C’etait franchement injuste, et je protestai en arguant que les oiseaux cherchaient de toute evidence a favoriser Pteranodon. Ce genre d’argument aurait pu porter avec des fourmis, voire des musaraignes ; mais le Roi des Oiseaux ne voulait rien entendre. Pour eux, la vertu consistait a se comporter en oiseau, et la notion de justice n’entrait pas en ligne de compte.

Je restai donc plante la, au bord du lac de lave jusqu’a ce que mon cuir se mette a fumer, mais je n’arrivais toujours pas a voir comment je pourrais recuperer cette plume. Je decidai finalement de renoncer. Je m’eloignais, en m’ecorchant les pieds sur la roche aceree, quand l’illumination se fit : le roc sur lequel je me tenais depuis le debut n’etait jamais que de la lave refroidie et solidifiee.

Nous etions haut dans la montagne ; a cette altitude, glaciers et champs de neige s’elevaient au-dessus de moi comme les murailles d’un palais. J’escaladai une pente particulierement raide et entrepris de fouetter la neige a coups de queue jusqu’a finir par declencher une avalanche. Des millions de tonnes de glace et de neige se mirent a devaler vers la coulee de lave, la noyant sous un formidable nuage de vapeur. Durant trois jours et trois nuits, je fus incapable de distinguer mes griffes devant mon nez, tant il y avait de vapeur, mais le troisieme jour, elle se dissipa enfin et j’apercus un pont de lave solidifiee qui s’etendait jusqu’a cette roche noire. Je le franchis en gambadant (pour autant qu’un dinosaure puisse gambader), m’emparai de la plume doree, fis promptement demi-tour et m’arretai dans la neige, le temps de laisser mes pieds refroidir. Puis je revins trouver le Roi des Oiseaux qui, bien entendu, ne manqua pas d’etre etonne.

Je fus alors confie aux mammiferes, qui etaient presque tous des musaraignes. Ils me conduisirent au pied des collines, a l’entree d’une vaste caverne. « Ta tache, dit le Roi des Musaraignes, est d’attendre ici Dojo, et de le vaincre en combat singulier. » Sur quoi, toutes les musaraignes s’en retournerent, me laissant tout seul.

J’attendis devant la caverne pendant trois jours et trois nuits, ce qui me laissa tout loisir d’examiner les lieux. Au debut, je me montrai assez confiant, car ce defi me paraissait le plus simple des trois ; meme si je n’avais aucune idee de ce que pouvait etre un Dojo, je savais que je n’avais jamais encore rencontre de rival a ma hauteur en combat singulier. Mais le premier jour, alors que j’attendais ce fameux Dojo, assis sur ma queue, je remarquai par terre un semis d’objets brillants et, me penchant pour les examiner, je m’apercus qu’il s’agissait en fait d’ecailles. Pour etre precis, d’ecailles de dinosaures, que je reconnus comme celles de Pteranodon, d’Ankylosaure et d’Utahraptor, et qui semblaient avoir ete arrachees de leur corps par des impacts puissants.

Le deuxieme jour, je rodai dans le voisinage et notai sur l’ecorce des arbres de profondes entailles, sans aucun doute provoquees par Utahraptor lors d’un combat furieux contre Dojo ; d’autres arbres avaient ete carrement sectionnes a la base par la massue qui terminait la queue d’Ankylosaure ; et le sol etait parcouru de longues griffures, laissees par les serres de Pteranodon se jetant a corps perdu contre un insaisissable adversaire. La, l’inquietude me prit. Il etait manifeste que mes trois rivaux avaient combattu Dojo et qu’ils avaient perdu, de sorte que si je perdais egalement (ce qui etait inconcevable), je me retrouverais au meme point que l’adversaire ; mais les regles de la confrontation etablissaient que, en cas d’egalite, les quatre dinosaures seraient manges et le Royaume des Reptiles disparaitrait. Je passai la nuit a me retourner les sangs : qui etait Dojo ? Etait-il si terrible ?

Le troisieme jour, rien ne se passa, et j’en vins a me demander si je ne ferais pas mieux d’entrer dans la caverne et de chercher Dojo. Jusqu’ici, le seul etre vivant que j’avais apercu dans les parages etait un souriceau noir qui jaillissait parfois de sous les roches a l’entree de la caverne pour aller querir de la nourriture. Des que je le revis, je lui demandai (tout doucement, pour ne pas l’effrayer) : « Dis donc, souriceau ! Y a-t-il quoi que ce soit au fond de cette caverne ? »

Le souriceau noir se cala sur ses pattes arriere, tenant une myrtille entre ses petites mains pour la grignoter. « Rien de special, c’est juste mon petit logis. Un etre, quelques ustensiles de cuisine, quelques baies sechees, et le reste est rempli de squelettes.

— De squelettes ? D’autres souris ?

— Il y a plusieurs squelettes de souris, mais, principalement, il s’agit de dinosaures de diverses especes, pour l’essentiel carnivores.

— Decedes a cause de la comete, suggerai-je.

— Oh, je vous prie de m’excuser, monsieur, mais, sauf votre respect, je me dois de vous informer que le deces de ces dinosaures est sans aucun lien avec la comete.

— De quoi sont-ils morts, alors ?

— Je suis au regret de vous dire que c’est moi qui les ai tous tues, en etat de legitime defense.

— Ah ! fis-je, un rien incredule, dans ce cas, vous devez etre…

— Dojo le Souriceau, confirma-t-il. Pour vous servir.

— Je suis terriblement confus de vous avoir derange, monsieur », dis-je, usant de mes meilleures manieres, car je voyais bien que ce Dojo etait du genre excessivement poli, « mais votre reputation de guerrier s’etend jusque fort loin, et je suis venu ici en toute humilite pour quemander vos conseils afin moi-meme de devenir un meilleur guerrier ; car il n’a pas echappe a mon attention que, dans cet environnement post-cometaire, des dents aiguisees comme des coutelas et six tonnes de muscles peuvent en un certain sens se reveler passes de mode. »

S’ensuivit une assez longue histoire, car Dojo avait bien des choses a m’enseigner et il prenait tout son temps. Un jour, Nell, je t’enseignerai tout ce que j’ai appris de Dojo ; tu n’auras qu’a demander. Mais au troisieme jour de mon apprentissage, alors que je n’avais encore rien appris, sinon l’humilite, les bonnes manieres, et savoir balayer la caverne, je demandai a Dojo s’il avait envie de faire une partie de morpion. C’etait un jeu fort pratique chez les dinosaures. On dessinait les ronds et les croix dans la boue. (Bien des paleontologues ont ete fort deconcertes par la quantite de grilles de morpion qu’ils trouvaient dessinees dans leurs chantiers prehistoriques et en ont attribue l’origine aux ouvriers engages sur place pour proceder aux fouilles et a l’extraction.)

Toujours est-il que j’en expliquai les regles a Dojo, qui accepta de faire un essai. Nous descendimes vers la vasiere la plus proche, et la, sous les yeux d’une grande quantite de musaraignes, je fis un morpion avec Dojo le Souriceau et gagnai la partie, meme si je dois confesser que le resultat fut un certain temps indecis. Mais c’etait fait : j’avais vaincu Dojo en combat singulier.

Le lendemain matin, je me permis de quitter la caverne de Dojo pour redescendre vers la plage, ou les trois autres dinosaures s’etaient deja reunis, en assez piteux etat, comme tu peux l’imaginer. Le Roi des Musaraignes, le Roi des Oiseaux et la Reine des Fourmis convergerent sur nous, suivis de toutes leurs armees, et me couronnerent Roi des Reptiles, ou Tyrannosaurus Rex, comme nous disions entre nous. Puis ils devorerent les trois autres dinosaures, comme convenu. A part moi, les seuls reptiles survivants etaient quelques rares serpents, lezards et tortues, qui restent toujours mes sujets devoues.

J’aurais pu vivre dans le luxe comme un Roi, mais Dojo m’avait desormais appris l’humilite, aussi retournai-je aussitot dans sa caverne ou je passai plusieurs millions d’annees a etudier son enseignement. Tu n’as qu’a me demander, Nell, et je te transmettrai ce savoir a mon tour.

Le juge Fang fait un diner-croisiere avec un Mandarin ; ils visitent un bateau bien mysterieux ; une decouverte surprenante ; un piege est dresse

Le bateau du Dr X n’etait pas de ces barges de loisir traditionnelles, tout juste capables de naviguer sur les canaux et les lacs peu profonds qui parsement le delta detrempe du Yangzi ; c’etait un authentique yacht de haute mer, bati sur les plans des navires occidentaux. A en juger par les mets delicats montes vers le pont avant peu apres l’embarquement du juge Fang, on avait du entierement reamenager les cuisines a l’image d’un grand restaurant chinois : woks larges comme des parapluies, bruleurs du calibre de turboreacteurs et garde-manger en proportion pour stocker d’innombrables varietes de legumes et de champignons, sans parler des nids d’oiseaux, ailerons de requin, pieds de volaille, f?tus de rats et autres fragments divers d’une multitude d’especes aussi improbables que variees. Les plats innombrables, aux portions minuscules, et presentes selon un ordre rigoureux, dans un deploiement de porcelaine fine qui aurait rempli plusieurs salles du Victoria and Albert Museum, etaient servis, avec la precision de frappes aeriennes chirurgicales, par une armada de garcons.

Le juge Fang ne mangeait ainsi que lorsqu’un personnage reellement important tentait de le corrompre, et meme s’il ne s’etait jamais deliberement laisse influencer, il appreciait neanmoins la bonne bouffe.

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