s’endormir. « Je dois malgre tout mentionner le livre dans mon rapport officiel – qui sera transmis aux autorites de la Nouvelle-Atlantis, puisque la victime en l’occurrence appartient a ce phyle.

— N’en faites rien, dit Hackworth, pivotant pour fixer son interlocuteur droit dans les yeux, pour la premiere fois. Ne le mentionnez pas.

— Ah ! j’avoue avoir du mal a imaginer quelle raison vous pousse a dire cela, mais ma marge de man?uvre en la matiere est fort reduite. Nous sommes surveilles de pres par notre hierarchie.

— Peut-etre pourriez-vous tout simplement expliquer mes sentiments a votre superieur hierarchique. »

Le lieutenant Chang parut extremement desarconne par une telle suggestion. « Monsieur Hackworth, vous etes un homme d’une grande intelligence – comme j’avais pu le deduire de vos fonctions exigeantes et de vos hautes responsabilites –, mais je suis au regret de vous dire que ce plan extraordinairement tortueux risque de ne pas marcher. Mon superieur est un veritable tyran, sans la moindre consideration pour les sentiments humains. Pour etre tout a fait franc – et je vous dis cela entre nous – il n’est pas entierement irreprochable du point de vue ethique.

— Ah ! fit Hackworth. Donc, si je vous suis bien…

— Oh ! non, monsieur Hackworth, c’est moi qui suis en train de vous suivre…

— … l’appel a la compassion ne marchera pas et, pour l’inflechir, il conviendra de recourir a une autre strategie, qui ne serait pas sans rapport avec cette defaillance ethique.

— C’est la une perspective a laquelle je n’avais pas songe…

— Peut-etre devriez-vous vous livrer a une reflexion, voire a quelques recherches, sur le niveau et la forme d’incitation qu’il conviendrait de mettre en ?uvre », dit Hackworth en se dirigeant brusquement vers l’entree. Le lieutenant Chang le suivit.

Hackworth ouvrit tout grand sa porte et s’effaca pour laisser Chang recuperer au portemanteau son chapeau et son parapluie. « Ensuite, vous n’aurez qu’a me recontacter pour m’enoncer vos exigences, le plus clairement et le plus simplement possible. Bien le bonsoir, lieutenant Chang. »

Sur le chemin du retour vers les Territoires concedes, juche sur son velo, Chang exultait en songeant a la reussite de l’enquete de ce soir. Bien entendu, ni lui ni le juge Fang ne voyaient le moindre interet a soutirer des pots-de-vin de ce denomme Hackworth ; mais le fait meme que l’homme eut ete pret a les corrompre etait la preuve manifeste que la detention de ce livre etait assimilable a un vol de propriete intellectuelle.

Mais, bien vite, il contint ses emotions, en se souvenant des paroles du philosophe Tsang a Yang Fu, apres que ce dernier l’eut nomme Premier President de la cour d’assises : « Les maitres ont failli a leurs devoirs, et le peuple s’est par consequent trouve desorganise pour longtemps. Quand vous decouvrez la verite sur une accusation quelconque, soyez-en afflige et plaignez les prevenus, mais ne vous rejouissez jamais de vos capacites. »

Non pas que les capacites de Chang eussent ete reellement mises a l’epreuve ce soir : il n’y avait rien de plus facile que d’amener un neo-Atlanteen a s’imaginer que la police chinoise etait corrompue.

Miranda se prend d’interet pour un client anonyme

Miranda parcourut son releve de compte mensuel et decouvrit que sa principale source de revenus n’etait plus La Route de la soie ou La Megere apprivoisee – mais ce livre de contes de la princesse Nell. D’un cote, c’etait surprenant, parce que d’habitude les trucs pour enfants ne payaient pas beaucoup, mais de l’autre, ca ne l’etait pas tant que ca – car ces derniers temps, elle avait passe un temps incroyable dans ce ractif.

Cela avait debute en douceur : une histoire, quelques minutes a peine, ou intervenaient un sombre chateau, une vilaine maratre, et une grille a douze verrous. Rien de bien memorable, a deux details pres : ce contrat payait mieux que tous les autres travaux pour enfants, car les producteurs recherchaient specifiquement des actrices cotees, et le climat du recit etait plutot sombre et bizarre, a l’aune des criteres de la litterature enfantine contemporaine. Le style freres Grimm ne faisait plus vraiment recette.

Elle recupera pour sa peine quelques ucus supplementaires et n’y pensa plus. Mais, le lendemain, le meme numero de contrat reapparut sur son mediatron. Elle accepta le boulot et se retrouva a lire la meme histoire, sauf qu’elle etait plus longue et contournee, et qu’elle ne cessait de revenir sur ses pas pour se polariser sur d’infimes portions du recit qui a leur tour se developpaient en histoires independantes.

Le ractif etait connecte de telle sorte qu’elle n’avait pas de retroaction directe de son pendant a l’autre bout de la ligne. Elle supposait que c’etait une petite fille. Mais elle ne pouvait pas entendre sa voix : on lui presentait des ecrans de texte a lire, et elle les lisait. Mais elle se doutait bien que ces procedures de sondage et de retour insistant sur les details etaient dirigees par la petite. Elle avait deja note ce comportement lorsqu’elle etait gouvernante. Elle savait qu’a l’autre bout de la connexion se trouvait une petite fille aux interrogations insatiables. Aussi mettait-elle un soupcon d’enthousiasme dans sa voix au debut de chacune de ses repliques, comme si elle etait ravie qu’on lui ait pose la question.

Quand la session etait terminee, l’ecran traditionnel apparaissait, pour lui indiquer le montant de ses gains, le numero de contrat, et ainsi de suite. Avant de se deconnecter, elle cochait regulierement la petite case marquee COCHEZ ICI SI VOUS DESIREZ POURSUIVRE LA RELATION AVEC CE CONTRAT.

Le menu de relation, comme on l’appelait, n’apparaissait qu’avec les ractifs de la meilleure qualite, ceux ou la continuite narrative etait essentielle. Le traitement numerique du son etait si efficace que n’importe quel racteur, homme ou femme, basse ou soprano, gardait la meme voix pour l’utilisateur. Mais les clients avertis pouvaient bien sur toujours distinguer les racteurs a de subtiles differences d’intonation et, une fois qu’ils avaient instaure une relation avec un interprete precis, ils preferaient le garder. Des qu’elle aurait coche la case et coupe la connexion, Miranda aurait la primeur de toute nouvelle tache en rapport avec la princesse Nell.

En l’espace d’une semaine, elle avait appris a lire a la petite fille. Elles travaillerent un certain temps sur les lettres, avant de digresser vers de nouvelles aventures de la princesse Nell, s’arreter en cours de route pour une breve demonstration pratique de mathematiques elementaires, revenir a l’histoire et finir par devier sur une interminable chaine de « pourquoi ci ? » et « pourquoi ca ? » Miranda avait passe des heures et des heures avec les ractifs pour gosses, que ce soit dans son enfance ou dans son travail de gouvernante, et la superiorite de celui-ci etait palpable : au meme titre que de soupeser une antique cuillere en argent quand on mangeait depuis vingt ans avec des couverts en plastique, ou de se glisser dans une robe du soir de grand couturier quand on est habitue aux jeans.

Ces associations et d’autres venaient a l’esprit de Miranda dans les rares instants ou elle entrait en contact avec quelque chose de qualite avec un grand Q, et si elle ne faisait pas un effort conscient pour interrompre le processus, elle finissait immanquablement par ressasser tout ce qu’elle avait connu au cours des premieres annees de son existence – la Mercedes qui l’amenait au cours prive, le lustre en cristal qui tintait comme une cloche magique lorsqu’elle montait sur l’immense table en acajou de la salle a manger pour le chatouiller, sa chambre lambrissee avec le lit a baldaquin et la couette en soie garnie de plumes d’oie. Pour des raisons non encore elucidees, maman les avait eloignees de tout ce luxe, pour leur faire connaitre ce qui passait aujourd’hui pour de la pauvrete. Miranda se souvenait juste que lorsqu’elle se trouvait physiquement proche de son pere, maman les surveillait avec plus de vigilance qu’il n’eut semble de mise.

Un mois ou deux apres le debut de sa relation, Miranda venait de decrocher, au bout du rouleau, d’une longue session avec la princesse Nell, pour constater a son grand etonnement qu’elle y avait passe huit heures d’affilee. Elle avait la gorge en feu, elle n’etait pas allee aux toilettes de la journee. Elle avait ramasse un paquet de fric. Et il devait etre quelque chose comme six heures du matin a New York : il etait donc improbable que la petite reside la-bas. Elle devait habiter un fuseau horaire relativement proche du sien et elle devait passer ses journees devant son livre de contes interactif au lieu d’aller a l’ecole comme n’importe quelle petite fille riche. L’indice etait mince, mais Miranda n’avait jamais besoin de trop d’indices pour se conforter dans l’idee que les parents aises etaient aussi capables que n’importe qui de bousiller l’esprit de leurs gosses.

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