vis de cette hypothese. Et meme si elle etait vraie, cela ne m’importerait qu’au cas ou ils viendraient a commettre des crimes dans ma juridiction. »
Et cela ne changerait d’ailleurs pas grand-chose, se dit aussitot le juge Fang, vu que la Republique cotiere est, dans le meilleur des cas, deja completement gangrenee par la corruption et les luttes d’influence. Le complot le plus sombre et le plus diabolique se verrait immediatement absorbe et recrache par les seigneurs de la guerre qui ourdissent leurs machinations au sein des corps constitues de la Republique cotiere.
Le juge Fang se rendit compte que tout le monde le regardait, attendant qu’il poursuive.
« Vous avez decroche, Votre Honneur », nota PhyrePhox.
Le juge Fang decrochait souvent, ces temps derniers, en general des qu’il ruminait cette question precise. On ne pouvait pas dire qu’un gouvernement incompetent et corrompu soit franchement une nouveaute en Chine, et le Maitre lui-meme avait consacre bien des chapitres de ces
Il n’empeche que, ces derniers temps, le doute avait assailli le juge Fang : sa vie avait-elle encore un sens dans le contexte de la Republique cotiere, nation presque completement denuee de toute vertu ?
Si la Republique cotiere avait simplement cru en l’existence de la vertu, elle aurait au moins pu aspirer a l’hypocrisie.
La, il commencait a devier. La question n’etait pas de savoir si la Republique cotiere etait bien gouvernee. La question etait celle du trafic de bebes.
« Il y a trois mois, reprit le juge Fang, vous etes arrive a Shanghai par aeronef et, apres un bref sejour, vous avez poursuivi votre route vers l’interieur des terres, en remontant le Yangzi en aeroglisseur. Votre mission declaree etait de recueillir du materiel pour un documentaire mediagraphique sur une nouvelle organisation criminelle – ici, le juge Fang consulta ses notes – appelee les Poings de la juste harmonie.
— Cette triade, c’est pas de la gnognotte, observa PhyrePhox, avec un sourire triomphant. C’est le ferment d’une rebellion dynastique, mec.
— J’ai parcouru les medias que vous avez retransmis au monde exterieur sur ce sujet, et je me ferai mon opinion. Les plans de cette organisation ne sont pas notre probleme actuel. »
PhyrePhox n’etait pas du tout convaincu ; il releva la tete, ouvrit la bouche pour expliquer au juge l’etendue de son erreur, puis il se ravisa, hocha la tete avec regret et acquiesca.
« Il y a deux jours, poursuivit le juge Fang, vous etes retourne a Shanghai, dans une embarcation surchargee de plusieurs dizaines de passagers, en majorite des paysans fuyant la famine et les conflits de l’interieur. » Il lisait a present un rapport de la capitainerie du port de Shanghai, detaillant la visite de l’embarcation en question. « Je note qu’un certain nombre de ces passagers etaient des femmes accompagnees d’enfants en bas age de sexe feminin ages de moins de trois mois. L’inspection visait des marchandises de contrebande et, finalement, le navire a ete autorise a accoster. » Le juge n’avait pas besoin d’ajouter que tout cela etait a peu pres vain ; que le manque de perspicacite de ces fameux inspecteurs etait notoire, surtout quand ils etaient mis en presence de distractions telles qu’enveloppes pleines de billets, cartouches de cigarettes ou jeunes passageres visiblement enamourees. Mais plus une societe etait corrompue, plus ses bureaucrates etaient enclins a brandir comme ecriture sainte des documents internes aussi pathetiques que celui-ci, et le juge Fang ne faisait pas exception a cette regle quand il servait un objectif superieur. « Tous les passagers, y compris les jeunes enfants, ont subi la procedure habituelle : prise d’empreintes digitales, retiniennes, et ainsi de suite. Je regrette de dire que mes estimes collegues a la capitainerie du port n’ont pas examine ces documents avec toute l’attention voulue, car s’ils l’avaient fait, ils auraient pu relever un desaccord manifeste des caracteristiques biologiques entre ces jeunes femmes et leurs pretendues filles, propre a suggerer qu’elles n’auraient en fait aucun lien de parente. Mais peut-etre que des affaires plus pressantes les auront empeches de relever ce point. » Le juge Fang laissa en suspens l’accusation non formulee : celle que les autorites de Shanghai n’etaient pas elles-memes hors d’atteinte de l’influence de CryptNet. PhyrePhox essaya visiblement de prendre un air candide.
« Le lendemain, a la faveur d’une enquete de routine sur l’activite de la pegre dans les Territoires concedes, nous avons place un dispositif de surveillance dans un appartement cense etre inoccupe mais considere comme utilise a des activites illegales, et nous avons eu la surprise d’y entendre de nombreux cris de bebes. Des agents ont aussitot investi les lieux et y ont trouve vingt-quatre nourrissons de sexe feminin, appartenant au groupe ethnique han, dont s’occupaient huit jeunes paysannes recemment arrivees de leur campagne. Leur interrogatoire nous a appris qu’elles avaient ete recrutees pour cette tache par un Han dont l’identite n’a pu etre etablie et qu’on n’a pas pu retrouver. Les nourrissons ont ete examines. Cinq se trouvaient sur votre bateau, monsieur PhyrePhox – les empreintes biologiques concordent parfaitement.
— S’il y a eu une affaire de trafic d’enfants concernant cette embarcation, je n’ai rien a voir avec cette histoire.
— Nous avons interroge le capitaine, qui est proprietaire du bateau, et il soutient que vous avez organise et finance ce voyage de bout en bout.
— Il fallait bien que je trouve un moyen de regagner Shanghai, c’est pourquoi j’ai loue ce bateau. Ces femmes voulaient egalement se rendre a Shanghai, alors j’ai ete sympa : je les ai laissees embarquer.
— Monsieur PhyrePhox, avant que nous commencions a vous torturer, laissez-moi vous exposer ma disposition d’esprit, dit le juge Fang en s’approchant du prisonnier pour qu’ils puissent se regarder droit dans les yeux. Nous avons examine de pres ces bebes. Il apparait qu’ils ont ete bien soignes – pas de trace de sevices ou de malnutrition. Pourquoi, dans ce cas, devrais-je m’interesser autant a cette affaire ?
« La reponse n’a en fait strictement rien a voir avec ma charge de procureur de district. Elle n’a meme pas de rapport avec la philosophie confuceenne proprement dite. C’est une question raciale, monsieur PhyrePhox. Qu’un Europeen fasse le trafic de bebes hans vers les Territoires concedes – et, j’imagine, ensuite vers le monde exterieur – declenche en moi des emotions profondes, pour ne pas dire primales, emotions que partagent bien d’autres Chinois.
« Lors de la guerre des Boxers, la rumeur a couru que les orphelinats dont s’occupaient les missionnaires europeens etaient en realite des abattoirs ou des docteurs blancs arrachaient les yeux des bebes hans pour en faire des medicaments a destination des Europeens. Le fait que de nombreux Hans aient cru ces rumeurs explique la violence extreme du traitement auquel furent soumis les Europeens durant cette rebellion. Mais il reflete egalement une regrettable disposition a la mefiance et a la haine raciale qui est latente dans le c?ur de tous les hommes, quelles que soient leurs tribus.
« Avec votre activite de trafic de bebes, vous avez mis le pied dans le meme territoire extremement dangereux. Peut-etre que ces petites filles sont promises a des foyers aimants et confortables dans des phyles non hans. Ce serait l’hypothese la plus favorable pour vous : vous serez puni mais vous survivrez. Pour autant que je sache, toutefois, ces enfants sont utilises a des transplantations d’organes – en d’autres termes, les rumeurs sans fondement qui incitaient des paysans a prendre d’assaut les orphelinats durant la guerre des Boxers, pourraient bel et bien se reveler fondees dans votre cas. Cela contribue-t-il a eclaircir la raison de notre petit tete-a-tete de ce soir ? »
Au debut de cette allocution, PhyrePhox arborait encore son expression de base, un demi-sourire d’une vacuite exasperante qui, avait decide le juge Fang, n’etait pas vraiment un rictus : plutot un air de perplexite desinvolte. Des que le juge avait parle d’enucleation, le prisonnier avait detourne les yeux, perdu son sourire, pour devenir de plus en plus pensif et se resoudre bien malgre lui a hocher la tete en signe d’acquiescement.
Il continua de secouer la tete une bonne minute encore, fixant toujours le sol. Puis il se derida et leva les yeux vers le juge. « Avant que je vous donne ma reponse, torturez-moi. »
Malgre qu’il en ait, le juge reussit a garder un visage de marbre. Aussi PhyrePhox se devissa-t-il la tete jusqu’a ce que Miss Pao entre dans son champ de vision peripherique. « Allez-y, lui dit-il sur un ton encourageant, filez-moi une secousse. »
Le juge Fang haussa les epaules et fit signe a Miss Pao, qui saisit son pinceau et dessina rapidement
