quelques ideogrammes sur le papier mediatronique etale sur l’ecritoire posee devant elle. Parvenue presque au bout de son inscription elle ralentit son mouvement pour regarder tour a tour le juge et le prisonnier, avant de dessiner le dernier trait.

A cet instant, PhyrePhox aurait du pousser un cri dechirant jailli du fond de ses entrailles, il aurait du se convulser pour se liberer de ses liens, il aurait du se vider par tous les bouts, puis tomber dans le coma (si de faible constitution), ou implorer misericorde (si resistant). Au lieu de cela, il ferma les yeux, comme absorbe par quelque intense reflexion, banda tous les muscles de son corps durant quelques instants, puis se relaxa peu a peu, avec une respiration profonde et maitrisee. Il rouvrit les yeux et regarda le juge Fang : « Qu’est-ce que vous en dites ? Voulez-vous une autre demonstration ?

— Je crois avoir saisi l’idee generale, admit le juge. L’un de vos trucs de ponte de CryptNet, je suppose. Des nanosites integres au cerveau et servant de mediateurs d’echanges avec le systeme nerveux peripherique. Il serait logique que vous disposiez de systemes telesthesiques avances implantes de maniere permanente. Et un systeme capable de persuader vos nerfs qu’ils se trouvent ailleurs peut tout aussi bien les induire a croire qu’ils ne percoivent aucune douleur.

— Ce qui est installe peut etre desinstalle, observa Miss Pao.

— Cela ne sera pas necessaire », dit le juge avec un signe de tete pour Chang. Ce dernier fit un pas vers le prisonnier, en degainant un glaive court. « Nous allons commencer par les doigts, avant d’aller plus loin.

— Vous oubliez un detail, intervint le prisonnier. J’ai deja accepte de vous fournir ma reponse.

— J’attends, intervint le juge. Je n’ai pas entendu de reponse. Y a-t-il une raison a ce delai ?

— Les bebes ne sont absolument pas sortis clandestinement du pays, dit precipitamment PhyrePhox. Ils restent sur place. Le but de l’operation est au contraire de leur sauver la vie.

— Qu’est-ce qui met leur vie en danger, precisement ?

— Leurs propres parents. La situation est grave a l’interieur du pays, monsieur le juge. Le niveau des nappes phreatiques s’est effondre. La pratique de l’infanticide atteint un pic historique.

— Votre prochain objectif, dit le juge, sera de m’apporter des preuves convaincantes de tout Ceci. »

La porte s’ouvrit. L’un des agents du juge Fang entra et fit une profonde reverence pour s’excuser de cette intrusion, puis il avanca d’un pas et tendit au magistrat un document roule. Le juge en examina le sceau ; il portait la marque du Dr X.

Le juge l’emmena dans son bureau et le deroula sur son plan de travail ; c’etait le document authentique, ecrit sur papier de riz a l’encre reelle, pas sa version mediatronique.

Avant meme de lire ce document, le juge s’avisa qu’il pourrait l’apporter chez un marchand d’art de Nanjing Road et le vendre contre un an de son traitement de fonctionnaire. Le Dr X, a supposer que c’etait bien lui qui avait trace ces caracteres, etait assurement le plus incroyable calligraphe vivant dont le juge ait pu contempler les ?uvres. Sa main trahissait une education confuceenne rigoureuse – et bien plus de decennies d’etude que n’en pourrait jamais aspirer a suivre le juge –, mais, sur ces solides fondations, le docteur avait developpe un style tout personnel, extremement expressif quoique sans le moindre relachement. C’etait la main d’un aine qui percevait l’importance essentielle de la gravite et qui, ayant d’abord etabli son emprise, vehiculait l’essentiel de son message grace au jeu des nuances. Ceci pose, la structure du graphisme etait d’une justesse rigoureuse, parfait equilibre d’ideogrammes grands et petits, disposes sur la page d’une maniere propre a susciter l’analyse de legions de futurs etudiants en licence.

Le juge Fang savait que le Dr X controlait des legions de malfrats, du petit delinquant aux plus grands criminels internationaux ; qu’il avait mis dans sa poche la moitie des bureaucrates de la Republique cotiere installes a Shanghai ; que dans les frontieres limitees du Celeste Empire, il etait un personnage d’une dimension considerable, sans doute un noble mandarin du troisieme ou quatrieme echelon ; que ses relations d’affaires couvraient la plupart des continents et des phyles du vaste monde et qu’il avait amasse une fortune considerable. Tous ces elements etaient pourtant bien pales devant la demonstration de puissance representee par ce rouleau : Je peux saisir un pinceau quand je veux, disait le Dr X, et expedier une ?uvre d’art digne d’etre accrochee au cote des plus belles calligraphies de la periode Ming.

En envoyant au juge ce rouleau, le Dr X revendiquait l’ensemble de l’heritage que le juge Fang reverait le plus. C’etait comme s’il venait de recevoir une lettre du Maitre en personne. Pour tout dire, le docteur faisait valoir son rang. Et meme si le Dr X appartenait de nom a un autre phyle – le Celeste Empire – et meme si ici, en Republique cotiere, il n’etait jamais qu’un criminel, le juge Fang ne pouvait negliger ce message, tel qu’il etait ecrit, sans abjurer tout ce qu’il respectait le plus au monde – ces principes sur lesquels il avait rebati sa propre vie apres que sa carriere initiale de voyou dans le bas de Manhattan l’eut conduit a une impasse. C’etait comme une assignation lancee a travers les siecles par ses propres ancetres. Il passa encore plusieurs minutes a admirer la calligraphie. Puis il reenroula le manuscrit avec grand soin, le mit sous clef dans un tiroir, et retourna dans la salle d’interrogatoire.

« J’ai recu une invitation a diner a bord du yacht du Dr X, dit-il. Ramenez le prisonnier au cachot. Nous en avons fini pour aujourd’hui. »

Une scene familiale ; visite de Nell a la salle de jeux ; mauvaise conduite des autres enfants ; Le Manuel revele de nouvelles capacites ; Dinosaure raconte une histoire

Au matin, Maman passait son uniforme de bonne avant de partir travailler, et Tad se levait un peu plus tard et colonisait le divan devant le grand mediatron du sejour. Harv rasait les murs de l’appartement pour aller se recuperer un petit dejeuner dont il rapportait une partie a Nell. Puis, en general, il quittait le logis et ne revenait qu’apres le depart de Tad – le plus souvent, en fin d’apres-midi –, pour aller fricoter avec ses mignons. Maman revenait a la maison avec un petit sachet de salade recupere au boulot, et un petit injecteur ; apres avoir grignote la salade, elle plaquait l’injecteur contre son bras quelques instants, et passait ensuite le reste de la soiree a regarder de vieux passifs au mediatron. Harv rentrait et repartait avec quelques amis. En general, il n’etait pas la quand Nell decidait d’aller se coucher, mais il l’etait a son reveil. Tad pouvait rentrer a n’importe quelle heure de la nuit, et il etait en petard si jamais Maman n’etait pas reveillee.

Un samedi, Maman et Tad etaient tous les deux a la maison au meme moment, et ils etaient allonges tous les deux sur le divan dans les bras l’un de l’autre, et Tad jouait a un jeu idiot avec Maman, meme que ca la faisait glousser et se tortiller. Nell n’arretait pas de demander a Maman de lui lire une histoire de son livre magique, et Tad n’arretait pas de la rabrouer et de la menacer de lui flanquer une trempe, et, finalement, Maman dit : « Arrete un peu de me pomper l’air, Nell ! » et elle la flanqua a la porte, en lui disant d’aller passer deux heures a la salle de jeux.

Nell se perdit dans les galeries et elle se mit a pleurer ; mais son livre lui raconta l’histoire de la princesse Nell qui s’etait perdue dans les interminables corridors du Chateau noir, et comment elle avait retrouve son chemin en utilisant toute son astuce – et cela rassura Nell – comme si elle ne pouvait jamais vraiment se perdre tant qu’elle aurait son livre avec elle. Finalement, Nell trouva la salle de jeux. Elle etait situee au rez-de-chaussee du batiment. Comme toujours, il y avait des tas de gosses sans leurs parents. Il y avait un coin particulier amenage dans un angle, a l’ecart, ou les bebes pouvaient se reposer dans leur poussette ou se trainer par terre. Il y avait des mamans qui etaient la, mais elles lui dirent qu’elle etait trop grande pour jouer dans cet endroit. Nell retourna dans la grande salle, qui etait pleine de gamins bien plus grands que Nell.

Elle les connaissait ; ils s’y entendaient pour bousculer, taper et griffer. Elle fila s’asseoir vers un coin de la salle, son livre magique pose sur les genoux, et attendit qu’un des gamins descende de la balancoire. Lorsqu’il en descendit, elle deposa le livre, grimpa sur l’escarpolette et essaya de lancer les jambes comme le faisaient les grands, mais sans reussir a la faire bouger. Alors un grand vint lui dire qu’elle n’avait pas le droit de se servir de la balancoire parce qu’elle etait trop petite. Quand Nell ne descendit pas tout de suite, le gamin la poussa sans menagement. Nell tomba dans le sable, s’ecorchant les mains et les genoux, et courut se refugier dans son coin, en larmes.

Mais deux autres gosses avaient trouve le livre magique et commence a botter dedans, le faisant glisser par terre comme un palet de hockey. Nell se precipita pour essayer de le recuperer, mais il glissait trop vite. Les deux gamins se mirent a faire des passes de foot, puis ils le prirent a la main pour le lancer dans les airs. Nell courait de l’un a l’autre pour essayer de suivre. Bientot, ils etaient quatre a jouer a la chandelle, devant six autres

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