— Nous nous enfuyons de chez nous », expliqua Nell. Mais Harv etait deja en train de s’extirper du trou, tirant sa s?ur derriere lui de sa main valide.
Les turbines de l’appareil sifflerent brievement quand l’engin simula une charge. De cette maniere, il eut tot fait de les reconduire vers la rue la plus proche. Quand ils eurent finalement escalade une barriere et repris pied sur le beton ferme, il eteignit d’un coup ses lumieres et fila sans demander son reste.
« Tout va bien, Nell, ils font toujours comme ca.
— Pourquoi ?
— Pour pas que l’endroit soit encombre de transitoires.
— C’est quoi, ca ?
— C’est ce qu’on est devenu, a present, expliqua Harv.
— Allons nous installer chez tes potes ! » dit Nell. Harv ne lui avait encore presente aucun de ses potes, elle ne les connaissait que comme les enfants du temps jadis pouvaient connaitre Gilgamesh, Roland ou Superman. Elle avait l’impression que les rues des Territoires concedes grouillaient de potes a son frere et qu’ils etaient plus ou moins tout-puissants.
Harv fit une grimace embarrassee, puis il repondit : « D’abord, faut qu’on cause de ton livre magique.
— Le Manuel illustre d’education pour Jeunes Filles ?
— Ouais, enfin si tu veux.
— Pourquoi devrions-nous en parler ?
— Hein ? » fit Harv, sur ce ton cretin qu’il prenait chaque fois que Nell causait drolement.
« Pourquoi qu’y faudrait qu’on en cause ? repeta Nell, patiente.
— Il y a un truc que je t’ai jamais dit a propos de ce livre, mais il faut que je te le dise maintenant, expliqua Harv. Allez, viens, restons pas plantes la, ou un de ces cons va venir nous faire chier. » Ils se dirigerent vers la rue principale de Lazy Bay Towne, qui etait la Concession ou la gousse les avait ejectes. La rue principale suivait la courbe du front de mer, separant la plage d’une longue rangee de debits de boisson aux facades ornees de mediatrons d’une sinistre obscenite. « J’ai pas envie d’aller par la », dit Nell, encore echaudee par la recente attaque en regle de ces maquereaux electromagnetiques. Mais Harv lui agrippa le poignet et descendit la pente clopin-clopant, en la tirant derriere lui. « C’est plus sur de rester planques dans les ruelles. A present, laisse-moi t’expliquer pour ce bouquin. Mes potes et moi, on l’a recupere, avec d’autres trucs, sur un Vicky qu’on avait deleste. C’est Doc qui nous avait dit de le faire.
— Doc ?
— Ce Chinois qui s’occupe du Cirque aux Puces. Il a dit qu’on devait le delester et qu’on devait faire ca bien, pour etre sur d’etre chopes par les moniteurs.
— Qu’est-ce que ca veut dire ?
— T’occupe. Il a dit aussi qu’il voulait qu’on soulage ce Vicky d’un truc precis – un paquet a peu pres gros comme ca. » Harv forma un angle droit entre le pouce et l’index des deux mains, definissant les cotes d’un rectangle, de la taille approximative d’un livre. « Y nous a fait comprendre que c’etait un truc de valeur. Bon, on a pas trouve son fameux paquet. Par contre, ce qu’on a trouve sur lui, c’est une espece de vieux bouquin merdique. Je veux dire, ca ressemblait vaguement a un precieux grimoire, mais, de l’avis general, ca pouvait pas etre le truc que cherchait Doc, vu qu’il a deja des flopees de vieux bouquins. Alors, je l’ai pris pour toi.
« La-dessus, une ou deux semaines plus tard, Doc veut savoir ce qu’est devenu son paquet, alors on lui raconte notre histoire. Quand il a entendu parler du bouquin, il a flippe et nous a dit que le livre et le paquet, c’etait du pareil au meme. Entre-temps, toi tu restais a jouer avec, le jour et la nuit, Nell, je pouvais quand meme pas te l’enlever, alors j’ai menti. Je lui ai dit que je l’avais jete dans le caniveau quand j’avais vu que c’etait qu’un vieux truc, et que, s’il y etait plus, c’est que quelqu’un d’autre avait du passer et le ramasser. Doc etait en rogne, mais il a gobe l’histoire.
« Et c’est pour ca que j’ai jamais amene mes potes a l’appart’. Si jamais quelqu’un decouvre que t’as encore ce bouquin, Doc va me tuer.
— Qu’est-ce qu’il faudrait qu’on fasse ? »
A voir sa tete, Harv aurait prefere eluder la question. « Pour commencer, trouvons-nous du ravitaillement gratis. »
Ils gagnerent le front de mer par des chemins detournes, en evitant dans la mesure du possible les groupes de poivrots qui derivaient dans l’incandescente constellation de bordels, comme autant de masses de rocs obscurs et glaces piquetant l’eclat d’une nebuleuse d’etoiles en gestation. Ils atteignirent un MC public installe au coin d’une rue et choisirent dans le menu a acces gratuit : cartons d’eau et de nutri-pate, enveloppes de sushis faites de riz et de nanosurimis ; barres sucrees et sachets guere plus gros que la main d’Harv et frappes d’improbables promesses en lettres capitales (« REFLECHIT JUSQU’A 99 % DES INFRAROUGES ! »), qui se depliaient pour former d’immenses couvertures metallisees pleines de rides. Nell avait deja remarque un certain nombre de masses irregulieres etendues sur la plage, comme autant de larves geantes chromees. Ce devait etre d’autres transitoires enveloppes dans ces fameuses couvertures de survie. Sitot qu’ils eurent recupere leur butin, ils filerent vers la mer et se choisirent un coin pour eux. Nell voulait etre pres des vagues, mais Harv emit quelques observations de bon sens sur les risques a coucher sous le niveau de la maree haute. Ils longerent donc la digue sur pres d’un kilometre et demi avant de trouver un coin de plage relativement desert ou pouvoir s’etendre sous leurs couvertures. Harv tint absolument a ce que l’un des deux reste toujours eveille pour faire le guet. Nell connaissait bien ca, apres ses multiples aventures virtuelles avec le Manuel, et elle se porta donc volontaire pour le premier quart. Harv s’endormit assez vite, et Nell ouvrit son livre. A ces heures de la nuit, le papier rayonnait d’une douce lueur qui faisait parfaitement ressortir les caracteres en noir, pareils a des branches d’arbre decoupees a contre-jour par la pleine lune.
Le Theatre Parnasse avait un bar agreable, rien de bien spectaculaire, juste un petit salon attenant a l’orchestre, avec un comptoir installe dans un renfoncement. Le mobilier d’epoque et les tableaux avaient ete saccages par les Gardes rouges et remplaces ulterieurement par des reproductions post-Mao de qualite bien inferieure. Quand les acteurs travaillaient, les alcools etaient gardes sous clef, la direction de retablissement ne partageant pas cette idee romantique du genie creatif transcende par l’ivresse. Miranda redescendit, videe, de son plateau-cabine, se prepara un club-soda et s’effondra dans un fauteuil en skai. Ses mains tremblaient. Elle les ouvrit devant elles comme les pages d’un livre pour y enfouir son visage. Apres avoir inspire profondement a plusieurs reprises, elle reussit a faire venir les larmes, mais c’etaient des larmes silencieuses, un soulagement temporaire, pas la catharsis qu’elle avait esperee. Elle n’avait pas encore merite la catharsis, elle le savait, parce que ce qui venait de se produire n’etait que le premier acte. L’incident initial, ou comme on voudra l’appeler dans les ouvrages specialises.
« Dure, la seance ? » Miranda reconnut la voix, mais tout juste : c’etait Carl Hollywood, le dramaturge, en fait, son patron. Mais ce soir, pour changer, le fils de pute n’avait pas ce ton bourru qui lui etait habituel.
Carl etait un quadragenaire d’un metre quatre-vingt-quinze, la carrure imposante, toujours vetu de longs manteaux noirs qui balayaient presque le sol. Il avait de longs cheveux blonds ondules tires en arriere et portait une espece de barbiche de pharaon. Soit il etait celibataire, soit il estimait que les specificites de ses penchants et besoins sexuels etaient infiniment trop complexes pour etre partagees par ses collaborateurs. Toujours est-il que tout le monde etait terrorise devant lui et ca lui convenait parfaitement ; il etait incapable de travailler s’il etait pote avec tous ses racteurs.
Elle entendit approcher ses bottes de cow-boy sur le tapis chinois couvert de taches. Il confisqua son club- soda. « Pas conseille de boire ca quand on a eu une crise de larmes. Ca risque de te remonter par le nez. Il te faut plutot un truc du genre jus de tomate – pour combler la perte en electrolytes. Tu sais quoi ? – il fit cliqueter l’imposante chaine de son porte-clefs – je m’en vais enfreindre la regle et te concocter un bloody Mary de derriere les fagots… D’ordinaire, je le prepare avec du tabasco, comme on fait dans mon pays. Mais comme tes muqueuses sont deja bien assez irritees, je me contenterai de la version morne. »
