dames represente Aglae, alias l’eclat ?

— Les deux autres etant… ? » intervint Miss Matheson, la bouche de biais, car, a ce point, elle etait deja parvenue a effectuer la moitie de sa rotation.

« Euphrosyne ou la joie, et Thalie ou l’epanouissement, dit Nell.

— Voudriez-vous hasarder une opinion ?

— Celle sur la droite porte des fleurs, ce pourrait donc etre Thalie.

— J’avoue que la supposition est sensee.

— Celle du milieu parait si heureuse que ce doit etre Euphrosyne ; quant a celle sur la gauche, elle est illuminee de rayons de soleil, donc peut-etre est-ce Aglae.

— Eh bien, comme vous pouvez le constater, aucune ne portant de plaque d’identite, nous devons donc nous satisfaire de conjectures, conclut Miss Matheson. Mais je ne vois aucune faille dans votre raisonnement. Et, effectivement, je ne pense pas non plus qu’il s’agisse de Parques ou de Furies. »

« C’est un pensionnat, ce qui veut dire qu’une majorite d’eleves habitent ici. Mais ce ne sera pas ton cas, dit Rita, parce que ca ne serait pas bien vu. » Elles revenaient chez elles a present, en menant Coquille a travers bois.

« Et pourquoi ca ne serait pas bien vu ?

— Parce que tu t’es enfuie de chez toi, ce qui souleve des problemes legaux.

— Etait-ce illegal que je m’en aille ?

— Dans certaines tribus, on considere que les enfants sont un avantage economique pour les parents. Aussi, lorsqu’un phyle abrite des fugueurs d’un autre phyle, cela peut avoir un impact economique qui est du ressort de la PEC. »

Rita se retourna vers Nell, la jaugeant froidement. « Tu as comme une sorte de garant a la Nouvelle- Atlantis. J’ignore qui. J’ignore pourquoi. Mais il semble que cette personne ne puisse courir le risque d’etre la cible de poursuites legales de la PEC. D’ou ces arrangements pour que, dorenavant, tu sejournes a Dovetail.

« Cela dit, nous savons que certains des bons amis de ta mere t’ont maltraitee, d’ou ce sentiment qu’a Dovetail on se devait de t’heberger. Mais nous ne pouvons pas te garder au sein de la communaute du Moulin, car, en cas de frictions avec le Protocole, nos relations avec nos clients neo-atlanteens pourraient tourner a l’aigre. On a donc decide que tu resterais avec la seule personne de Dovetail qui n’ait aucun client ici.

— Qui ca ?

— Tu le connais », dit Rita.

La maison de l’agent Moore etait mal eclairee et si encombree d’un tas de vieilleries que meme Nell etait par endroits obligee d’avancer de biais. De longs rubans de papier de riz jauni, eclabousses de larges caracteres chinois et tout greles de marques rouges, pendaient accroches a une moulure qui courait autour du sejour, a une cinquantaine de centimetres sous le plafond. Sur les pas de Rita, Nell contourna un angle pour entrer dans une piece encore plus petite, sombre et encombree, dont la decoration principale etait un tableau imposant representant un grand gaillard a l’air pas commode, exhibant des moustaches a la Fu Manchu, une barbiche et des favoris broussailleux qui lui retombaient jusque sous les aisselles, revetu d’une armure et d’une cotte de mailles a la decoration elaboree de tetes de lion. Nell eut un mouvement de recul involontaire devant ce portrait farouche et buta contre le bourdon d’une grosse cornemuse qui trainait dans ses jambes pour aller choir dans une espece de bassine en cuivre martele, avec un fracas epouvantable. Le sang se mit a couler tranquillement d’une belle entaille qu’elle s’etait faite dans le gras du pouce, et c’est a ce moment qu’elle realisa que la bassine servait a entreposer toutes sortes de vieilles epees rouillees.

« Tu ne t’es pas fait mal ? » demanda Rita. Elle apparaissait a contre-jour dans la lumiere bleue tombant d’une porte-fenetre. Nell se releva tout en sucant son doigt blesse.

La double porte vitree donnait sur le jardin de l’agent Moore, une orgie de geraniums, vulpins, glycines et crottes de corgis. De l’autre cote d’un petit bassin aux eaux brunatres se dressait un pavillon de jardin aux murs de moellons brun rougeatre et au toit en dalles irregulieres d’ardoise gris-vert. L’agent Moore en personne etait visible derriere un rideau de rhododendrons pour le moins etioles, maniant avec vigueur une pelle et continuellement harcele par les deux corgis qui lui mordillaient les talons.

Il ne portait pas de chemise, non, il etait vetu d’une jupe en tissu ecossais rouge. Nell releva a peine cette incongruite, car les corgis entendirent Rita tourner la cremone et se precipiterent aussitot en jappant, detournant l’agent de son activite ; ce dernier s’approcha a son tour, les lorgnant derriere ses lunettes noires, et, sitot qu’il ne fut plus cache par le rideau de verdure, Nell nota que sa peau avait quelque chose d’anormal. Dans l’ensemble, l’homme etait bien proportionne, muscle, quoique avec un leger embonpoint ; il etait a l’evidence en bon etat physique. Mais son epiderme avait deux couleurs, ce qui lui donnait un aspect marbre. On aurait dit que les vers lui avaient devore le torse, y creusant un reseau de galeries interieures qu’on aurait comblees par la suite d’un materiau pas tout a fait assorti.

Avant qu’elle ait pu mieux voir, il ramassa une chemise posee sur le dossier d’une chaise de jardin et l’enfila d’un mouvement d’epaules. Puis il soumit les corgis a un bref exercice de dressage, se servant d’un bout de terrasse couverte de mousse en guise de champ de parade, critiquant vertement leur performance sur un ton propre a traverser les portes vitrees. Les corgis faisaient mine d’ecouter avec attention. A l’issue de la seance, l’agent Moore fit enfin irruption par la porte-fenetre. « Je suis a vous dans un instant », dit-il avant de s’eclipser pour un quart d’heure dans une piece attenante. A son retour, il avait revetu un complet de tweed et un chandail de grosse laine passe sur une chemise blanche de fort belle coupe. Ce dernier article semblait trop fin pour empecher les autres de lui gratter abominablement la peau, mais l’agent Moore avait atteint l’age ou les hommes peuvent soumettre leur corps aux pires sevices – whisky, cigares, habits de laine, cornemuse – sans broncher ou, du moins, sans le laisser paraitre.

« Desole de vous surprendre ainsi, dit Rita, mais il n’y a pas eu de reponse lorsque nous avons sonne.

— Vous avez bien fait, dit l’agent Moore, sur un ton pas franchement convaincant. Il y a une bonne raison pour que je ne vive pas la-haut. » Il pointa le doigt dans la direction approximative de la clave de la Nouvelle- Atlantis. « J’essaye juste de reperer d’ou vient le reseau de racines de cette espece de salete envahissante. J’ai bien peur que ce soit du kudzu. » Le policier avait prononce ce mot en plissant les paupieres, et Nell ignorait ce qu’etait le kudzu, mais elle estima que si ledit kudzu pouvait se laisser attaquer au sabre, briller, etrangler, matraquer ou dynamiter, il ne ferait surement pas long feu dans le jardin de l’agent Moore… encore faudrait-il que ce dernier reussisse a mettre la main dessus.

« Puis-je vous proposer du the ? Ou bien » – a l’adresse de Nell – « une tasse de chocolat chaud ?

— Ce serait avec plaisir, dit Rita, mais je ne peux pas m’attarder.

— Dans ce cas, je m’en vais vous raccompagner », dit l’agent Moore, en se levant. Rita parut quelque peu desarconnee par cette precipitation, mais bientot elle avait repris les renes de Coquille pour redescendre au Moulin.

« Une femme admirable », grommela l’agent Moore, depuis la cuisine. « Elle a bien du merite d’avoir fait tout ce qu’elle a pu faire pour toi. Oui, une bien brave femme. Bon, peut-etre pas de celles qui sont le plus a meme de s’occuper des enfants. Surtout les enfants a problemes.

— Est-ce que je vais devoir habiter ici, monsieur ? demanda Nell.

— Non, dans le petit pavillon », dit-il en revenant charge d’un plateau fumant, et il indiqua de la tete le fond du jardin derriere les portes-fenetres. « Il est vide depuis un certain temps. Etrique pour un adulte, parfait pour un enfant. Puis, il ajouta, en balayant du regard la piece : Le decor de cette maison ne convient pas vraiment a une jeune personne.

— Qui est cet homme effrayant ? » dit Nell en indiquant le grand tableau.

« Guan Di. L’empereur Guan. Auparavant, un soldat du nom de Guan Yu. Il n’a jamais ete vraiment empereur, mais il est devenu par la suite le dieu de la Guerre pour les Chinois, et ils lui ont donne ce titre en pure marque de respect. Terriblement respectueux, les Chinois – c’est leur plus grand defaut, et leur plus grande qualite.

— Comment un homme peut-il devenir dieu ? demanda Nell.

— En vivant dans une societe extremement pragmatique, dit l’agent Moore, apres avoir reflechi quelques instants et sans fournir d’autre explication. Au fait, as-tu toujours le livre ?

— Oui, monsieur.

— Tu as franchi la frontiere avec ?

— Non, monsieur, conformement a vos instructions.

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