n’etait meme pas officielle. Elle n’emanait meme pas d’un etre humain. C’etait une notification reexpediee automatiquement par un appareillage qu’il avait lui-meme mis en branle deux annees plus tot. Le corps du message etait noye dans un flot de documents, cartes, graphes, diagrammes et charabia techniques. Il tenait en ces mots :

ON A RETROUVE LE MANUEL ILLUSTRE

D’EDUCATION POUR JEUNES FILLES

L’accompagnait une carte animee en 3D de New Chusan, marquee d’un long trait rouge, partant d’une tour d’habitation plutot miteuse des Territoires concedes, baptisee Enchantement, et contournant ensuite l’ile selon une trajectoire erratique.

Hackworth rigola jusqu’a ce que ses voisins tambourinent a la cloison en lui demandant de se taire.

Nell et Harv en cavale dans les Territoires concedes ; rencontre avec une gousse de surveillance peu amene ; une revelation concernant le Manuel

Les Territoires concedes etaient par trop precieux pour laisser trop de place a la Nature, mais les geotects de l’Imperial Tectonics Limited avaient entendu dire que les arbres pouvaient epurer et rafraichir l’atmosphere, c’est pourquoi ils avaient installe des ceintures vertes le long des frontieres entre les secteurs. Des leur premiere heure de liberte dans la rue, Nell avait avise une de ces ceintures vertes, meme si en fait elle semblait encore toute noire en cette heure matinale. Elle quitta Harv et courut dans sa direction, devalant une rue qui n’etait plus qu’un tunnel luminescent barde d’enseignes mediatroniques. Harv se lanca a sa poursuite ; il avait du mal a la suivre car il avait recu une raclee plus severe. Ils etaient a peu pres les seuls dans la rue, en tout cas les seuls a se deplacer dans un but precis, raison pour laquelle les messages publicitaires les poursuivaient comme une meute de loups affames, pour s’assurer qu’ils avaient bien compris qu’a utiliser tel ou tel ractif, tel ou tel produit, on leur garantissait d’avoir des relations sexuelles avec certaines jeunes personnes a la plastique d’une perfection irrealiste. Certaines affiches exposaient des arguments encore plus primaires, pratiquant la vente sexuelle directe. Les mediatrons de cette artere etaient d’une taille exceptionnelle, car ils etaient destines a etre clairement visibles depuis les landes, falaises, gradins et parcs residentiels composant la clave de la Nouvelle-Atlantis, qui s’etageaient sur des kilometres a flanc de coteau.

Une exposition continue a ce genre d’image produisait une reaction allergique aux mediatrons parmi la population cible. Au lieu de les eteindre et de laisser un peu respirer le bon peuple, les proprietaires avaient, bien au contraire, decide de se joindre a cette course aux armements, en cherchant a trouver l’image magique qui amenerait la cible a ignorer tous les autres messages et a n’avoir d’yeux que pour leurs propres productions. La demarche evidente qui etait de fabriquer des mediatrons encore plus volumineux que ceux du voisin avait ete conduite au-dela du raisonnable. Depuis deja un certain temps, leur contenu semantique avait ete defini : tetons, baston et explosions etaient les seuls ingredients apparemment capables d’attirer l’attention de clients potentiels supremement blases, meme s’il leur arrivait de jouer la carte de la juxtaposition en y integrant un element incongru, tel qu’un paysage ou un homme en col roule noir declamant de la poesie. Une fois que tous les mediatrons eurent atteint trente metres de haut et furent satures de nichons, la seule strategie competitive qu’on n’eut pas encore exploitee a fond etait le recours aux astuces techniques : eclairs stroboscopiques, montage saccade et fantomes en 3D simulant une charge en regle contre le spectateur soupconne de ne pas manifester une attention suffisante.

C’est au bout de quinze cents metres de galerie remplie de stimuli de cet ordre que Nell reussit son echappee impromptue ; pour Harv de plus en plus a la traine dans son sillage, elle ressemblait desormais a une fourmi trottinant sur un ecran de television aux reglages de couleur et de contraste pousses a fond, qui changeait de direction par saccades, comme si elle etait menacee par le demon virtuel d’un filtre en peigne fondant sur elle depuis la parallaxe decalee d’un tampon de trame mobile, jaillissant telle une comete aveuglante au firmament bidon d’un fondu au noir video. Nell savait que tout cela n’etait qu’illusion et, dans la majorite des cas, elle ne reconnaissait meme pas les produits qu’on lui vantait, mais elle avait depuis longtemps appris l’art de l’esquive. Elle ne pouvait s’en empecher.

Ils n’avaient pas encore decouvert le moyen de vous faire arriver les pubs de face, aussi tachait-elle de se maintenir a peu pres dans l’axe de la chaussee, jusqu’au moment ou elle put sauter par-dessus la barriere absorbante d’energie installee au bout de la rue et disparut dans la foret. Harv la suivit quelques secondes plus tard, meme si, a cause de son bras blesse, il manqua son appel et s’etala ignominieusement, comme un motopatineur trop sur de lui n’ayant pas vu la barriere et venu la percuter de plein fouet. « Nell ! hurlait-il deja, alors qu’il s’immobilisait, au milieu d’un amoncellement de vieux cartons abandonnes. Tu ne peux pas rester la- dedans ! Tu ne peux pas rester dans les arbres, Nell ! »

Nell s’etait deja enfoncee dans les bois, pour autant qu’on puisse s’enfoncer dans une etroite ceinture de verdure simplement destinee a separer deux Territoires concedes. Elle tomba a deux reprises et se cogna la tete contre une branche jusqu’a ce que, avec une faculte d’adaptation typiquement enfantine, elle realise qu’elle evoluait sur une de ces surfaces qui n’etaient pas plates comme un plancher, une rue ou un trottoir. Les chevilles devaient reellement faire preuve d’un minimum de souplesse dans cet environnement. Ca ressemblait a ces endroits decrits dans son Manuel, une zone magique ou l’on aurait pu laisser a loisir se developper la dimension fractale du terrain – chaque bosse se voyant recouverte de ses repliques en miniature, la procedure se repetant a l’infini –, puis recouvrir de terre l’ensemble avant d’y planter quelques exemplaires de ces varietes nouvelles de pins Douglas sinistres qui poussaient comme du bambou. Nell tomba bientot sur un enorme Doug abattu par un typhon recent : sa couronne de racines deterree avait degage une excavation evoquant un nid douillet. Nell s’y precipita.

Durant plusieurs minutes, elle trouva etrangement risible qu’Harv soit incapable de la retrouver. Dans leur appartement, il n’y avait que deux cachettes, deux placards en fait, aussi leurs exploits habituels au jeu de cache- cache s’etaient reveles d’une valeur ludique minimale et les avaient conduits a s’interroger sur l’interet reel de ce jeu stupide. Mais a present, au fond de ces bois sombres, Nell commencait a saisir.

« T’abandonnes ? » dit-elle enfin, et, bientot, Harv la retrouva. Il se tenait au bord du fosse et lui demandait d’en sortir aussitot. Elle refusa. Finalement, il descendit la pente, meme si un ?il plus critique que celui de sa s?ur aurait juge qu’il la degringolait. Nell lui sauta sur les genoux avant qu’il ait eu le temps de se relever. « Faut qu’on y aille ! lui dit-il.

— Je veux rester ici. C’est chouette.

— T’es pas la seule de cet avis, observa Harv. C’est pour ca qu’ils ont mis plein de gousses.

— Des gousses ?

— Des aerostats. Pour la securite. »

Nell fut ravie de l’entendre, et elle n’arrivait pas a saisir pourquoi son frere parlait de securite avec une telle epouvante dans la voix.

Le soprano d’un turboreacteur parut leur arriver dessus, montant et descendant au gre de ses louvoiements parmi la flore. Le souffle sinistre descendit en Doppler de quelques notes lorsqu’il vint s’immobiliser pile au-dessus d’eux. Ils ne pouvaient distinguer qu’une vague lueur coloree, reflet des lointains mediatrons sur l’objet mysterieux. Une voix, reproduite a la perfection et juste un poil trop forte, en sortit : « Les visiteurs sont bienvenus dans ce parc et peuvent y deambuler a leur guise. Nous esperons que le sejour vous a plu. Veuillez indiquer si vous cherchez votre chemin, et cette unite vous assistera.

— Il est sympa, dit Nell.

— Pas pour longtemps, nota Harv. Tirons-nous d’ici avant qu’il en ait sa claque.

— J’me plais bien ici. »

Une explosion de lumiere bleuatre jaillit de l’aerostat. Tous deux braillerent au moment ou leurs iris se convulserent. L’engin leur brailla a l’unisson : « Permettez-moi d’eclairer votre chemin jusqu’a la sortie la plus proche !

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