Rita.

— Comme un terme pejoratif ? »

Rita laissa echapper un rire, plus nerveux qu’amuse. « Tout juste.

— Pourquoi les Atlanteens ont-ils une clave aussi vaste ?

— Eh bien, chaque phyle agit a sa guise et certaines methodes reussissent mieux pour gagner de l’argent, si bien que certains ont beaucoup de territoires et d’autres, non.

— Comment cela, a sa guise ?

— Pour gagner de l’argent, il faut travailler dur – pour pouvoir vivre sa vie a sa guise. Les Atlanteens vivent tous ainsi, cela fait partie de leur culture. Les Nippons egalement. De sorte que, a eux deux, ils ont autant d’argent que tous les autres phyles reunis.

— Pourquoi n’etes-vous pas une Atlanteenne ?

— Parce que je ne veux pas vivre ainsi. Tous les gens de Dovetail aiment manufacturer de beaux objets. Pour nous, tout ce que font les Atlanteens – se deguiser avec leurs costumes, passer des annees interminables a l’ecole –, ca ne tient pas debout. Ce n’est pas ces occupations qui nous aideront a confectionner de beaux objets, vois-tu. Je prefere encore porter mes blue-jeans et fabriquer du papier.

— Mais le MC peut fabriquer du papier, objecta Nell.

— Pas celui qu’apprecient les Atlanteens.

— Mais si vous gagnez de l’argent avec votre papier, c’est parce que les Atlanteens gagnent de l’argent en travaillant dur. »

Le visage de Rita s’empourpra et elle resta quelques instants sans rien dire. Puis, d’une voix tendue, elle reprit : « Nell, tu devrais demander a ton livre le sens du mot discretion. »

Elles tomberent sur une allee cavaliere parsemee de gros tas de crottin, qu’elles emprunterent dans le sens de la montee. Bientot, le chemin se retrouva coince entre deux murets de pierre seche qui, expliqua Rita, avaient ete montes par un de ses amis de Dovetail. La foret ceda la place aux paturages, puis ceux-ci a des pelouses lisses comme des glaciers de jade, entourant de grandes demeures baties au sommet des collines, cernees de haies geometriques et de remparts de fleurs. Le chemin devint une route pavee qui s’elargissait a mesure qu’elles approchaient de la ville. La montagne dominait toujours l’horizon dans le lointain et, a son sommet verdoyant, a demi masquee par une fine couche de nuages, Nell apercut la Source Victoria.

Vue d’en bas, depuis les Territoires concedes, la clave de la Nouvelle-Atlantis avait toujours paru propre et belle, et c’etait sans aucun doute le cas. Mais Nell fut surprise par la fraicheur de l’air, surtout comparee au climat des TC. Rita lui expliqua que les Atlanteens venaient des contrees nordiques et qu’ils n’appreciaient guere la chaleur, raison pour laquelle ils avaient installe leur cite en altitude pour jouir d’un air plus frais.

Rita tourna dans un boulevard barre d’une large veine fleurie en son milieu. De part et d’autre s’alignaient des rangees de maisons de pierre rouge, tout herissees de tourelles, de gargouilles et de fenetres aux glaces en biseau. Des hommes coiffes de hauts-de-forme et des femmes vetues de robes longues deambulaient, poussaient des landaus, ou se promenaient a cheval ou sur des chevalines. Des robots laques de vert fonce, analogues a des refrigerateurs couches sur le flanc, bourdonnaient sur la chaussee en progressant a l’allure d’un bambin, se posant sur les tas de crottin pour les inhaler. De temps en temps, on voyait un messager a velocipede, ou quelque personnage fantasque au volant d’une voiture de pleine voie toute noire.

Rita immobilisa Coquille devant une maison et paya un petit garcon pour qu’il tienne les renes. Elle sortit des sacoches une rame de papier neuf, soigneusement emballee dans le papier d’emballage special qu’elle fabriquait egalement. Chargee de son fardeau, elle escalada le perron et sonna a la porte. La maison etait dotee d’une tour ronde en facade, flanquee de bow-windows couronnes de vitraux, et, derriere les fenetres aux rideaux de dentelle, Nell pouvait entrevoir, aux etages, des lustres de cristal, de la porcelaine fine et des rayonnages de bois fonce garnis de livres par milliers.

Une bonne fit entrer Rita. Par la fenetre, Nell vit cette derniere deposer une carte de visite sur un plat d’argent tendu par la femme – un plateau, comme ils disaient. La domestique emporta le tout, pour reapparaitre deux minutes plus tard et conduire Rita vers l’arriere de la maison.

Rita resta une demi-heure absente. Nell aurait bien voulu avoir le Manuel pour lui tenir compagnie. Alors, elle discuta un peu avec le petit garcon ; il s’appelait Sam, il vivait dans les Territoires concedes et, tous les matins, il enfilait un costume et prenait le bus pour passer sa journee dans la rue a garder les chevaux des gens ou faire d’autres petits boulots analogues.

Nell se demanda si Tequila travaillait dans une de ces maisons et si elles ne risquaient pas de tomber sur elle par accident. Son c?ur se serrait toujours chaque fois qu’elle pensait a sa mere.

Rita ressortit de la maison. « Desolee, dit-elle, je suis sortie aussi vite que j’ai pu, mais il fallait bien que je reste a papoter. Le protocole, comprends-tu.

— Definition protocole », dit Nell. C’etait toujours ainsi qu’elle parlait au Manuel.

« La ou nous nous rendons, il faudra que tu surveilles tes manieres. Ne pas dire “explique ceci ou cela”.

— Serait-ce abuser indument de votre patience que de vous demander de me fournir une explication concise du terme protocole ? » reprit Nell.

A nouveau, Rita eut ce rire nerveux et considera Nell avec une expression qui dissimulait mal son inquietude. Alors qu’elles descendaient la rue, Rita lui parla un certain temps du protocole, mais Nell n’ecoutait pas vraiment, car elle essayait surtout de comprendre comment il se faisait que, tout d’un coup, elle soit capable d’effrayer des adultes comme Rita.

Elles traverserent la partie la plus batie de la ville, ou edifices, jardins et statues etaient tous egalement magnifiques et ou il n’y avait pas deux rues qui se ressemblaient. Certaines decrivaient des arcs de cercle, d’autres formaient des cours, des places rondes ou ovales, des squares avec des carres de verdure, et meme les grandes arteres sinuaient ici ou la. Elles passerent bientot dans une zone moins urbanisee avec de nombreux parcs et terrains de jeux, avant de deboucher devant une batisse a l’architecture fantasque ornee de tours ouvragees, isolee par une cloture en fer forge et une haie de verdure. Au-dessus de la porte, on pouvait lire ACADEMIE DES TROIS GRACES DE MISS MATHESON.

Miss Matheson les recut dans un petit salon douillet. Nell estima son age entre quatre-vingts et quatre- vingt-dix ans ; elle buvait du the dans de droles de tasses a peine plus grosses qu’un de a coudre, decorees d’images peintes. Nell essayait de se tenir assise bien droite et de rester attentive, a l’image de ces jeunes filles bien comme il faut citees par le Manuel, mais ses yeux ne cessaient de devier vers les rayons des bibliotheques, vers les images peintes sur le service a the et vers le tableau accroche au mur dans le dos de Miss Matheson, qui representait trois dames en tenue diaphane batifolant dans les bois.

« Nos listes sont bouclees, le trimestre a commence, et vous ne repondez a aucun des criteres requis. Mais les recommandations dont vous faites etat sont irresistibles », dit Miss Matheson apres avoir longuement examine sa petite visiteuse.

« Pardonnez-moi, madame, mais je ne saisis pas », articula Nell.

Miss Matheson sourit, visage soudain epanoui dans un radieux foisonnement de rides. « C’est sans importance. Disons simplement que nous vous avons fait de la place. L’institution a pour habitude d’admettre un petit nombre d’etudiants qui ne sont pas des sujets neo-atlanteens. La propagation du modele atlanteen est au centre de notre mission, comme ecole et comme societe. Au contraire de certains phyles, qui se propagent par la conversion ou par l’exploitation, sans discernement, des capacites biologiques naturelles que partage, pour le meilleur ou pour le pire, l’ensemble des individus, nous avons quant a nous recours aux facultes de raisonnement. Tous les enfants possedent des facultes de raisonnement innees qui ne demandent qu’a etre developpees. Notre academie a recemment accueilli plusieurs jeunes femmes d’origine non atlanteenne, et nous escomptons bien que toutes parviendront, le moment venu, jusqu’a la prestation de Serment.

— Pardonnez-moi, madame, mais laquelle est Aglae ? demanda Nell, qui contemplait toujours le tableau derriere l’epaule de Miss Matheson.

— Je vous demande pardon ? dit Miss Matheson, avant d’entreprendre une man?uvre de rotation de la tete afin de regarder, ce qui, a son age, etait une prouesse de genie civil d’une longueur et d’une complexite intimidantes.

— Puisque votre etablissement s’appelle l’ecole des Trois Graces, je me suis hasardee a supposer que le tableau ici present depeignait ce meme sujet, dit Nell, puisque les personnages evoquent plus des Graces que des Furies ou des Parques. Je voulais donc savoir si vous auriez l’extreme obligeance de m’indiquer laquelle de ces

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