surmontait une mince colonne de vapeur. L’agent leur indiqua deux chaises en bois. Lorsqu’ils voulurent les ecarter de la table, ils decouvrirent qu’elles pesaient dix fois plus que n’importe quel autre siege, etant faites de bois authentique, et fort epais en plus. Sans etre specialement confortables, malgre tout, elles plaisaient bien a Nell, car un objet de cette masse et de cette taille lui procurait une impression de securite. Les fenetres donnant sur le cote de la clave etaient plus larges et elle apercut les deux corgis a l’exterieur qui la regardaient derriere le treillage de plomb du vitrail, apparemment sideres d’avoir ete, par suite d’une ahurissante lacune reglementaire, laisses dehors ; et ils remuaient la queue, legerement indecis comme si, dans un monde qui tolerait de telles erreurs, on ne pouvait decidement compter sur rien.

L’agent saisit un plateau en bois, puis parcourut la piece pour y charger avec precaution tout un assortiment de tasses, soucoupes, cuillers, pinces et autres munitions liees a la consommation du the. Quand tous les ustensiles necessaires furent disposes a sa convenance, il prepara le breuvage, en suivant scrupuleusement la procedure traditionnelle, et vint le deposer devant eux.

Nell avisa, pose sur une tablette pres de la fenetre, un objet noir de forme incongrue, qu’elle identifia comme un telephone, uniquement pour en avoir deja vu sur les vieux passifs que sa mere aimait tant regarder – ou ils semblaient d’ailleurs jouir d’un fetichisme hors de proportion avec leurs caracteristiques effectives. L’agent saisit une feuille de papier sur laquelle avaient ete inscrits a la main quantite de noms et de listes de chiffres. Il se placa le dos a la fenetre la plus proche et se renversa legerement en arriere, le dos cale contre la tablette, afin de profiter au maximum de l’eclairage du jour. Puis il inclina le papier vers la lumiere et rectifia la hauteur du menton par un gracieux mouvement en arc de cercle, pour trouver une position permettant d’ajuster au mieux le foyer de ses lunettes de lecture entre la pupille et la page. Ayant ainsi man?uvre pour disposer ces divers elements selon la geometrie optimale, il emit un leger soupir, comme si la disposition lui agreait, puis, durant quelques secondes, il lorgna Harv et Nell par-dessus ses montures, mimique tendant a leur suggerer qu’un examen attentif pouvait vous suffire a apprendre certains details precieux. Nell l’observait depuis le debut, fascinee, d’autant plus qu’elle voyait fort rarement des gens portant lunettes.

L’agent de police reporta son attention sur la feuille de papier et consacra plusieurs minutes a la parcourir, le front plisse, avant de se mettre a enoncer a haute voix toute une serie de numeros, qui parurent aleatoires a ses visiteurs, mais qui semblaient tout a la fois revetir un sens profond et relever d’une evidence manifeste pour leur locuteur.

Le telephone noir presentait un disque metallique perce sur sa peripherie d’une serie de trous de la taille du doigt. L’agent coinca le combine telephonique contre son epaulette, puis il entreprit de glisser l’index dans plusieurs de ces orifices, de maniere a faire pivoter le disque en contrebalancant la force de rappel d’un ressort integre. S’ensuivit une conversation fort breve mais excessivement enjouee. Puis l’agent raccrocha le combine et croisa les mains sur son ventre, comme s’il avait accompli la tache qui lui etait devolue de maniere si complete que les susdites extremites n’etaient plus desormais que des appendices decoratifs superflus. « Il faudra une minute, dit-il. Prenez votre temps, je vous en prie, et ne vous ebouillantez pas avec le the. Voulez-vous quelques sables ? »

Nell n’avait guere l’habitude de ce genre de friandise. « Non, merci beaucoup, monsieur », dit-elle, mais Harv, toujours pragmatique, avoua que ce ne serait pas de refus. Tout soudain, les mains du policier trouverent une nouvelle raison d’exister et s’affairerent a explorer les plus sombres recoins de vieux placards en bois repartis dans toute la petite loge. « Au fait, dit-il negligemment, tout en poursuivant sa quete, si vous aviez bel et bien l’intention de franchir la grille, c’est-a-dire, de visiter Dovetail, comme on ne saurait trop vous y engager, je pense que vous devez au prealable etre informe d’un certain nombre de points concernant les regles en vigueur ici. »

Il se redressa et se tourna vers eux, exhibant une minuscule boite metallique frappee de la mention : SABLES.

« Pour etre precis, les fleaux du jeune homme, ainsi que son couteau a cran d’arret, devront sortir de ses pantalons pour etre laisses en garde ici, aux bons soins de votre serviteur et de ses collegues, et il me faudra de meme examiner avec la plus extreme attention cette monstrueuse concentration de logique a barrettes, accumulateurs, batteries de capteurs, et Dieu sait quoi encore, que la jeune fille transporte dans son petit sac a dos dissimule, si je ne me trompe, sous les apparences d’un livre. Hmm ? » Et l’agent de police se tourna vers eux, le sourcil arque bien haut, tout en secouant la boite imprimee d’un motif ecossais.

L’agent Moore, comme il se presenta lui-meme, examina les armes d’Harv avec encore plus d’attention qu’il ne semblait reellement necessaire, comme s’il s’agissait de reliques fraichement exhumees d’une pyramide. Il prit soin de feliciter le garcon pour leur efficacite presumee et de mediter a voix haute sur la grave betise qui consisterait a venir chercher noise a un jeune gaillard comme Harv. Les armes atterrirent dans un des placards, que l’agent Moore verrouilla par une commande vocale. « Et maintenant, le livre, jeune fille », dit-il a Nell, sur un ton plaisant.

Elle ne voulait pas se dessaisir du Manuel, et puis elle se souvint des gamins de l’aire de jeux qui avaient essaye de le lui subtiliser et qui avaient recu comme un choc pour leur peine. C’est pourquoi elle le lui tendit. L’agent Moore le prit avec grande precaution a deux mains, et un imperceptible ronchonnement d’approbation s’echappa de ses levres. « Je dois vous informer qu’il lui arrive parfois de faire subir des choses assez desagreables aux gens qui, suppose-t-il, essayent de me le voler », dit Nell, puis elle se mordit les levres, en esperant que sa formulation n’avait pas laisse entendre que l’agent Moore put etre un voleur.

« Jeune fille, je serais proprement deconfit si tel n’etait pas le cas. »

Apres que l’agent Moore eut, a plusieurs reprises, retourne le livre entre ses mains, complimentant Nell pour la reliure, le titre frappe or, et le toucher du papier, il posa l’ouvrage sur la table avec precaution, passant au prealable la main sur le bois pour s’assurer que ni the ni sucre n’y avaient ete repandus. Il s’ecarta ensuite et parut comme par hasard tomber sur un duplicateur, tout en chene et laiton, installe dans l’un des angles obtus de la piece octogonale. Il recupera sur son plateau de sortie quelques feuillets qu’il parcourut durant une ou deux minutes, entrecoupees parfois de petits rires desabuses. A un moment, il leva les yeux vers Nell et branla du chef, sans un mot, avant de dire enfin : « Avez-vous la moindre idee… » puis il se remit a rire sous cape, secoua la tete et revint a ses papiers.

« Parfait, dit-il enfin, parfait. » Il reintroduisit les papiers dans le duplicateur et dit a la machine de les detruire. Il fourra les poings dans ses poches de pantalon et parcourut deux fois la piece de long en large avant de se rasseoir, sans jamais regarder Nell, Harv ou le livre, mais en gardant les yeux perdus dans le vague. « Parfait, repeta-t-il encore. Je ne vais pas confisquer le livre durant votre sejour a Dovetail, si vous vous conformez a certaines conditions. Tout d’abord, vous n’utiliserez en aucune circonstance de compilateur de matiere. En second lieu, le livre est pour votre usage personnel, et exclusif. Troisiemement, vous ne copierez ni ne reproduirez aucune des informations contenues dedans. Quatriemement, vous ne le montrerez a quiconque ici, ni ne revelerez a quiconque son existence. Tout manquement a l’une de ces instructions entrainera votre expulsion immediate de Dovetail, la confiscation du livre et sa destruction probable. Me suis-je bien fait comprendre ?

— Tout a fait, monsieur », dit Nell. A l’exterieur, ils entendirent le cataclop cataclop d’un cheval qui approchait.

Une nouvelle amie ; Nell voit un vrai cheval ; une chevauchee a travers Dovetail ; Nell et Harv sont separes

Le cavalier n’etait pas Brad ; c’etait une femme inconnue des deux enfants. Elle avait des cheveux raides, blond-roux, la peau pale couverte de milliers de taches de rousseur, et des cils et sourcils poil-de-carotte, qui etaient presque invisibles, sauf quand le soleil lui caressait le visage. « Je suis une amie de Brad, se presenta-t- elle. Il travaille. Est-ce qu’il vous connait ? »

Nell voulut repondre, mais Harv la fit taire en lui posant la main sur le bras, preferant gratifier la visiteuse d’une version sans doute abregee du recit que s’appretait a donner sa s?ur. Il mentionna que Brad avait ete durant un temps un « ami » de leur mere, qu’il les avait toujours traites avec bienveillance, et qu’il les avait meme emmenes voir les chevaux a la CNA. Bien vite, sur les traits de la jeune femme, l’indifference initiale laissa place a une certaine mefiance, et elle cessa d’ecouter. « Je crois bien que Brad a deja du me parler de vous, dit-elle enfin, quand Harv se retrouva fourvoye dans une impasse. Je sais qu’il se souvient de vous. Alors, que voulez-vous faire

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