visiblement. C’est le signal pour tous les danseurs qui s’ecartent a leur tour de la femme, maintenant bien difficile a distinguer : ce n’est plus qu’un paquet inerte, brouille et nimbe de vapeur.

Des flammes eclatent en plusieurs points, sur tout son corps, simultanement, des veines de lave s’ouvrent au long de ses membres, et son c?ur meme jaillit hors de sa poitrine et s’eleve comme une boule de foudre. Son corps devient une croix embrasee couchee au sol, l’apex etincelant d’un cone renverse de vapeur et de fumees tourbillonnantes. Hackworth note que le martelement et les chants ont completement cesse. La foule observe un long moment de silence tandis que le corps continue de bruler. Puis, quand la derniere flammeche s’est eteinte, une espece de garde d’honneur sort de la foule : quatre hommes au corps peint en noir et portant dessine en blanc un squelette. Il remarque que la femme etait etendue sur une sorte de drap carre lors de son embrasement. Chacun des types saisit un des coins du drap. Ses restes culbutent au centre du linceul, un nuage de cendres s’envole, accompagne d’un petillement de flammeches incandescentes. Les hommes-squelettes emportent les restes vers un fut d’acier de deux cents litres et les versent dedans. Il en jaillit une bouffee de vapeur accompagnee d’une serie de gresillements quand les charbons ardents entrent en contact avec le liquide que devait contenir le recipient. L’un des hommes-squelettes saisit une longue cuillere et touille la mixture, puis il y plonge une grosse tasse a cafe fendillee et ecaillee, aux armes de l’universite de Michigan, et en boit une grande lampee.

Les trois autres viennent boire a leur tour. A present, les spectateurs ont forme une longue queue. Un par un, ils s’avancent. Le premier des hommes-squelettes leur tend la tasse, offrant a chacun une gorgee. Enfin, tous se dispersent, isolement, ou bien par petits groupes, en bavardant. Le spectacle est termine.

La vie de Nell a Dovetail ; nouveaux developpements au sein du Manuel ; un voyage dans la clave de la Nouvelle-Atlantis ; Nell est presentee a Miss Matheson ; nouvel hebergement chez une « vieille » connaissance

Nell passa plusieurs jours au Moulin. On lui donna un petit lit sous les combles du dernier etage, dans un nid douillet qu’elle etait assez menue pour atteindre. Elle prenait ses repas avec Rita, Brad ou l’un des autres pensionnaires tout aussi charmants dont elle vint a faire connaissance. Pendant la journee, elle se baladait dans les pres, se trempait les pieds dans la riviere ou bien partait explorer les bois, en allant parfois jusqu’au rideau de ronces. Elle emmenait toujours le Manuel avec elle. Ces derniers temps, il etait tout rempli des exploits de la princesse Nell et de ses amis dans la cite du Roi des Pies. Cela ressemblait de plus en plus a un ractif et de moins en moins a une histoire et, au sortir de chaque chapitre, elle etait epuisee par les prodiges d’astuce dont elle avait du faire preuve rien que pour survivre un jour de plus avec ses amis, sans tomber entre les griffes de pirates, voire celles du Roi des Pies en personne.

En definitive, Peter et elle eurent tot fait d’ourdir un plan fort astucieux pour s’introduire dans le chateau, creer une diversion et s’emparer des grimoires magiques qui etaient la source des pouvoirs du Roi des Pies. Ce plan echoua le premier coup, mais, le lendemain, Nell revint une page en arriere pour recommencer, cette fois avec quelques changements. Nouvel echec, mais la princesse Nell et ses amis avaient malgre tout progresse un peu plus avant a l’interieur du chateau. A la sixieme ou septieme tentative, leur plan se deroula enfin a la perfection : alors que le Roi des Pies etait occupe a une joute oratoire avec Peter Rabbit le lapin (joute que Peter remporta), Pourpre usa d’un sort pour forcer la porte de sa bibliotheque secrete, qui recelait des livres encore plus magiques que le Manuel illustre d’education pour Jeunes Filles. Dissimulee dans les pages d’un de ces livres, elle trouva une clef ouvragee. La princesse Nell prit la clef, tandis que Pourpre en profitait pour mettre la main sur plusieurs precieux grimoires du Roi des Pies.

Ils filerent a corps perdu, traverserent le fleuve et gagnerent le pays voisin, ou le Roi des Pies ne risquerait pas de les pourchasser, et, la, ils resterent camper plusieurs jours dans une jolie prairie pour recuperer. La journee, quand ses compagnons n’etaient a nouveau que de simples peluches, la princesse Nell prenait connaissance des nouveaux livres magiques derobes par Pourpre. Des qu’elle en ouvrait un, son image sur l’illustration s’agrandissait jusqu’a emplir toute la page, et le Manuel se transformait lui-meme en ce livre magique jusqu’au moment ou elle decidait de le mettre de cote.

Le prefere de Nell etait un Atlas magique qui pouvait lui servir a explorer n’importe quel pays, reel ou imaginaire. La nuit, Pourpre passait le plus clair de son temps a lire un tres gros grimoire tout corne, use, tache et brule, intitule le PANTECHNICON. Sa reliure etait munie d’un fermoir cadenasse. Des que Pourpre cessait de le consulter, elle le refermait au cadenas. Plusieurs fois, Nell lui demanda si elle pouvait y jeter un ?il, mais Pourpre lui repondait toujours qu’elle etait trop jeune pour connaitre le genre de choses qui etaient ecrites dans ce livre.

Pendant ces periodes, Canard, comme toujours, s’affairait autour du campement : il mettait de l’ordre, preparait les repas, lavait le linge sur les rochers au bord de l’eau et ravaudait leurs habits uses a force de peregrinations. Peter, quant a lui, devenait nerveux. Il etait vif d’esprit, mais il n’avait pas encore reussi a apprendre a lire, de sorte que les livres de la bibliotheque du Roi des Pies n’avaient d’autre utilite que rendre son nid plus douillet. Aussi prit-il l’habitude d’explorer les bois environnants, en particulier vers le nord. Au debut, il ne disparaissait que pour quelques heures, mais, une fois, on ne le revit plus de toute la nuit et il ne revint que le lendemain a midi. Puis il se mit a faire des escapades de plusieurs journees.

Un beau jour, Peter s’enfonca dans les bois vers le nord, titubant sous un lourd paquetage, et ne revint plus jamais.

Nell cueillait des fleurs dans la prairie, quand un jour une belle dame – une Vicky – vint vers elle, juchee sur un cheval. Lorsqu’elle fut plus pres, Nell constata avec surprise que la monture etait Coquille d’?uf et la dame Rita, toute belle dans sa robe longue comme aiment en porter les dames Vickys, la tete coiffee d’une bombe et, qui plus est, chevauchant en amazone.

« Vous etes drolement jolie, dit Nell.

— Merci, Nell, dit Rita. Veux-tu toi aussi me ressembler, pendant un petit moment ? J’ai une surprise pour toi. »

L’une des dames qui vivaient au Moulin etait modiste, et elle avait confectionne une robe pour Nell, entierement cousue a la main. Rita l’avait apportee et elle aida Nell a la passer, la, au beau milieu de la prairie. Puis elle lui tressa les cheveux et s’amusa meme a y glisser quelques fleurs des champs. Enfin, elle aida Nell a monter avec elle sur Coquille d’?uf et c’est dans cet equipage qu’elles reprirent la direction du Moulin.

« Il faudra que tu laisses ici ton livre, aujourd’hui, dit Rita.

— Pourquoi ?

— Je t’emmene de l’autre cote de la grille, dans la clave de la Nouvelle-Atlantis. L’agent Moore m’a prevenue que je ne devais sous aucun pretexte te laisser traverser la grille avec ton livre. Il a dit qu’il risquait de tout chambouler. Je sais que tu vas me demander pourquoi, Nell, mais je n’ai pas de reponse. »

Nell courut a l’etage (en se prenant deux ou trois fois les pieds dans sa robe) deposer le Manuel dans son petit cagibi. Puis elle remonta en selle avec Rita. Elles franchirent le petit pont de pierre surmontant la roue a aubes et s’enfoncerent dans les bois, et bientot Nell percut le chuintement discret des aerostats de surveillance. Coquille d’?uf ralentit au pas pour se frayer avec precaution un passage parmi les larmes argentees en suspension. Nell tendit meme le bras pour en effleurer une, mais elle ramena vivement sa main, meme si l’objet n’avait rien fait de plus que la repousser. Le reflet de son visage derivait a la surface des gousses tandis qu’elles passaient.

Elles parcoururent le territoire de la Nouvelle-Atlantis pendant un certain temps sans rien voir d’autre que des arbres, des fleurs des champs, des ruisseaux, parfois un ecureuil ou un cerf.

« Pourquoi les Vickys ont-ils une clave aussi grande ? demanda Nell.

— Ne t’avise jamais de les traiter de Vickys !

— Pourquoi ?

— C’est ainsi que les appellent ceux qui ne les aiment pas, pour les qualifier de maniere inamicale, expliqua

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