au juste, a present ? »
La, c’etait une colle. Jusqu’ici, Nell et Harv avaient pris l’habitude de se concentrer de toutes leurs forces sur ce qu’ils
« Peut-etre, dit enfin l’agent Moore, apres que la femme se fut tournee vers lui, attendant une reponse, que vous auriez tous les deux interet a vous installer quelque temps dans un endroit sur et tranquille, le temps de faire le point.
— Ce serait une bonne idee, merci, dit Nell.
— Dovetail possede quantite de parcs et jardins publics…
— Il n’en est pas question, intervint la femme, sachant reconnaitre la perche tendue par le policier. Je les ramene au Moulin, jusqu’au retour de Brad. Ensuite, ajouta-t-elle, d’un air entendu, on avisera. »
La femme sortit du corps de garde d’un pas decide, sans se retourner vers Nell et Harv. Elle etait grande et portait un pantalon flottant, de couleur kaki, fort use aux genoux mais presque pas aux fesses, et macule ca et la de taches indefinissables. Elle avait passe par-dessus un gros chandail marin tres ample dont les manches roulees etaient retenues par des epingles a nourrice pour former un epais tore de laine orbitant au-dessus de chacun de ses avant-bras couverts de taches de son, motif que reprenaient en echo les bracelets d’argent bon marche entourant ses poignets. Elle grommela quelque chose a son cheval, une jument Appalooza qui avait deja courbe l’echine pour brouter l’herbe, helas tondue bien ras, qui poussait du cote interieur de la cloture, a la recherche d’un malheureux brin qui n’aurait pas subi les assiduites des corgis. Quand elle s’arreta pour flatter l’encolure de la jument, Nell et Harv la rattraperent et decouvrirent qu’elle se contentait de lui fournir un rapide resume de ce qui venait de se derouler dans la loge du garde et de ce qui allait se derouler ensuite, tout cela debite sur un ton vaguement distrait, au cas ou la jument desirerait savoir. Durant un instant, Nell crut que sa monture etait peut- etre une chevaline grimee a l’aide d’une fausse peau de cheval, et puis elle emit un flot d’urine epais comme un poteau de cloture et scintillant comme la lame d’un sabre au soleil du matin, tout drape de volutes de vapeur, et Nell, a l’odeur, comprit que ce cheval etait un vrai cheval. La femme ne le monta pas – apparemment, elle chevauchait a cru –, mais elle saisit les renes, aussi delicatement que si c’etaient des toiles d’araignees, et guida l’animal. Nell et Harv la suivirent, a quelques pas en retrait, tandis que la femme traversait la pelouse, gardant d’abord le silence, apparemment abimee dans ses pensees, avant de glisser ses cheveux au-dessus d’une oreille et de se retourner vers eux : « L’agent Moore vous a-t-il parle des regles ?
— Quelles regles ? » bredouilla Harv avant que Nell ait eu l’occasion d’entrer a nouveau dans un niveau de detail propre a les faire voir sous un jour negatif. Nell s’emerveilla pour la centieme fois de la variete des talents de fourberie de son frere, qui aurait meme reussi a epater un Peter Rabbit.
« On fabrique des choses, dit la femme, comme si cela fournissait une explication suffisante et quasiment parfaite des activites du phyle baptise Dovetail. Brad fabrique des fers a cheval. Mais Brad est l’exception parce qu’il fournit surtout des services en rapport avec les chevaux. N’est-ce pas, Coquille d’?uf ? ajouta la femme, au profit de sa jument. C’est pourquoi il a du vivre dans les TC durant un temps, parce qu’il y avait un desaccord pour savoir si les valets, les maitres d’hotel et autres prestataires de services entraient dans la charte de Dovetail. Mais nous avons vote et decide de les admettre. Tout ca vous ennuie, n’est-ce pas ? Je m’appelle Rita, et je fabrique du papier.
— Vous voulez dire, dans le MC ? »
La question paraissait evidente pour Nell, mais Rita fut surprise de l’entendre et meme elle la fit rire. « Je te montrerai plus tard. Mais la ou je voulais en venir, c’est que, contrairement a l’endroit ou vous avez vecu, tout ce qu’on a ici a Dovetail a ete fabrique a la main. Nous avons bien sur quelques compilateurs de matiere. Mais si, mettons, on veut une chaise, un de nos artisans va l’assembler a partir de pieces de bois, comme dans l’ancien temps.
— Pourquoi que vous la compilez pas tout simplement ? demanda Harv. Le MC peut fabriquer du bois.
— Il peut fabriquer du faux bois, mais il y a des gens qui n’aiment pas le faux.
— Pourquoi n’aimez-vous pas le faux ? » demanda Nell.
Rita sourit. « Ce n’est pas que nous. C’est surtout eux », dit-elle en pointant du doigt la montagne, par-dela la ceinture de grands arbres qui separait Dovetail du territoire de la Nouvelle-Atlantis.
Le visage d’Harv s’illumina. « Les Vickys vous achetent vos trucs ! »
Rita parut legerement surprise, comme si c’etait la premiere fois qu’elle les entendait appeler ainsi. « Bref, ou en etais-je ? Ah, oui, l’important, c’est que tout ici est unique, donc vous devez toujours y faire attention. »
Nell avait une vague idee de ce que signifiait le mot
La ou Dovetail avait des rues, elles etaient pavees de petits blocs de pierre poses cote a cote. Les vehicules etaient des chevaux, des chevalines et des velocipedes aux gros pneus noueux. Hormis a un endroit ou un certain nombre de batiments se regroupaient autour d’une place centrale, les maisons etaient largement espacees et tendaient a etre, ou toutes petites, ou tres vastes. Toutes, cependant, semblaient etre dotees de beaux jardins et, de temps a autre, Nell quittait la route pour aller humer le parfum d’une fleur. Au debut, Rita la surveillait, nerveuse, et l’avertissait de ne pas les cueillir car elles appartenaient a quelqu’un.
Au bout d’un chemin, ils tomberent sur une cloture en bois munie d’un loquet ridiculement primitif consistant en une simple planche coulissante, patinee par l’usure. Au-dela, le chemin devenait une mosaique fort inegale de dalles de pierre entre lesquelles l’herbe poussait. Il sinuait entre des prairies ondulantes ou paissaient quelques chevaux ou parfois une vache laitiere, pour aboutir finalement devant une grande maison en pierre a deux etages, perchee sur la berge d’une riviere qui devalait la montagne depuis la clave de la Nouvelle-Atlantis. Une roue geante saillissait du cote de la maison et tournait majestueusement, entrainee par le courant. Dehors, devant un billot de taille imposante, un homme debitait en minces planchettes une buche d’erable a l’aide d’une hachette dotee d’une lame d’une largeur exceptionnelle. Ces planchettes etaient empilees dans un panier d’osier hisse a l’aide d’une corde par un autre homme juche sur le toit, occupe a remplacer les bardeaux uses et gris par ces lamelles de bois neuf toutes rouges.
Harv s’arreta, interdit de stupeur devant une telle demonstration. Nell, pour sa part, avait deja vu le meme genre de processus dans les pages de son Manuel. Elle suivit Rita qui se dirigeait vers un long batiment bas ou etaient installes les chevaux.
La plupart des gens ne vivaient pas au Moulin meme, mais dans deux annexes allongees, baties sur deux niveaux, avec les ateliers en bas et les logements au-dessus. Nell nota avec un rien de surprise que, en fait, Rita ne vivait pas avec Brad. Son appartement et son atelier etaient chacun deux fois plus vastes que l’ancien logis de Nell, et remplis de beaux objets de bois massif, de metal, de coton, de lin et de porcelaine qui, Nell commencait a le comprendre, avaient tous ete confectionnes par la main de l’homme, sans doute ici meme a Dovetail.
L’atelier de Rita etait equipe de grands chaudrons dans lesquels elle preparait une espece de pate epaisse et fibreuse qu’elle egouttait ensuite en l’etalant en minces couches sur des claies. Puis elle l’aplatissait a l’aide d’une grande presse a main pour faire un papier aux feuilles epaisses, dentelees et subtilement colorees par les milliers de fibres minuscules noyees dedans. Quand elle avait confectionne une rame, elle l’apportait a l’atelier voisin, ou regnait une forte odeur d’huile ; la, un barbu au tablier macule faisait repasser les feuilles sous une autre grosse machine munie d’une grande manivelle. Quand elle en sortait, le haut de la feuille s’ornait de lettres, indiquant le nom et l’adresse d’une dame de la Nouvelle-Atlantis.
Comme jusqu’ici, Nell s’etait bien tenue en ne cherchant pas a fourrer ses doigts dans les machines et s’abstenait de distraire qui que ce soit par ses questions, Rita lui permit de visiter d’autres ateliers, pour autant qu’elle demande chaque fois la permission. Nell passa le reste de la journee a se faire des amis avec plein d’autres artisans : un souffleur de verre, un joaillier, un ebeniste, un tisserand, et meme un fabricant de jouets qui lui offrit une toute petite poupee en bois vetue d’une robe en indienne.
Harv resta un moment a tanner les hommes qui reparaient le toit, puis il passa le reste de la journee a se
