s’etaient multipliees en s’allongeant et en s’amincissant – bref, ils etaient poilus. Depuis deja quelques millions d’annees, j’avais note la presence discrete de ces hors-d’?uvre quadrupedes, terres sous les souches et les rochers, et je les avais toujours consideres comme une mutation particulierement mal concue. Mais voici qu’ils grouillaient par milliers, quand nous n’etions plus que quatre dinosaures sur toute la planete. Et ils semblaient collaborer. Ils etaient si minuscules qu’Utahraptor etait incapable de les porter a sa bouche et, chaque fois qu’il s’immobilisait un instant, ils bondissaient sur ses pattes et sa queue, et lui mordillaient la chair : une nuee de musaraignes. J’etais si deconcerte que je me figeai sur place.

C’etait une erreur, car, aussitot, je sentis comme des millions de piqures d’aiguilles sur les pattes et la queue. Je me retournai et decouvris que la pente sud etait recouverte de fourmis, des millions da fourmis, apparemment bien decidees a me devorer. De son cote, Ankylosaure beuglait en agitant la masse cuirassee de sa queue sans resultat tangible, car les fourmis lui avaient egalement recouvert tout le corps.

Cela dit, musaraignes, fourmis et oiseaux commencerent bientot a se courir apres et a se harceler, de sorte qu’ils finirent par decreter une treve. Le Roi des Oiseaux, le Roi des Musaraignes et la Reine des Fourmis se reunirent au sommet d’un rocher pour parlementer. Pendant ce temps, ils nous laissaient tranquilles, nous autres pauvres dinosaures, sachant que de toute maniere nous etions pris au piege.

La situation me paraissait foncierement injuste, aussi m’approchai-je, a la vitesse d’un kilometre a la minute, du rocher ou ces meprisables micromonarques continuaient de caqueter et leur lancai : « Hola ! ne comptez-vous donc pas Inviter le Roi des Reptiles ? »

Ils me regarderent comme si j’etais cingle.

« Les reptiles sont passes de mode, dit le Roi des Musaraignes.

— Les reptiles ne sont que des oiseaux attardes, dit le Roi des Oiseaux. Je suis donc ton Roi, merci bien.

— Vous n’etes plus que zero », dit la Reine des Fourmis. En arithmetique de fourmi, il n’y a que deux nombres : zero, qui signifie n’importe quel chiffre en dessous du million, et plusieurs. « Tu ne peux pas cooperer, donc, meme si tu etais Roi, ton titre ne voudrait rien dire.

— Par ailleurs, ajouta le Roi des Musaraignes, le propos de cette conference au sommet est de decider quel royaume mangera quel dinosaure, et nous ne sachons pas que le Roi des Dinosaures, si tant est qu’il puisse en exister un, soit a meme d’y participer de maniere constructive. » Les mammiferes s’exprimaient toujours de la sorte pour mettre en avant leur cerveau surdimensionne – qui etait foncierement identique au notre, mais alourdi de tout un tas de machins en plus sur le dessus – inutiles, si vous voulez mon avis, mais bigrement gouteux.

« Mais il y a trois royaumes et quatre dinosaures », fis-je observer. Bien entendu, ce n’etait pas vrai en arithmetique de fourmi, si bien que leur Reine se mit a faire tout un tas d’histoires. Au bout du compte, je n’eus d’autre solution que d’aller les ecraser a coups de queue et en tuer ainsi quelques millions, ce qui est le seul moyen d’amener une fourmi a vous prendre au serieux.

« Sur que trois dinosaures suffiraient largement a gaver tous vos sujets, remarquai-je. Puis-je donc suggerer aux oiseaux de picorer Pteranodon jusqu’a l’os, aux musaraignes de demembrer Utahraptor, et aux fourmis de festoyer sur le cadavre d’Ankylosaure ? »

Les trois monarques examinaient la suggestion quand Utahraptor s’empressa de venir manifester son mecontentement. « Excusez-moi, Votre Altesse royale, mais qui a nomme roi cet individu ? Je suis tout aussi qualifie que lui pour etre roi. » Bientot, Ankylosaure et Pteranodon revendiquaient egalement le trone.

Le Roi des Musaraignes, le Roi des Oiseaux et la Reine des Fourmis nous dirent de tous la boucler, puis ils confererent entre eux durant quelques minutes. Finalement, le Roi des Musaraignes s’avanca et dit : « Nous sommes parvenus a une decision. Trois dinosaures seront manges, et un seul, le Roi des Reptiles, sera epargne ; tout ce qu’il vous reste a faire, c’est demontrer que vous etes superieur aux trois autres pour meriter la couronne.

— Fort bien ! » dis-je, et je me retournai vers Utahraptor qui se mit a battre en retraite, tout en sifflant et en fouettant l’air de ses griffes geantes. Si je parvenais a me debarrasser de lui par une attaque frontale, Pteranodon attaquerait en pique pour venir voler un morceau de la charogne, ce qui me permettrait de lui tendre un guet-apens ; ainsi fortifie apres avoir devore les deux autres, je serais sans doute en mesure de surmonter Ankylosaure.

« Non, non et non ! s’ecria le Roi des Oiseaux. Voila justement a quoi je faisais allusion en disant que vous autres reptiles etiez demodes. L’avenir n’est plus au plus gros et au plus mechant.

— L’avenir est a la cooperation, a l’organisation, a l’embrigadement, dit la Reine des Fourmis.

— L’avenir est au cerveau, dit le Roi des Musaraignes.

— L’avenir est a la beaute, a la gloire, aux fulgurantes envolees d’inspiration ! » s’exclama le Roi des Oiseaux.

Cela declencha une nouvelle dispute stridente entre les trois souverains. Tout le monde s’emporta et il y aurait sans doute eu du grabuge si la mer, en montant, n’avait depose sur la plage quelques cadavres de baleines et d’elasmosaures. Comme on peut l’imaginer, chacun se precipita sur ses dons du ciel avec entrain, et, tout en me gavant, je reussis a engloutir des quantites phenomenales d’oiseaux, de musaraignes et de fourmis venus partager le festin.

Apres que tout le monde se fut empli la panse et calme quelque peu, les souverains reprirent leur discussion. Finalement, le Roi des Musaraignes, qui semblait avoir ete designe porte-parole des monarques, s’avanca de nouveau. « Etant dans l’impossibilite de choisir lequel parmi vous devrait etre le Roi des Reptiles, nous avons decide que chacune de nos nations, Oiseaux, Mammiferes et Fourmis, vous fera passer en jugement, et ce n’est que par la suite que nous nous reunirons de nouveau pour voter. Si l’on ne parvient toujours pas a vous departager, nous vous mangerons tous les quatre et mettrons ainsi fin au Royaume des Reptiles. »

On tira au sort, et je fus choisi pour me presenter devant les fourmis pour la premiere audience du proces. Je suivis donc la Reine au milieu de son armee, avancant avec precaution, jusqu’a ce qu’elle me lance : « Du nerf, poumonard ! Le temps, c’est de la bouffe ! Ne te soucie donc pas de toutes ces fourmis sous tes pieds – tu ne pourras en tuer guere plus de zero ! » Des lors, donc, je marchai tout a fait normalement, mais je sentis peu a peu mes griffes devenir gluantes de fourmis ecrabouillees.

Nous avons progresse de la sorte en direction du sud pendant un jour ou deux, pour nous arreter enfin au bord d’un cours d’eau. « Au sud d’ici se trouve le territoire du Roi des Cafards. Ta premiere tache est de me rapporter la tete de leur Roi. »

Contemplant la rive opposee, je decouvris que toute la campagne etait recouverte d’une infinie multitude de cafards, plus que je n’en pourrais pietiner ; et meme en imaginant que je les pietine tous, il devait y en avoir d’autres sous terre, car nul doute que c’est la que vivait leur Roi.

Je traversai a gue et parcourus durant trois jours le Royaume des Cafards avant de traverser un autre cours d’eau et de penetrer au Royaume des Abeilles. Je n’avais pas vu autant de verdure depuis bien longtemps, avec quantite de fleurs sauvages, et des nuees d’abeilles rapportant le nectar vers leurs ruches, qui etaient aussi grandes que des maisons.

Cela me donna une idee. J’abattis plusieurs arbres creux emplis de miel, les trainai jusqu’au Royaume des Cafards, puis, les ayant fendus en longueur, je fis couler le miel et tracai des pistes collantes qui redescendaient vers l’ocean. Les cafards les suivirent jusqu’au rivage, ou les vagues deferlerent sur leur tete et les noyerent. Trois jours durant, je fis le guet, tandis que le nombre des cafards diminuait sans cesse, jusqu’a ce qu’au troisieme matin le Roi des Cafards emerge de sa salle du trone pour voir ou tout le monde etait passe. Je l’attirai sur une feuille et le ramenai sur la rive nord du fleuve, au Royaume des Fourmis, a la grande stupefaction de la Reine.

Qui me confia aussitot au Roi des Oiseaux. Entoure de son armee braillarde et jacassante, il me conduisit au sommet des montagnes, au beau milieu des neiges eternelles, ou j’etais assure de perir de froid. Mais alors que nous poursuivions notre ascension, je sentis remonter la temperature, ce qui me parut incomprehensible jusqu’au moment ou je compris que nous approchions de la bouche d’un volcan. Finalement, nous nous arretons a la lisiere d’une coulee de lave chauffee au rouge, large de huit cents metres. Au centre de la coulee, un grand rocher noir se dressait, telle une ile au milieu d’un fleuve.

Le Roi des Oiseaux ota de sa queue une plume doree et la donna a un soldat, qui la prit dans son bec et s’envola au-dessus du lac de lave pour aller la deposer tout au sommet du rocher noir. Le temps de revenir, il etait a moitie roti par la chaleur irradiee par la lave – tu peux imaginer a quel point je salivais ! « Ta tache, dit le Roi, est de me rapporter cette plume. »

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