le quatrieme anniversaire d’Elizabeth Finkle-McGraw, et, a cette occasion, elle devait recevoir des mains de son grand-pere le Manuel illustre d’education pour Jeunes Filles.

Le mois prochain, Fiona Hackworth feterait ses quatre ans, et elle recevrait elle aussi un exemplaire du Manuel illustre, car tel avait ete le crime de John Percival Hackworth : il avait programme le matri-compilateur pour qu’il depose les teignes sur la face externe du livre d’Elizabeth. Il avait ensuite paye le Dr X pour extraire de l’une de ces teignes un teraoctet de donnees. Lesquelles representaient en fait une copie encryptee du programme compile qui lui avait servi a generer le Manuel illustre d’education pour Jeunes Filles. Il avait loue au Dr X du temps sur un de ses matri-compilateurs, relie a une Source privee appartenant au Dr X, sans aucune connexion avec l’une ou l’autre Alim. Il avait ainsi pu generer une seconde copie, secrete celle-ci, du Manuel.

Les teignes s’etaient deja autodetruites, ne laissant aucune trace de son crime. Le Dr X avait sans doute conserve dans ses ordinateurs une copie du programme, mais elle etait codee, et l’homme n’avait pas assez de jugeote pour tout simplement l’effacer et ainsi liberer de l’espace memoire, tout en sachant pertinemment que les algorithmes de cryptage susceptibles d’etre employes par un homme comme Hackworth ne pouvaient etre perces sans intervention divine.

Bientot, les rues s’elargirent, et le chuintement des pneus sur le pave se mela au ressac des vagues sur les greves en pente de Pudong. De l’autre cote de la baie, les lumieres blanches de la clave de la Nouvelle-Atlantis dominaient la mosaique multicolore des Territoires concedes. Elles lui paraissaient si lointaines que, sur un coup de tete, il alla louer un velocipede a un vieil homme qui avait installe son stand a l’abri de l’une des culees de la Chaussee. Puis il l’emprunta et, revigore par la fraicheur des embruns fouettant ses mains et son visage, il decida de pedaler un peu. Quand il eut atteint l’arche, il laissa les batteries internes du velo le hisser au sommet de la rampe. Parvenu en haut, il les coupa et devala la pente en roue libre, grise par la vitesse.

Son haut-de-forme s’envola. C’etait un bon chapeau, muni d’un ruban intelligent cense rejeter dans l’oubli du passe ce genre de mesaventure, mais etant ingenieur, Hackworth n’avait jamais pris au serieux les promesses du fabricant. Il roulait trop vite pour faire demi-tour sans risque et serra donc les freins.

Quand il eut reussi a rebrousser chemin, il fut incapable de voir son couvre-chef. Il apercut en revanche un autre cycliste qui venait a sa rencontre. Un jeune homme, entierement revetu d’une lisse combinaison en Nanobar. Sauf la tete, qui s’ornait fierement du haut-de-forme d’Hackworth.

Hackworth etait pret a ignorer cet enfantillage : c’etait sans doute le seul moyen pour le garcon de parvenir au bas de la pente sans risquer de perdre son galurin, la prudence dictant de maintenir a deux mains le guidon.

Mais le garcon ne faisait pas mine de ralentir et, au moment ou il le croisa en trombe, il se releva meme et lacha le guidon pour saisir a deux mains le bord du couvre-chef. Hackworth crut d’abord qu’il s’appretait a le lui relancer au passage, mais, au lieu de cela, le drole se l’enfonca sur la tete et lui sourit avec insolence en passant comme une fleche.

« Eh ! dites donc ! voulez-vous vous arreter ! vous avez mon chapeau ! » s’ecria-t-il, mais le gamin ne s’arreta pas. Dresse sur sa machine, incredule, Hackworth vit l’autre qui deja disparaissait au loin. Alors il remit en route le moteur auxiliaire et se mit en chasse.

Sa premiere impulsion fut d’avertir la police. Mais comme ils se trouvaient sur la Chaussee, cela voulait dire encore une fois la police de Shanghai. En tout etat de cause, ils n’auraient pu reagir avec une celerite suffisante pour intercepter ce garcon, qui parviendrait bientot au bout de la Chaussee, d’ou il pourrait bifurquer vers l’une ou l’autre Concession.

Hackworth faillit le rattraper. Sans moteur auxiliaire, le jeu n’aurait pas ete egal, car Hackworth s’entrainait

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