Dinosaure etait juste en train de raconter a la princesse Nell l’histoire d’une sorciere qui transformait les hommes en cochons quand soudain, pouf, il redevint un animal en peluche. Le soleil s’etait leve.
Un rien saisie devant le tour pris par ces evenements, Nell referma le Manuel pour rester quelques instants immobile, ecoutant dans le noir la respiration sifflante d’Harv et les ronflements sonores de Burt dans la piece voisine. Elle avait guette avec impatience le moment ou Dinosaure allait tuer le baron Burt, de la meme maniere qu’Ulysse avec le Cyclope. Et puis voila, il n’en serait rien. Le baron Burt allait se reveiller, comprendre la supercherie et, continuer a leur faire du mal. Ils resteraient a jamais prisonniers du Chateau noir.
Nell en avait marre de rester dans le Chateau noir. Elle savait qu’il etait temps d’en sortir.
Elle rouvrit le Manuel.
« La princesse Nell savait ce qu’il lui restait a faire », lut Nell. Puis elle referma le livre et le laissa sur son oreiller.
Meme si elle n’avait pas parfaitement appris a lire, elle n’aurait pas de probleme a trouver ce qu’elle cherchait grace aux mediaglyphes du MC. C’etait un truc qu’elle avait vu utiliser par les gens dans les vieux passifs, un objet qu’elle avait vu egalement quand Brad, l’ancien copain de Maman, l’avait emmenee visiter l’ecurie a Dovetail. Ca s’appelait un tournevis, et on pouvait le commander au MC dans tout un tas de formes : longs, courts, gros, minces.
Elle lui en fit faire un bien long et tres etroit. Des qu’il eut termine, la machine siffla comme a son habitude, et Nell crut entendre Burt remuer sur le divan.
Elle jeta un ?il dans le sejour. Il etait toujours etendu, les yeux fermes, mais ses bras s’agitaient. Sa tete se tourna et elle crut voir filtrer une lueur entre ses paupieres mi-closes.
Il allait bientot se reveiller et recommencer a la faire souffrir.
Elle brandit le tournevis devant elle comme une lance et fonca droit sur lui.
Au dernier moment, elle hesita. L’outil ripa et la lame glissa sur son front, laissant une trainee de piqures rouges. Nell fut si horrifiee qu’elle le laissa echapper et eut un mouvement de recul. Burt secouait violemment la tete.
Il ouvrit les yeux et devisagea Nell. Puis il porta la main a son front et la ramena ensanglantee. Il s’assit sur le divan, encore ahuri. Le tournevis roula et rebondit par terre. Il le ramassa, decouvrit son extremite maculee de sang, puis fixa Nell, qui etait allee se faire toute petite dans un angle de la piece.
Nell savait qu’elle avait commis une erreur. Dinosaure lui avait dit de s’enfuir, et, au lieu de ca, elle l’avait assomme avec ses questions.
« Harv ! » s’ecria-t-elle. Mais d’une toute petite voix couinante comme celle d’une souris. « Faut qu’on decolle !
— Ouais, ca, tu vas decoller », dit Burt en se tournant pour poser les pieds par terre. « Meme que c’est par la fenetre, que je vais t’faire decoller… »
Harv apparut. Il tenait son nunchaku cale sous son bras blesse, et le Manuel dans sa main valide. Le livre etait ouvert sur une illustration montrant Harv et la princesse Nell s’enfuyant du Chateau noir, le baron Burt lance a leurs trousses. « Nell, ton bouquin m’a parle. Il a dit qu’on devait s’enfuir ! » Puis il vit Burt se lever du canape, tenant dans la main le tournevis ensanglante.
Harv ne perdit pas de temps avec le nunchaku. Il se precipita vers l’autre bout du salon en lachant le Manuel pour ouvrir la porte d’entree de sa main valide. Nell, qui etait restee figee dans son coin depuis un bout de temps, fila d’un trait vers la porte, recuperant le livre au passage. Tous deux foncerent dans le corridor, Burt sur leurs talons.
Le hall des ascenseurs etait a quelque distance. Sur un coup de tete, Nell s’arreta et s’accroupit sur la trajectoire de Burt. Harv se tourna vers elle, terrifiee. « Nell ! » s’ecria-t-il.
Les jambes de l’homme vinrent percuter Nell sur le cote. Il partit en vol plane et atterrit rudement sur le sol, en glissant sur quelques metres. Il se retrouva aux pieds d’Harv qui venait de se retourner et avait deploye son nunchaku. Harv le frappa plusieurs fois a la tete, mais il etait panique et ne visa pas trop bien. Burt tendit une main et reussit a intercepter la chaine qui reliait les deux moities du fleau. Entre-temps, Nell s’etait relevee et elle se jucha sur le dos de Burt ; elle se jeta en avant et lui planta ses dents dans le gras du pouce. Il y eut alors un bref instant de confusion : Nell roulait par terre, Harv la relevait, elle se penchait pour recuperer le Manuel, qu’elle avait encore une fois laisse echapper. Ils reussirent a gagner l’escalier de secours et commencerent a devaler ce tunnel d’urine, de graffiti et de detritus, enjambant les corps assoupis ca et la. Burt entra dans la cage et se lanca a leur poursuite avec deux ou trois volees de retard. Il voulut prendre un raccourci en sautant par-dessus la rampe comme il l’avait vu faire dans les ractifs, mais avec son corps imbibe de biere, il etait loin d’avoir l’agilite d’un media-heros et il devala d’un etage, hurlant et pestant, desormais fou de colere et de douleur. Nell et Harv couraient toujours.
La gamelle de Burt leur laissa un repit suffisant pour atteindre le rez-de-chaussee. Ils traverserent d’un trait le hall et deboucherent dans la rue. C’etait le petit matin et il n’y avait presque personne, ce qui etait assez inhabituel ; en temps normal, elle aurait du etre truffee de flics en civil et de guetteurs au service des revendeurs de drogue. Mais, aujourd’hui, on ne voyait qu’une seule personne devant le pate de maisons : un gros Chinois, barbe courte et cheveux ras, vetu du pyjama indigo et de la calotte de cuir noir traditionnels ; il etait plante au beau milieu de la rue, les mains croisees dans ses manches. Il lorgna Nell et Harv d’un ?il critique a leur passage. Nell ne lui preta guere attention. Elle ne songeait qu’a courir le plus vite possible.
« Nell ! disait Harv. Nell ! regarde ! »
Elle avait trop peur de regarder. Elle preferait courir.
« Nell, arrete-toi et regarde ! » repeta Harv. Il semblait exulter.
Finalement, Nell parvint au coin de l’immeuble, s’arreta et se retourna pour jeter avec precaution un coup d’?il en arriere.
Son regard embrassait la rue deserte au pied de l’immeuble ou elle avait passe toute sa vie. Tout au bout de la rue, un grand panneau mediatronique affichait en cet instant une enorme publicite pour Coca-Cola, arborant le rouge traditionnel employe de tout temps par la compagnie.
Se detachant devant a contre-jour, deux hommes : Burt et le gros Chinois a tete ronde.
Ils dansaient ensemble.
Non, seul le Chinois dansait. Burt chancelait comme un homme ivre.
Non, le Chinois ne dansait pas, il effectuait certains de ces exercices que Dojo avait enseignes a Nell. Il evoluait avec grace et lenteur, sauf a certains moments, quand tous les muscles de son corps concouraient en une seule explosion de mouvement. La plupart de ces explosions etaient dirigees contre Burt.
Burt s’effondra, puis se remit a genoux tant bien que mal.
Le Chinois se recroquevilla comme une graine noire, s’eleva dans les airs, pivota et se deplia comme une fleur qui s’epanouit. Un de ses pieds vint frapper Burt a la pointe du menton et sembla lui traverser le crane de part en part. Le corps de Burt s’affala comme le contenu d’un seau qu’on repand sur le pave. Le Chinois retrouva son immobilite parfaite : il reprit son souffle, rajusta sa calotte et la ceinture de sa tunique. Puis il tourna le dos aux deux enfants et s’eloigna, marchant au milieu de la chaussee.
Nell ouvrit le Manuel. Il montrait en illustration Dinosaure, a contre-jour derriere une des fenetres du Chateau noir, dresse au-dessus du cadavre du baron Burt, un pieu fumant entre ses griffes.
Nell dit : « Le petit garcon et la petite fille s’enfuirent vers le Pays d’Au-dela. »
Les futurs passagers s’immobiliserent tant bien que mal sur le sol luisant de crachats de l’Aerodrome de Shanghai alors que l’annonceur braillait dans son micro les noms d’antiques grandes metropoles chinoises. On deposa les sacs, on fit taire les enfants, on fronca les sourcils, les mains en conque autour des oreilles, les levres pincees, avec une absolue perplexite. Rien de tout cela n’etait facilite par la presence envahissante de deux douzaines de Boers fraichement debarques, avec femmes en bonnet et mioches en gros pantalon de coutil, qui
