Si la femme ne l’avait pas deja devance, il aurait sans doute renonce arrive a ce point, persuade d’avoir abouti dans une impasse, un tunnel abandonne qui aurait rate son expansion. Le roulement de tambour lui envahissait a present les oreilles, venu de toutes parts, l’ebranlant jusqu’aux os. Il n’y voyait plus rien, meme si, de temps en temps, il croyait entrevoir une faible lueur jaune vacillante. Le tunnel ondulait legerement dans les courants de profondeur, ces rivieres d’eau glaciale qui serpentaient au fond du detroit. Chaque fois qu’il laissait son esprit divaguer et qu’il se rappelait qu’il se trouvait loin sous la surface de l’ocean, il devait s’arreter et se forcer a ne pas ceder a la panique. Avant tout, se concentrer sur ce tunnel rempli de bon air respirable, pas sur ce qu’il y a autour.

Il y avait effectivement de la lumiere devant lui. Il se retrouva dans une saillie du tube, juste assez grande pour lui permettre de s’asseoir, puis de s’etendre quelques instants sur le dos et se reposer. Une lampe brulait au-dessus de lui, un recipient empli d’une sorte d’hydrocarbure qui fondait sans laisser de cendres ni produire de fumee. Les murs mediatroniques etaient couverts de scenes animees, a peine visibles dans la lumiere vacillante : des animaux dansant dans la foret.

Il suivit encore les tubes pendant un laps de temps assez long quoique difficile a evaluer. A intervalles reguliers, il tombait sur une nouvelle chambre avec sa lampe et d’autres peintures. A force de ramper dans ces longs tunnels d’un noir absolu, il en vint a ressentir des hallucinations visuelles et auditives, vagues au debut, juste un bruit aleatoire qui se propageait dans son systeme nerveux, mais qui gagnait progressivement en resolution et en realisme. Les hallucinations avaient un caractere onirique dans lequel ses experiences visuelles recentes – ainsi Gwen et Fiona, le Dr X, l’aeronef, les adolescents jouant au football – se melaient a des images tellement etrangeres qu’il les reconnaissait a peine. Cela le troublait de voir son esprit s’emparer d’un element aussi cher a son c?ur que Fiona et le meler a ce fatras d’images et d’idees completement etranger a son experience personnelle.

Il distinguait les nanosites inclus dans son epiderme. Mais pour autant qu’il sache, il pouvait tout aussi bien en avoir un million d’autres dans le cerveau, chevauchant axones et dendrites, echangeant des donnees dans des flashes de lumiere. Un second cerveau confondu avec le sien.

Rien n’interdisait a ces nanosites de relayer de l’information tout au long de son corps jusqu’a ceux implantes dans sa peau et, de la, jusqu’a d’autres, quelque part dans les tenebres exterieures. Qu’arriverait-il quand il se trouverait a proximite d’autres individus infestes de maniere similaire ?

Lorsqu'enfin il deboucha dans la grande chambre, il etait incapable de dire s’il contemplait la realite ou une nouvelle hallucination machinale. La salle avait la forme d’un cornet de glace aplati, avec un plafond en dome surmontant un plancher conique en pente douce. Le plafond etait un vaste mediatron et le sol tenait lieu d’amphitheatre. Hackworth s’etala dans la salle au moment ou le bruit des tambours atteignait un crescendo. Le sol etait glissant et il devala sans pouvoir se retenir jusqu’au puits central. Roulant sur le dos, il decouvrit une scene impetueuse qui s’etalait sur le dome au-dessus de lui, et sa vision peripherique qui embrassait l’ensemble de la salle entrevoyait en meme temps mille constellations vivantes martelant le sol de leurs mains.

Seconde partie

Nes et eleves dans les regions etrangeres du bout du monde, les Barbares considerent que bien des points de l’administration de la Dynastie celeste leur restent difficilement comprehensibles, aussi ne cessent-ils de plaquer des constructions artificielles sur des elements dont il n’est pas evident de leur expliquer la veritable nature.

Qiying

Hackworth vit une singuliere experience ; le rite des Tambourinaires

Dans un espace sombre et caverneux eclaire seulement par une multitude de feux minuscules, une jeune femme, sans doute guere plus qu’une jeune fille, se tient dressee sur un piedestal, entierement nue a l’exception d’une peinture corporelle elaboree, a moins que ce ne soit un tatouage mediatronique lui recouvrant tout le corps. Une couronne de branches feuillues est tressee autour de sa tete et son epaisse chevelure lui descend jusqu’aux genoux. Elle tient serre contre son sein un bouquet de roses dont les epines lui penetrent dans la chair. Tout autour d’elle, une foule, des milliers d’individus peut-etre, tambourine avec frenesie et parfois chante et psalmodie.

Dans l’espace separant la fille des spectateurs sont alors introduits deux douzaines d’hommes. Certains arrivent de leur plein gre, au pas de course, d’autres donnent plutot l’impression d’avoir ete pousses, d’autres enfin evoquent d’innocents promeneurs deambulant dans la rue (tout nus) et qui se seraient trompes de porte. Certains sont asiatiques, d’autres europeens, d’autres encore africains. Certains ont ete conduits manu militari par des celebrants qui ont jailli de la foule pour les planter la. Au bout du compte, ils forment cercle autour de la fille et, a cet instant, le roulement de tambours atteint un paroxysme assourdissant, accelere pour degenerer en une grele crepitante et sans rythme, et puis, tout soudain, s’arrete, d’un coup.

Quelqu’un gemit une plainte ululante d’une voix aigue, tenace. Hackworth est incapable de comprendre ce qu’elle dit. Puis jaillit un roulement de tambour, unique, retentissant. Nouvelle plainte. Nouveau roulement de tambours. Encore une fois. Le troisieme roulement instaure un rythme lourd. Cela se prolonge quelques instants, le rythme s’accelere peu a peu. A partir d’un certain point, la lamentation ne s’interrompt plus entre les tambourinages, et l’homme se met a tresser son rap entre les mesures, comme une sorte de contrepoint. Le cercle de males entourant la fille entame une danse fort primitive, trainant simplement les pieds alternativement dans un sens puis dans l’autre. Hackworth note que tous sont en erection, sous le fourreau de preservatifs mediatroniques barioles – des capotes qui emettent meme leur propre lumiere de sorte que tous ces membres tressautant ressemblent a des batons lumineux dansant dans les airs.

Le roulement de tambours et la danse accelerent tres progressivement. Les erections expliquent a Hackworth pourquoi le manege prend tout ce temps : en fait, il est en train d’assister aux preliminaires. Au bout d’une demi-heure, a peu pres, l’excitation – phallique ou autre – devient insupportable. Le rythme est desormais un rien plus rapide que le battement cardiaque normal, entrelace de toute une serie d’autres rythmes et contre- rythmes, et la psalmodie du soliste est devenue un ch?ur delirant plus ou moins organise. A un moment donne, alors que la situation n’a, semble-t-il, plus evolue depuis une demi-heure, tout se produit d’un coup : le martelement et les chants explosent pour atteindre un nouveau paroxysme d’intensite. Chaque danseur se penche, saisit le reservoir flasque a l’extremite de la capote radioactive et commence a l’etirer. Quelqu’un passe en courant dans leurs rangs, muni d’un couteau avec lequel il tranche l’extremite des preservatifs dans une terrifiante parodie de circoncision, revelant le gland de chaque penis. La fille bouge alors pour la premiere fois, jetant dans les airs son bouquet, telle une jeune mariee qui s’avance vers la limousine ; les roses cascadent, tourbillonnent en tous sens et retombent sur les danseurs, qui les saisissent au vol ou bien se precipitent pour les ramasser. La fille parait defaillir, en tout cas, elle bascule en arriere, les bras ecartes, comme une rock-star plongeant de la scene, et elle est recuperee par plusieurs danseurs, qui hissent son corps au-dessus de leur tete et se mettent a parader autour de la salle, en la portant comme un corps crucifie qu’on vient de descendre de croix. Elle se retrouve bientot etendue par terre sur le dos, et l’un des danseurs se place entre ses jambes et, en quelques coups de reins, il a fini. Deux autres le prennent alors par les bras et l’arrachent a cette etreinte avant qu’il ait eu la moindre chance de lui dire qu’il l’aimera encore au matin, un autre aussitot prend sa place, et il ne lui faut guere de temps lui non plus – tous ces preliminaires ont mis ces gaillards dans un etat d’excitation peu commun. Les danseurs se relaient de la sorte durant plusieurs minutes. Hackworth n’arrive plus a distinguer la fille, qui est entierement cachee, mais elle ne se debat pas, et, pour autant qu’il puisse dire, ils ne semblent pas la maintenir couchee de force. Vers la fin, une espece de vapeur ou de fumee commence a s’elever en spirale du centre de l’orgie. Le dernier participant grimace encore plus que l’individu moyen lors d’un orgasme : il s’arrache tout d’un coup de la femme en se tenant la queue et se met a sautiller d’un pied sur l’autre en poussant de grands cris, souffrant

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