soie, ractif d’aventure romanesque situe du mauvais cote du Shanghai contemporain. C’est meme elle qui avait cree le role. Apres les premieres critiques favorables (« Un portrait remarquablement Rhea-liste joue par une debutante, Miranda Redpath ! »), elle n’avait plus joue grand-chose d’autre au cours des deux mois suivants, meme si ses exigences etaient telles que la plupart des utilisateurs optaient pour l’une des doublures, ou se contentaient du role passif de spectateur, pour un dixieme du cachet demande. Mais le distributeur avait bousille tout le travail de relations de presse quand ils avaient cherche a deborder du marche de Shanghai, si bien que, aujourd’hui, La Route de la soie etait retournee dans les limbes, et qu’a cette occasion on avait pu voir tomber plusieurs tetes.

Quatre roles principaux, c’etait le maximum qu’elle pouvait memoriser simultanement. Le prompteur vous permettait de jouer n’importe quel personnage sans avoir lu son texte au prealable, et si vous n’aviez pas peur de vous ridiculiser. Mais Miranda avait desormais une reputation, et elle ne pouvait se satisfaire d’un travail bacle. Toutefois, pour faire la jonction quand elle avait des creux, elle avait egalement d’autres engagements, sous un autre nom, pour des taches plus faciles : essentiellement de la narration, plus des trucs touchant les ?uvres pour enfants. Elle n’en avait pas elle-meme, mais elle continuait de correspondre avec ceux dont elle s’etait occupee lorsqu’elle etait gouvernante. Elle adorait ragir avec les enfants et, par ailleurs, c’etait un excellent exercice pour la voix que de prononcer convenablement ces petites rengaines idiotes.

« Repetition Kate de La Megere », dit-elle, et la constellation en forme de Miranda fut aussitot remplacee par une femme brune aux yeux verts et felins, vetue de ce qu’un costumier de theatre s’imaginait etre la tenue d’une riche bourgeoise dans l’Italie de la Renaissance. Miranda avait de grands yeux de biche, alors que Kate avait des yeux de chat, et les yeux de chat etaient utilises differemment, en particulier quand il fallait lancer un mot d’esprit cinglant. Carl Hollywood, fondateur de la compagnie et dramaturge, qui avait assiste passivement a ses Megere, lui avait suggere de travailler un peu plus cet aspect-la. Bien peu de clients appreciaient Shakespeare – voire en connaissaient l’existence –, mais ceux-la tendaient a se trouver dans la frange superieure de l’echelle des revenus, et ils valaient d’etre soignes. D’habitude, ce genre d’argument etait de peu d’effet sur Miranda, mais elle avait fini par decouvrir que certains de ces (riches, sexistes, snobs et connards de) gentlemen etaient de remarquablement bons racteurs. Et n’importe quel professionnel pourrait vous dire que c’etait un plaisir rare de ragir avec un client qui savait ce qu’il faisait.

La Tournee embrassait les heures de grande ecoute a Londres et sur les deux cotes americaines. En temps universel, elle commencait aux alentours de vingt et une heures quand, au sortir du diner, les Londoniens cherchaient a se distraire, pour s’achever vers sept heures du marin, lorsque les Californiens allaient se coucher. Quel que soit leur fuseau horaire d’origine, tous les racteurs essayaient de bosser dans ce creneau. Pour Shanghai, la Tournee courait de cinq heures du matin au milieu de l’apres-midi, et Miranda ne rechignait pas a faire des heures supplementaires si un riche Californien desirait prolonger un ractif jusqu’a des heures indues. Certains des racteurs de sa compagnie ne se pointaient pas avant la fin de l’apres-midi, mais Miranda revait toujours d’aller vivre a Londres et cherchait desesperement a se faire remarquer des riches clients de la cite. Aussi venait-elle toujours travailler en avance.

Quand elle eut acheve ses exercices de mise en voix, elle decouvrit qu’une proposition l’attendait deja. L’agent (qui etait un utilitaire logiciel semi-automatique) avait rassemble un groupe de neuf payeurs, juste de quoi distribuer tous les seconds roles de Premiere Classe pour Geneve, ractif qui narrait les intrigues entre les riches voyageurs d’un train dans l’Allemagne nazie, et production incontournable qui etait, en la matiere, l’equivalent de La Souriciere pour le theatre passif. C’etait un ensemble complet : il y avait neuf apparitions reservees aux payeurs, trois roles un peu plus consequents joues par des artistes professionnels retribues, comme Miranda. L’un des personnages etait, a l’insu des autres, un espion allie. Un deuxieme, un colonel de la SS en mission secrete, un troisieme une juive planquee, un autre encore, un agent russe de la Tcheka. Parfois, il y avait un Allemand qui essayait de passer du cote allie. Mais on ne savait jamais a quoi s’en tenir au demarrage du ractif ; l’ordinateur distribuait tous les roles de maniere aleatoire.

Cela payait bien, grace au rapport eleve payeur/paye. Miranda accepta le contrat a titre temporaire. L’un des autres roles payants n’avait pas encore ete attribue : histoire de passer le temps, elle se reinscrivit et reussit a decrocher un role de bouche-trou. L’ordinateur la morpha pour lui donner le visage d’une adorable jeune femme arborant les traits et la coiffure typiques de la derniere mode en vogue a Londres ; elle portait l’uniforme d’agent commercial des British Airways. « Bonsoir, monsieur Oremland », dit-elle avec effusion, en lisant le prompteur. L’ordinateur altera sa voix pour la rendre encore plus guillerette, tout en corrigeant subtilement son accent.

« Bonsoir, euh, Margaret », repondit le jovial Britannique qui etait apparu dans la fenetre de son mediatron. Il portait des lunettes demi-lunes et avait du plisser les yeux pour dechiffrer son badge. Sa cravate etait denouee, sa main velue etait refermee sur un verre de gin-tonic, et cette Margaret lui semblait a son gout. Ce qui etait quasiment garanti, puisque Margaret avait ete morphee par quelque ordinateur de marketing londonien qui devait en savoir plus que n’aurait pu l’imaginer ce monsieur sur ses gouts en matiere de chair fraiche.

« Six mois sans conges ! ? C’est pas lassant ? s’exclama Miranda/Margaret. Vous devez avoir un poste terriblement important, poursuivit-elle, facetieuse mais sans mechancete – comme s’ils etaient de connivence.

— Oui, je suppose que meme gagner des masses d’argent finit par devenir lassant a la longue », retorqua l’homme, a peu pres sur le meme ton.

Miranda jeta un ?il vers la distribution des roles de Premiere Classe pour Geneve. Ce monsieur Oremland allait commencer a la gonfler s’il devenait trop bavard et la forcait a reprendre le dessus. Meme s’il avait l’air d’un type pas trop idiot. « Vous savez, c’est la periode ideale pour visiter l’Ouest africain atlanteen, et le dirigeable Cote de l’Or doit larguer les amarres dans quinze jours – voulez-vous que je vous reserve une suite ? Et peut-etre une compagne ? »

M. Oremland semblait hesitant. « Vous allez me trouver vieux jeu, mais quand on me parle d’Afrique, je pense aussitot sida et parasites…

— Oh ! pas en Afrique occidentale, monsieur, pas dans les nouvelles colonies. Voulez-vous un circuit rapide ? »

M. Oremland gratifia Miranda/Margaret d’un long regard scrutateur et lascif, soupira, consulta sa montre et parut se souvenir qu’elle etait une creation imaginaire. « Merci quand meme », dit-il avant de couper.

Pile a temps : la distribution de Geneve venait d’etre bouclee. Miranda n’avait que quelques secondes pour changer de contexte et se glisser dans le personnage d’Ilse avant de se retrouver dans un compartiment de wagon-lits de premiere, a bord d’un train de voyageurs du milieu du vingtieme siecle, en train de contempler dans le miroir de toilette l’image d’une reine glacee : une blonde aux yeux bleus, aux pommettes hautes. Sur la tablette en dessous, une lettre, depliee, ecrite en yiddish.

Donc, ce soir elle etait la juive clandestine. Elle dechira la lettre en petits morceaux qu’elle jeta par la fenetre, puis elle fit de meme avec deux etoiles de David qu’elle sortit de son ecrin a bijoux. Le truc etait cent pour cent ractif, et rien n’empechait d’autres personnages de forcer la porte de sa cabine et de fouiller dans ses affaires. Puis elle termina de se maquiller, choisit sa tenue et sortit gagner le wagon-restaurant. La plupart des autres racteurs s’y trouvaient deja. Les neuf amateurs etaient raides et guindes, comme toujours, les deux autres pros circulaient parmi eux, cherchant a les detendre, a briser leur timidite et a les faire entrer dans la peau de leur personnage.

Geneve finit par se trainer au bout de trois bonnes heures. La representation faillit etre massacree par l’un des payeurs qui avait manifestement signe dans le but exclusif d’amener Ilse dans son lit. Il se revela de surcroit etre le colonel SS cache ; mais il etait tellement polarise par ses visees sur Ilse qu’il joua completement a cote du role. Finalement, Miranda l’attira dans l’office a l’arriere du wagon-restaurant, lui planta dans la panse un couteau a decouper long de trente centimetres et l’abandonna dans le frigo. Cela faisait deux cents fois qu’elle jouait ce role et elle connaissait l’emplacement de tous les objets potentiellement mortels embarques dans ce train.

Apres un ractif, on considerait qu’il etait de bon ton de se rendre au Salon vert, un pub virtuel ou l’on pouvait bavarder, detendu, avec les autres racteurs. Miranda l’evita cette fois-ci car elle savait pertinemment que l’autre salaud devait l’y attendre.

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