— Parce qu’une Oie Odieuse l’y a Obligee », dit le livre, qui elargit l’image pour reveler un volatile jacassant, mais son agitation n’avait rien de bien redoutable pour l’agile Nell. L’oie, decue, s’aplatit en cachant son cou sous son aile et sa silhouette dessina une nouvelle lettre, minuscule. « O comme Oie. Rebutee, l’oie Renonce et se Recouche, Ridiculisee par la Rapidite de la Reaction de Nell. »
L’histoire se poursuivit, pour inclure un Beau Berger Bouche Bee devant un Etrange Elfe Excite qui Apprivoisait un Agile Alligator Unijambiste en Uniforme. Puis l’image du corbeau revint, avec les lettres ecrites en dessous « Corbeau. Peux-tu epeler corbeau, Nell ? » Une main se materialisa sur la page et pointa vers la premiere lettre.
« C, dit Nell.
— Tres bien ! Tu es une petite fille intelligente, Nell, et bonne en ecriture », dit le livre. Puis il pointa vers la seconde : « Quelle est cette lettre ? » Celle-ci, Nell l’avait oubliee. Mais le livre lui raconta l’histoire d’un Ouistiti Orange nomme Oscar.
« La chaine du nunchaku en rotation a une signature radar bien specifique – qui evoque celle d’un rotor d’helicoptere, mais en plus bruyant », expliqua Miss Pao, en lorgnant le juge Fang par-dessus les demi-lunes de ses verres phenomenoscopiques. Sa vue se brouilla, et elle fit la grimace ; au sortir de l’immersion dans quelque image tridimensionnelle renforcee, le rajustement a la terne realite avait toujours de quoi desorienter. « Un groupe de signaux identiques a ete reconnu par l’une des sondes de surveillance aerienne de la Police de Shanghai, dix secondes apres 21 : 51. »
Tandis que Miss Pao parcourait ce resume, des images apparurent sur la grande feuille de papier mediatronique que le juge Fang avait deroulee sur sa nappe en brocart et maintenue par des presse-papiers de jade sculpte. Pour l’instant, l’image affichait un plan du Territoire concede baptise Enchantement, avec un point mis en valeur a proximite de la Chaussee. Dans l’angle, une autre fenetre contenait l’image d’archive d’une sonde aerienne anticrime – aux yeux du juge, l’engin avait toujours evoque un ballon de rugby redessine par des fetichistes : noir, luisant et cloute.
Miss Pao poursuivit : « La sonde aerienne a depeche sur les lieux une escadrille de huit aerostats plus petits, equipes de cameras. »
Le drole de ballon fut remplace par l’image d’un appareil aerien en forme de larme, gros comme une amande, prolonge par une antenne-fouet, le nez muni d’un orifice protege par un iris d’une beaute incongrue. Le juge ne regardait pas vraiment ; plus des trois quarts des fenetres qui s’ouvraient devant lui commencaient par un sommaire presque identique. Il fallait mettre au credit du serieux et du zele de Miss Pao sa faculte de renouveler chacun de ces recits. C’etait un defi au professionnalisme du juge Fang de reussir a tous les ecouter avec le meme interet.
« Alors qu’ils convergeaient sur la scene, expliquait Miss Pao, ils ont enregistre du mouvement. »
L’image principale de la carte sur le deroulant du juge Fang fut remplacee par une sequence filmee. Les silhouettes etaient eloignees, nuages de pixels relativement sombres en progression sur un vague arriere-plan grisatre, tel un vol d’etourneaux se regroupant a l’approche d’une tempete hivernale. Les points grossirent et gagnerent en definition a mesure que l’aerostat s’approchait de la scene.
Un homme etait recroqueville sur la chaussee, la tete cachee sous ses bras replies. A ce point de l’action, les nunchakus avaient ete deja ranges, et des mains s’affairaient a fouiller les innombrables poches que comptait la veste de l’individu. A partir de la, la sequence passait au ralenti. Une montre jeta des eclairs hypnotiques en oscillant au bout de sa chaine doree. Un stylo en argent scintilla comme une fusee en pleine ascension avant de disparaitre dans les replis d’un vetement traite antimite. Puis apparut un autre objet, moins aisement reconnaissable : plus gros, plutot sombre, blanc sur le bord. Un livre, peut-etre.
« L’analyse heuristique des sequences cine semble suggerer la perpetration d’une agression violente », indiqua Miss Pao.
Le juge Fang appreciait a plus d’un titre les services de Miss Pao, mais son commentaire pince-sans-rire lui etait particulierement precieux.
« C’est pourquoi la sonde aerienne a aussitot depeche sur les lieux une autre escadrille d’aerostats, specialises dans le marquage. »
L’image d’un aerotaggeur apparut : plus petit et plus etroit que les cinestats, on aurait dit une guepe depourvue de ses ailes. Les nacelles des minuscules turbines permettant a ces appareils d’evoluer dans les airs etaient bien visibles : l’engin etait concu pour la vitesse.
« Les assaillants suspectes ont adopte des contre-mesures », poursuivit Miss Pao, reprenant le meme ton impassible. Sur la cine, on voyait les criminels battre en retraite. Le cinestat les suivit avec maestria. Le juge, qui avait visionne des heures de films de bandits quittant les lieux de leur forfait, observa la scene d’un ?il critique. Des truands moins perfectionnistes auraient simplement detale dans l’affolement, mais ce groupe procedait avec methode : deux hommes par cyclo : le premier pedalait et le second se chargeait des contre-mesures. Deux des individus avaient sorti de la case d’equipements de leur engin des recipients analogues a des extincteurs, qu’ils vidaient en agitant leur buse dans toutes les directions. « Appliquant une methode devenue familiere aux forces de l’ordre, expliqua Miss Pao, ils ont disperse une mousse adhesive qui obture les entrees d’air des turbines des aerostats, les rendant inoperantes. »
Dans le meme temps, le grand mediatron s’etait mis a emettre une redoutable succession d’eclairs eblouissants qui contraignirent le juge Fang a fermer les yeux et a se pincer l’arete du nez. Tres vite, la sequence cine s’interrompit. « Un autre suspect s’est servi d’un stroboscope pour localiser les cinestats, avant de les mettre hors service par des salves de lumiere laser – usant a l’evidence d’un appareil expressement concu dans ce but et qui se trouve depuis peu fort repandu parmi la population criminelle des TC. »
Le grand mediatron revint cadrer sur la scene initiale de l’agression. En bas de l’ecran, un bargraphe affichait le temps ecoule depuis le debut de l’incident, et le juge Fang, en homme experimente, nota que la sequence avait fait un saut en arriere d’une quinzaine de secondes ; la narration s’etait divisee, et l’on voyait a present l’autre cote de l’intrigue. La sequence depeignait un loubard isole qui essayait de remonter sur son cyclo, alors meme que ses camarades prenaient la fuite, dans un sillage de mousse adhesive. Mais son engin semblait avoir ete endommage et il refusait de demarrer. Le jeune l’abandonnait alors et s’enfuyait a pied.
Dans l’angle superieur de l’image, le petit diagramme de l’aerostat marqueur passa a un fort grossissement, revelant en partie la complexite des entrailles de l’appareil qui se mit a ressembler moins a une guepe qu’a la vue en coupe d’un astronef. Le nez de l’engin etait equipe d’un mecanisme qui crachait des flechettes, avec sa bande chargeuse integree. Des flechettes si minuscules qu’elles en etaient presque invisibles, mais l’image continua de grandir, jusqu’a ce que la coque de l’aerostat marqueur finisse par evoquer l’horizon legerement incurve d’une planete et que les projectiles deviennent plus faciles a distinguer. Ils avaient une section hexagonale, comme des bouts de crayon. Sitot apres l’ejection, de redoutables picots se deployaient sur le nez, ainsi qu’un empennage simplifie a l’arriere.
« Le suspect avait connu un interlude balistique un peu plus tot dans la soiree, precisa Miss Pao, episode malheureusement non filme, et il s’etait soulage de l’exces de velocite par une technique ablative. »
Miss Pao se surpassait. Le juge la lorgna avec un haussement de sourcils, tout en pressant fugitivement la touche pause. Chang, l’autre assistant du juge, fit pivoter son enorme tete presque spherique dans la direction de l’accuse, qui semblait tout petit devant la cour. A sa manie habituelle, Chang se frotta le crane a rebrousse-poil avec la paume de la main, comme s’il n’arrivait pas a croire qu’il etait tondu aussi court. Il ouvrit imperceptiblement la fente de ses petits yeux assoupis et traduisit pour l’accuse : « Elle dit que vous vous etes paye un gadin. »
Jusqu’ici, le prevenu, pale garcon asthmatique, avait paru trop intimide pour manifester ne fut-ce que de la crainte. Mais la, on vit se relever la commissure de ses levres. Le juge nota avec approbation qu’il retenait une envie de sourire.
« Consequemment, poursuivait Miss Pao, on peut noter des lacunes dans le tegument de son Nanobar. Un nombre indetermine de mites marqueuses se sont introduites par ces ouvertures pour s’enficher dans les
