main imitant une genuflexion. Les Chinois d’aujourd’hui avaient egalement pris cette habitude pour se dire merci lorsqu’ils etaient a table. Et, de temps a autre, le juge Fang se surprenait a faire de meme, tout en songeant que c’etait chose bien etrange que d’etre Chinois dans un monde sans empereur.

Assis, les mains cachees dans ses manches, il resta plusieurs minutes a peser ces diverses questions, en regardant la vapeur s’elever de sa tasse et se condenser en brouillard au contact de la poussiere de micro- aerostats.

« Nous allons bientot nous interesser a ce M. Hackworth et au Dr X ; observer leurs reactions devrait se montrer instructif. Je m’en vais reflechir a la meilleure maniere de proceder. Dans l’intervalle, occupons-nous de la jeune fille. Chang, allez faire un tour du cote de l’immeuble qu’elle habite, verifier s’il y a eu un probleme quelconque – si l’on y aurait pas vu roder des individus suspects.

— Monsieur, sauf votre respect, toute personne qui reside dans cet immeuble est un individu suspect.

— Vous m’avez fort bien compris, retorqua le juge avec un rien d’irritation. Le batiment devrait disposer d’un systeme de filtrage des nanosites presents dans l’air. Si ce systeme fonctionne convenablement, et si la petite ne sort pas avec le livre, alors elle devrait rester indetectee. » Le juge dessina un trait dans la poussiere recouvrant le livre, puis il etala le toner sur ses doigts. « Allez voir le gerant et prevenez-le que son systeme de filtrage doit bientot subir une inspection, et que c’est tout a fait serieux, qu’il ne s’agit pas d’une demande de pot- de-vin.

— Bien monsieur », dit Chang. Il repoussa sa chaise, le leva, s’inclina et sortit du restaurant d’un pas decide, s’arretant juste a l’entree pour prendre un cure-dents au distributeur. Il n’aurait pas ete inconvenant qu’il termine son repas, mais Chang avait deja temoigne d’interet pour le bien-etre de la petite et, apparemment, il ne voulait pas perdre de temps.

« Miss Pao, vous allez installer une surveillance dans l’appartement de la fille. Au debut, nous changerons les bandes et les visionnerons chaque jour. Si le livre n’est pas detecte dans l’immediat, nous passerons a un rythme hebdomadaire.

— Bien monsieur. » Miss Pao chaussa ses lunettes phenomenoscopiques. Un eclat colore se reflechit sur son iris des qu’elle se fut perdue dans une sorte d’interface. Le juge Fang remplit sa tasse, la saisit dans sa main en coupe et rejoignit le bord de la terrasse. Il avait des soucis d’une tout autre ampleur que cette fille et son livre ; mais il soupconnait que dorenavant, il n’allait guere songer a quoi que ce soit d’autre.

Description du vieux Shanghai ; situation du Theatre Parnasse ; le travail de Miranda

Bien avant que les Europeens n’aient mis le grappin dessus, Shanghai etait un village fortifie au bord de la riviere Huangpu, a quelques kilometres au sud de son confluent avec l’estuaire du Yangzi. L’essentiel de ses batiments trahissait l’architecture complexe de la dynastie Ming, avec jardins prives pour les familles riches, quelque rue commercante dissimulant des taudis interieurs, une maison de the branlante s’elevant, vertigineuse, d’une ile au milieu d’un etang. Dans un passe plus recent, on avait abattu le mur d’enceinte et perce une sorte de boulevard circulaire a l’emplacement de ses fondations. L’ancienne concession francaise enveloppait le cote nord de la ville, et c’est dans ce quartier, a l’angle d’une rue donnant sur le boulevard circulaire et menant vers la vieille ville, qu’on avait, a la fin du dix-neuvieme siecle, edifie le Theatre Parnasse. Miranda y travaillait depuis cinq ans, mais l’experience avait ete si intense que, bien souvent, elle avait l’impression que cela ne faisait que cinq jours.

Le Parnasse avait ete bati par les Europeens, au temps ou le statut d’Europeen etait encore chose serieuse dont on n’avait pas a s’excuser. La facade etait classique : un portique formant une rotonde de trois quarts de cercle au coin de la rue, soutenu par des colonnes corinthiennes, le tout en pierre calcaire. Dans les annees dix- neuf cent quatre-vingt-dix, on avait recouvert le portique d’une enseigne de toile blanche soulignee par des tubes fluorescents roses et violets. Il n’aurait pas ete difficile de la demonter pour la remplacer par quelque chose de plus mediatronique, mais les autochtones aimaient bien sortir des echelles de bambou de sous l’atelier de decors afin de monter y encliqueter les hautes lettres de plastique noir annoncant le programme de la soiree. Parfois, ils descendaient le vaste ecran mediatronique et diffusaient des films, alors les Occidentaux rappliquaient de tout le Grand Shanghai, en smoking et robe du soir, et ils s’installaient dans le noir pour voir Casablanca ou Danse avec les loups. Et, au moins deux fois par mois, la Compagnie du Parnasse montait sur les planches et jouait pour de bon : devenant pour un soir des acteurs plutot que des racteurs, avec eclairage, maquillages et costumes. Le plus dur etait d’inculquer cette notion au public ; a moins d’etre de vrais mordus de theatre, les spectateurs voulaient toujours monter sur scene pour interagir, ce qui bouleversait toute la representation. Le theatre en direct etait un genre ancien et singulier, assez comparable a l’audition de chants gregoriens, et cela ne suffisait pas a regler les factures. Les factures, on les payait avec les ractifs.

L’edifice etait etroit et haut, afin de tirer au mieux parti des contraintes de l’immobilier a Shanghai ; c’est pourquoi l’avant-scene avait des proportions presque carrees, comme les ecrans de television d’antan. Elle etait dominee par le buste d’une actrice francaise oubliee, soutenue par des ailes dorees et flanquee par des anges brandissant trompettes et tresses de laurier. Le plafond presentait une fresque circulaire depeignant des Muses folatres vetues de robes diaphanes. Un grand lustre etait suspendu au milieu ; on avait remplace ses lampes a incandescence par de nouveaux dispositifs qui ne claquaient plus, et qui eclairaient regulierement les rangees de minuscules fauteuils vermoulus entasses a l’orchestre. Il y avait trois balcons et trois rangees de loges, deux cote cour, et deux cote jardin, sur chaque niveau. Le devant des loges et des balcons etait decore de tableaux d’inspiration mythologique, dont la teinte dominante, ici comme dans le reste de la salle, etait d’un turquoise tres dix-huitieme francais. La salle debordait de stucs, au point que l’on decouvrait des visages de cherubins dodus, de dieux romains accables et autres Troyens passionnes jaillir a tout bout de champ d’une colonne, d’un soffite ou d’une corniche, et vous prendre par surprise. La plupart avaient ete serieusement erafles par les balles de Gardes rouges trop zeles au temps de la Revolution culturelle. A l’exception des impacts de balles, le Parnasse etait en assez bon etat, meme si au cours du vingtieme siecle, on avait fixe de longues poutrelles metalliques verticales devant les loges, horizontales le long des balcons, pour y fixer des projecteurs. Aujourd’hui, les projecteurs etaient des disques de la taille d’une piece de monnaie – utilisant des emetteurs a rideau de phase equipes chacun de sa batterie – qu’on pouvait coller n’importe ou et qu’on pilotait par radio. Mais les poutrelles etaient toujours la, ce qui necessitait toujours un tas d’explications pour les touristes en visite.

Chacune des douze loges avait sa porte individuelle, et son ouverture etait dotee d’un rideau monte sur un rail incurve pour offrir a ses occupants un semblant d’intimite a l’entracte. On avait range les rideaux pour les remplacer par des ecrans acoustiques amovibles, et deboulonne les sieges, que l’on avait ranges a la cave. Desormais, chaque loge etait une piece isolee ovoide, de la taille ideale pour un plateau-cabine. Ces douze plateaux particuliers generaient soixante-quinze pour cent du chiffre d’affaires du Parnasse.

Miranda se presentait toujours sur son plateau une demi-heure a l’avance pour effectuer un diagnostic de sa trame. Les nanosites ne duraient pas eternellement – ils pouvaient etre detruits par l’electricite statique ou les rayons cosmiques – et si, par pure negligence, vous laissiez se deteriorer votre instrument de travail, vous ne meritiez pas de vous baptiser un racteur.

Miranda avait decore les murs inertes de sa scene personnelle avec des affiches et des photos de ses modeles, en majorite des actrices de passifs du vingtieme siecle. Elle avait une chaise dans l’angle, pour les roles exigeant qu’on soit assis. Il y avait egalement une minuscule table basse, sur laquelle elle deposait son sac, une bouteille de deux litres d’eau minerale et ses pastilles pour la toux. Puis elle se devetait pour rester en maillot et collant noirs, accrochant ses habits de ville au portemanteau pres de la porte. Telle autre ractrice pouvait se mettre nue, porter ses vetements habituels, ou bien chercher a assortir son costume au role qu’elle jouait, si elle avait la chance de le connaitre a l’avance. En tout cas jusqu’ici, Miranda l’avait toujours ignore. Elle avait actuellement des contrats pour les roles de Kate dans la version ractive de La Megere apprivoisee (nanar lourdingue, mais encore apprecie de certains utilisateurs males) ; de Scarlett O’Hara dans le ractif d’Autant en emporte le vent ; d’une femme agent double denommee Use dans un thriller d’espionnage situe a bord d’un train traversant l’Allemagne nazie ; et enfin de Rhea, demoiselle en detresse neo-victorienne de La Route de la

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