chaque jour a son club, alors que le gamin trahissait l’embonpoint et le teint cireux propres aux thetes. Mais il avait une avance considerable. Quand ils arriverent au niveau de la premiere rampe d’acces aux Territoires concedes, Hackworth ne se trouvait qu’a guere plus d’une quinzaine de metres, si pres qu’il ne put s’empecher de devaler la rampe a sa suite. Un panneau indicateur en surplomb indiquait : ENCHANTEMENT.

Tous deux accelererent encore dans la descente, et, une fois encore, le garcon lacha le guidon pour saisir le bord du haut-de-forme. Cette fois, la roue avant pivota dans le mauvais sens. Le garcon fut ejecte de la selle. Le velo partit en cabriolant et percuta un obstacle avec fracas. Le garcon rebondit, boula, glissa sur quelques metres. Le chapeau, dont le fond s’etait partiellement aplati, roula sur la tranche, se retourna, tournoya, s’arreta. Hackworth serra les freins, mais depassa le lieu de la chute. Comme auparavant, il lui fallut plus de temps que prevu pour faire demi-tour.

Et c’est alors qu’il comprit pour la premiere fois que le gosse n’etait pas seul mais faisait partie d’une bande, sans doute le meme groupe deja apercu a Shanghai ; qu’ils l’avaient suivi sur la Chaussee et tire parti de la perte de son chapeau pour l’attirer dans les Territoires concedes ; et que le reste de la bande, quatre ou cinq garcons a bicyclette, etait en train de fondre sur lui par la rampe ; et dans la brume lumineuse dispensee par les panneaux d’affichage mediatroniques de toutes les Concessions, il vit scintiller les chaines chromees de leurs nunchakus.

Miranda ; comment elle est devenue ractrice ; ses debuts

A cinq ans deja, Miranda voulait etre dans un ractif. Adolescente, alors que Maman l’avait soustraite a l’influence et a l’argent de papa, elle avait travaille comme bonne a tout faire, tranchant des oignons, polissant l’argenterie de ses employeurs – plateaux, pelles a tarte, fourchettes a poissons et ciseaux a couper le raisin. Si tot qu’elle eut appris a manier peigne et maquillage pour faire croire qu’elle etait majeure, elle trouva un poste de gouvernante, qu’elle tint cinq ans, et qui etait un peu mieux paye. Avec son allure, elle aurait sans doute decroche un emploi de femme de chambre ou de serveuse, ce qui l’aurait fait passer dans la haute domesticite, mais elle preferait rester gouvernante. Meme si elle avait des reproches a leur faire, ses parents l’avaient quand meme inscrite dans de bonnes ecoles, ou elle avait pu apprendre a lire le grec, conjuguer les verbes latins, parler deux langues romanes, dessiner, peindre, integrer quelques fonctions simples et jouer du piano. Son travail de gouvernante lui permettait de pratiquer tous ces talents. En outre, elle preferait la compagnie des enfants, meme morveux, a celle des adultes.

Sitot que les parents daignaient enfin se radiner a la maison pour se consacrer a leur progeniture, Miranda filait dans ses quartiers souterrains se taper les ractifs les plus nuls, les plus crades qu’elle pouvait trouver. Elle n’allait pas commettre l’erreur de depenser tous ses sous dans des productions raffinees. Elle voulait en avoir pour son argent, pas simplement raquer, et l’on pouvait s’exercer aussi bien dans le dernier des ractifs de combat qu’avec un direct de Shakespeare.

Sitot qu’elle eut economise les ucus, elle concretisa son reve de toujours en se rendant au salon de mod ; elle y entra, le menton fier, pointe comme l’etrave d’un clipper saillant de l’ecume de son col roule noir, tout a fait l’allure d’une ractrice, et commanda la Jodie. Ce qui ne manqua pas de faire tourner des tetes dans la salle d’attente. Des cet instant, ce ne fut plus que des tres bien, madame et je vous en prie, installez-vous confortablement et voulez-vous une tasse de the, madame. Depuis qu’elle et sa mere avaient quitte le logis familial, c’etait bien la premiere fois qu’on lui proposait du the au lieu de lui ordonner d’en faire, et elle savait pertinemment que ce serait la derniere avant plusieurs annees, meme si la chance devait lui sourire.

Elle resta seize heures sous la machine ; on lui perfusa du Valium pour qu’elle ne gemisse pas. De nos jours, la majorite des interventions passaient comme une lettre a la poste. « Vous etes sure que vous voulez le crane ? » « Ouais, j’en suis sure. » « Certaine ? » « Ouais, certaine. » « Tres bien… » et PAF ! un crane, un, degoulinant de sang et de lymphe, projete a travers l’epiderme par une onde de pression qui manquait vous ejecter de votre siege. Mais une trame dermique, c’etait une autre paire de manches, et une Jodie, c’etait le haut de gamme – avec une densite moyenne de zites cent fois superieure a celle des trames a basse resolution de la majorite des porno-starlettes, et pas loin de dix mille fois superieure, rien que pour le visage. La phase la moins ragoutante intervint quand la machine s’attaqua a sa gorge pour y implanter un reseau de nanophones joignant les cordes vocales aux gencives. Ce coup-la, elle ferma les yeux.

Elle n’etait pas mecontente de l’avoir fait faire la veille de Noel, parce qu’elle aurait ete incapable de s’occuper des gosses par la suite. Elle avait le visage boursoufle, comme on l’en avait avertie, en particulier autour des yeux et des levres ou la densite des zites etait la plus forte. On lui donna cremes et calmants, qu’elle utilisa. Le lendemain, sa maitresse eut un sursaut quand elle vit sa gouvernante arriver a l’etage pour preparer le petit dejeuner des enfants. Mais elle ne dit mot, s’imaginant sans doute qu’elle s’etait fait tabasser par un petit ami avine lors du reveillon. Ce qui n’etait pas le genre de Miranda, mais c’etait une supposition commode pour une maitresse neo-atlanteenne.

Quand ses traits eurent retrouve leur aspect d’avant la visite au salon, elle fit son barda, prit le metro et gagna le centre-ville.

Le quartier des theatres avait son bon et son mauvais cote. Le bon etait exactement tel qu’il avait toujours ete depuis des siecles. Le mauvais etait une zone urbaine plus verticale qu’horizontale, formee de deux vieilles tours de bureaux devenues bien mal famees. Comme la plupart de ces structures, elles etaient d’une laideur remarquable, mais, pour une compagnie de ractifs, c’etait le decor ideal. On les avait concues pour accueillir une vaste quantite d’individus travaillant cote a cote dans d’immenses damiers de cellules semi-privees.

« Jetons un coup d’?il a ta trame, ma choute », dit un homme qui se presenta comme un certain M. Fred (« c’est un pseudo ») Epiderme, apres avoir ote de sa bouche un cigare et gratifie Miranda d’un examen appuye, methodique, de la tete au pied.

« Ma trame n’est pas une Choute », repliqua-t-elle. Choute® et Heros® etaient les modeles de trames diffusees aupres de millions de femmes et d’hommes respectivement. Leurs utilisateurs ne cherchaient absolument pas a jouer dans les ractifs, mais juste a se montrer a leur avantage quand ils se trouvaient y participer. Certaines filles etaient assez stupides pour croire aux publicites assurant que ces trames pouvaient etre le tremplin vers la gloire : bon nombre devait finir devant Fred Epiderme.

« Oh ! voila qui titille ma curiosite », dit-il en se tremoussant juste assez pour que Miranda retrousse les levres avec dedain. « Vous allez monter sur scene, qu’on voie un peu ce que ca donne. »

Les cabines ou trimaient ses ractrices etaient de simples plateaux a tete. Il y avait toutefois des plateaux de tournage en corps entier, histoire de pouvoir aussi fournir du porno cent pour cent ractif. Il lui en indiqua un. Elle entra, claqua la porte, se tourna face au mur-ecran du mediatron et contempla pour la premiere fois sa nouvelle Jodie.

Fred Epiderme avait regle la scene en mode Constellation. Miranda avait devant elle un mur noir piquete de vingt ou trente mille minuscules points de lumiere blanche. Reunis, ils composaient une espece de constellation de Miranda tridimensionnelle qui singeait ses mouvements. Chaque point lumineux marquait l’un des nanosites que la machine avait incrustes dans sa peau durant les six heures de l’operation. Restaient invisibles les filaments qui les reliaient en reseau – un nouveau systeme corporel superpose aux systemes vasculaire, nerveux et lymphatique et entrelace avec eux.

« Sacre nom d’une pipe ! Mais c’est une putain de petite Hepburn que nous avons la ! » s’exclama Fred Epiderme qui la regardait sur un autre moniteur a l’ecart de la scene.

« C’est une Jodie », repondit-elle, mais elle trebucha sur les mots quand devant elle le champ stellaire se modifia pour suivre le deplacement de la machoire et des levres. A l’exterieur, Fred Epiderme jonglait avec ses manettes, zoomant en avant et en arriere sur son visage, qui apparaissait aussi dense qu’un noyau galactique. En comparaison, les bras et les jambes etaient des nebuleuses diffuses, quant a la nuque, elle restait presque invisible, avec tout au plus une centaine de zites implantes a la circonference du cuir chevelu, tels les points d’ancrage d’un dome geodesique. Les yeux etaient des trous vides, sauf (s’imaginait-elle) quand elle les fermait. Histoire de verifier, elle fit un clin d’?il au mediatron. Les zites poses sur ses paupieres etaient aussi denses que des brins d’herbe sur un putting-green, mais ils se repliaient en accordeon sauf quand la paupiere recouvrait l’?il. Fred Epiderme decela le mouvement et zooma si brutalement dessus que Miranda faillit

Вы читаете L'age de diamant
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату