vetements et la peau du suspect. Il s’est debarrasse de tous ses habits et s’est recure vigoureusement aux bains- douches publics avant de regagner son domicile, mais trois cent cinquante mites marqueuses sont restees logees sous l’epiderme, d’ou elles ont ete extraites ulterieurement au cours de notre examen. Comme d’habitude, ces mites marqueuses etaient equipees d’un systeme de navigation inertielle qui a permis d’enregistrer tous les mouvements du suspect au cours des jours suivants. »

La cine-sequence principale fut remplacee par une carte des Territoires concedes, portant inscrits au trait rouge les divers itineraires du suspect. Le garcon s’etait pas mal balade, se rendant meme parfois a Shanghai, mais il est toujours revenu au meme appartement.

« Une fois etabli un schema coherent, les mites marqueuses ont automatiquement emis leurs spores. »

L’image de flechettes barbelees se modifia : la section mediane – qui contenait un enregistrement sur bande des mouvements du projectile – se libera et plongea dans le vide.

« Plusieurs spores ont pu etre recuperees par une sonde aerienne, ou leur contenu a ete transfere et leur numero de serie confronte aux enregistrements de la police. On a pu etablir que le suspect a passe l’essentiel de son temps dans cet appartement. L’un des residents correspondait nettement au suspect capture par la cine- sequence. Le suspect a ete interpelle et l’on a trouve sur son corps d’autres mites marqueuses, ce qui tend a accrediter nos soupcons.

— Oooh, laissa echapper Chang, comme s’il venait de se rappeler un detail essentiel.

— Que savons-nous de la victime ? dit le juge.

— Le cinestat a pu le suivre jusqu’aux portes de la Nouvelle-Atlantis, indiqua Miss Pao. Il avait le visage tumefie et ensanglante, ce qui a complique l’identification. Il s’etait egalement trouve marque, bien sur – l’aerotaggeur etant incapable de faire la distinction entre agresseur et victime – mais aucune spore n’a pu etre recuperee ; nous pouvons supposer que toutes ses mites marqueuses ont ete detectees et detruites par le systeme immunitaire d’Atlantis/Shanghai. »

Parvenue a ce point, Miss Pao cessa de parler et tourna les yeux en direction de Chang, qui se tenait bien tranquille, les mains croisees dans le dos, fixant le plancher comme si son cou epais avait fini par ceder sous le poids de sa tete. Miss Pao se racla la gorge, une fois, deux fois, trois fois, et soudain Chang reprit ses esprits. « Excusez-moi, Votre Honneur », dit-il en s’inclinant vers le juge Fang. Il fouilla dans un gros sac en plastique pour en retirer un chapeau haut de forme en piteux etat. « Cet objet a ete trouve sur les lieux de l’agression », dit-il en revenant finalement a son dialecte natal.

Le juge baissa les yeux sur la nappe devant lui, avant de redresser la tete pour fixer Chang. Ce dernier s’avanca et vint deposer delicatement le chapeau sur la table, puis il lui donna une legere pichenette, comme s’il n’etait pas parfaitement positionne. Le juge considera l’objet pendant quelques instants, puis il ota ses mains des volumineux replis de sa robe, saisit le couvre-chef, le retourna. Les mots JOHN PERCIVAL HACKWORTH etaient inscrits en lettres d’or a l’interieur du ruban.

Le juge jeta un regard eloquent a Miss Pao, qui hocha la tete. Ils n’avaient pas encore contacte la victime. Laquelle victime ne les avait pas contactes non plus, ce qui etait interessant ; John Percival Hackworth devait avoir quelque chose a cacher. Les neo-Victoriens n’etaient pas idiots ; alors pourquoi etaient-ils si nombreux a se faire agresser dans les Territoires concedes apres une soiree de bamboche ?

« Vous avez recupere les articles voles ? » demanda le juge.

Chang se racla nerveusement la gorge, reprimant une envie d’eructer et de cracher – activite que le juge avait formellement prohibee dans l’enceinte du tribunal. Il se tourna de cote et recula d’un pas, laissant le magistrat examiner un des temoins : une petite fille, agee de quatre ans peut-etre, assise les pieds poses sur le siege, de sorte que son visage etait masque par ses genoux. Le juge entendit un bruit de page qui se tourne et comprit que la petite fille etait en train de parcourir un livre cale sur ses cuisses. Elle inclinait la tete d’un cote ou de l’autre, en s’adressant a l’ouvrage d’une toute petite voix.

« Je me dois de presenter mes humbles excuses a monsieur le Juge, dit Chang, dans le dialecte de Shanghai. Et je vous presente ici meme ma demission. »

Le juge Fang prit la declaration avec toute la gravite requise. « Pourquoi ?

— J’ai ete dans l’incapacite de soustraire la piece a conviction des mains de la jeune personne, expliqua Chang.

— Je vous ai vu tuer des adultes a mains nues », lui rappela le juge. Eleve dans la langue cantonaise, il arrivait a se faire comprendre de Chang en s’adressant a lui dans une espece de mandarin massacre.

« La vie n’a pas toujours ete rose », observa Chang. Il avait trente-six ans.

« Il est midi passe, nota le juge Fang. Si on allait se manger au Kentucky Fried Chicken ?

— Comme vous voudrez, juge Fang, dit Chang.

— Comme vous voudrez, juge Fang, » dit Miss Pao.

Le juge Fang repassa a l’anglais pour s’adresser au garcon : « Votre cas est tres serieux. Vous devrez consulter les autorites historiques. D’ici la, vous allez rester ici jusqu’a notre retour.

— Oui, monsieur », dit l’accuse, manifestant une terreur abjecte. Sans rapport avec la crainte abstraite du delinquant primaire ; il suait et tremblait. Il avait deja du recevoir des coups de baton.

La Maison de l’Impenetrable et Venerable Colonel, tel etait le nom qu’ils lui donnaient lorsqu’ils parlaient chinois. Venerable, a cause de la barbiche, blanche comme la feuille du cornouiller, marque incontestable de credibilite aux yeux d’un disciple de Confucius. Impenetrable parce qu’il etait entre dans la tombe sans divulguer le Secret des onze herbes et epices. L’etablissement avait ete le premier franchise de restauration rapide ouvert sur le Bund, bien des decennies plus tot. Le juge Fang y avait l’equivalent d’une table particuliere au coin de la salle. Il avait un jour reduit Chang a un etat cataleptique en lui decrivant une avenue de Brooklyn ou les gargotes a poulet frit s’alignaient sur des kilometres, toutes de pales copies du Kentucky Fried Chicken original. Miss Pao, qui avait grandi a Austin, Texas, se laissait moins aisement impressionner par ces legendes.

L’annonce de leur arrivee les avait precedes ; leur barquette les attendait deja sur la table. Les petites coupes de plastique garnies de sauce, de chou rape, de pommes de terre et ainsi de suite, avaient ete disposees avec soin. Comme d’habitude, la barquette etait placee face au siege de Chang, car c’est toujours lui qui en consommait le plus. Tous trois mangerent en silence durant plusieurs minutes, ne communiquant que du regard ou via d’autres signaux subtils, puis ils passerent encore quelques minutes a deviser poliment de choses et d’autres.

« Un point a fait resonner dans ma memoire une corde sensible, dit enfin le juge, quand fut venu le temps de parler affaires. Ce nom de Tequila… la mere du suspect et de la petite.

— Le nom est deja par deux fois apparu devant la cour », remarqua Miss Pao, avant de lui rafraichir la memoire en lui evoquant deux precedents : le premier, pres de cinq ans plus tot, a l’issue duquel l’amant de cette femme avait ete execute, et le second, datant seulement de quelques mois, qui etait fort similaire a celui-ci.

« Ah oui, dit le juge Fang, le second me revient. Ce garcon et ses amis avaient severement rosse un homme. Mais sans rien lui voler. Il avait refuse d’expliquer ses actes. Je l’avais condamne a trois coups de baton et remis en liberte.

— On est en droit de suspecter que la victime de cette affaire avait moleste la s?ur du garcon, intervint Chang, car il avait deja des antecedents de telles prouesses. »

Le juge pecha un pilon dans la barquette, le deposa sur sa nappe en papier, croisa les mains, et soupira. « Le garcon a-t-il de quelconques relations filiales ?

— Aucune, dit Miss Pao.

— Quelqu’un aurait-il l’obligeance de me conseiller ? » Le juge Fang posait frequemment cette question ; il estimait de son devoir d’etre didactique avec ses subordonnes.

Miss Pao repondit, avec juste le degre de precaution necessaire : « Le Maitre dit : “L’homme superieur doit plier son attention devant ce qui est extreme. Cela etant etabli, toutes les possibilites s’ouvrent naturellement. La piete filiale et la soumission fraternelle ! – ne sont-ce pas la les racines de tout acte charitable ?”

— Et comment en l’espece appliquez-vous la sagesse du Maitre ?

— Le garcon n’a pas de pere – sa seule relation filiale possible est avec l’Etat. Vous etes, juge Fang, le seul representant de l’Etat qu’il soit susceptible de rencontrer. Il est donc de votre devoir de le chatier avec fermete – disons, de six coups de baton. Cela l’aidera a fonder sa piete filiale.

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