Les rubans en particulier utilisaient un code de couleurs passablement elabore. Mais le Manuel avait un certain nombre de pages en fin de volume, regroupees sous le nom
L’un des insignes epingles a l’uniforme de l’agent indiquait qu’il avait une formation superieure en ingenierie nanotechnologique. Cela correspondait a son affectation a la Deuxieme Brigade, specialisee dans la guerre nanotechnologique. L’Encyclopedie disait que sa constitution datait de trente ans auparavant, pour regler a l’epoque quelque sale guerre en Europe orientale ou les belligerants avaient eu recours a des armes nanotechnologiques primitives.
Deux annees plus tard, la division avait ete expediee, en catastrophe, en Chine meridionale. La revolte y grondait depuis que Jang Han Hua avait fait sa Longue Marche et contraint les marchands a la soumission. Jang en personne avait libere plusieurs camps de
Les chefs de la rebellion avaient alors jailli de leurs cachettes, proclame la Republique cotiere et appele a la rescousse les troupes d’Application du Protocole pour qu’elles assurent leur protection. Le colonel Arthur Hornsby Moore, veteran des combats d’Europe orientale, avait ete place a leur tete. Natif d’Hongkong, il en etait para, encore enfant, quand la Chine avait recupere le territoire, et il avait passe une bonne partie de sa jeunesse a bourlinguer en Asie avec ses parents pour finir par s’etablir dans les iles Britanniques. Il avait obtenu ce commandement parce qu’il parlait couramment le cantonais et ne se debrouillait pas trop mal en mandarin. Les vieux cine-clips de l’Encyclopedie montraient a Nell un agent Moore plus jeune : le meme homme, avec plus de cheveux et moins de doutes.
La guerre de Secession chinoise devait commencer pour de bon trois ans plus tard, quand les Nordistes, qui n’avaient pas acces a la nanotechnologie, se mirent a balancer des bombes atomiques. Bientot, ayant enfin reussi a s’unir, les nations musulmanes envahirent presque toute la province du Xinjiang, tuant une partie de la population chinoise han et chassant les survivants vers l’est, au c?ur de la guerre civile. Le colonel Moore souffrit d’une infestation particulierement grave de nanosites primitifs et dut etre evacue et place en longue convalescence. Dans l’intervalle, la ligne de cessez-le-feu entre le Celeste Empire et la Republique cotiere avait ete instauree.
Depuis cette epoque, comme Nell l’avait appris par ses etudes a l’Academie, Lau Ge avait succede a Jang a la tete du Celeste Empire. Apres avoir laisse s’ecouler un intervalle decent, il avait opere une purge radicale des derniers reliquats d’ideologie communiste, denonce un complot imperialiste occidental et s’etait autoproclame le Chambellan du Roi sans trone. Le Roi sans trone etait Confucius, et Lau Ge etait desormais le plus haut en grade de tous les mandarins.
L’Encyclopedie ne donnait guere d’autres renseignements sur le colonel Arthur Hornsby Moore, sinon qu’il avait refait surface comme conseiller, quelques annees plus tard, au cours des emeutes sporadiques de terrorisme nanotech en Allemagne ; par la suite, il avait pris sa retraite et s’etait reconverti en consultant en securite. C’est a ce dernier titre qu’il avait contribue a l’elaboration du concept de defense en profondeur, autour duquel toutes les cites modernes – dont Atlantis/Shanghai – etaient aujourd’hui construites.
Un samedi, Nell prepara pour l’agent Moore un diner particulierement succulent et, quand ils eurent termine le dessert, elle commenca a lui parler d’Harv et de Tequila, et des recits de son frere sur l’incomparable Bud, leur cher pere disparu. Soudain, trois heures s’etaient ecoulees et Nell continuait de parler au policier des amis de Maman, et le policier continuait d’ecouter, levant tout au plus parfois la main pour tripoter ses favoris blancs, mais gardant sinon une attitude extremement grave et songeuse. Enfin, Nell arriva a l’episode Burt, narrant comment elle avait tente de le tuer avec un tournevis, comment il les avait pourchasses dans les escaliers et comment il avait sans doute trouve la mort face au mysterieux Chinois a tete ronde. L’agent trouva tout cela fort interessant et posa quantite de questions, d’abord sur le deroulement tactique detaille de l’attaque au tournevis, puis sur le type de danse effectue par le Chinois, ainsi que sur sa tenue vestimentaire.
« J’en veux a mon Manuel depuis cette nuit-la, expliqua Nell.
— Pourquoi ? » L’agent parut surpris, meme s’il ne l’etait surement pas autant que la petite fille. Nell avait en effet raconte quantite de choses ce soir-la, sans meme y avoir une seule fois reflechi auparavant ; du moins, croyait-elle n’y avoir jamais reflechi.
« Je ne peux m’empecher de penser qu’il m’a trompee. Il m’a amenee a croire que tuer Burt serait une simple formalite et que cela ameliorerait mon existence ; mais quand j’ai voulu mettre ces idees en pratique… Elle ne savait comment exprimer le reste.
— … le reste de ton existence a continue de se derouler, termina l’agent. Petite fille, tu dois admettre que ta vie, Burt etant mort, a constitue un progres par rapport a ta vie de son vivant.
— Oui.
— Donc, le Manuel avait raison sur ce point. A present, pour ce qui est du fait que tuer les gens s’avere plus complique en pratique qu’en theorie, je te concede volontiers le point. Mais je crois que c’est loin d’etre le seul exemple ou la vraie vie se revele plus compliquee que ce que tu en as vu dans le livre. Telle est la
— Mais dans ce cas, a quoi sert-il ?
— Je le soupconne d’etre fort utile. Le seul coup a prendre, c’est de savoir traduire ses lecons dans le monde reel. Par exemple, dit l’agent en recuperant sa serviette pour la poser sur la table, prenons quelque chose de tout a fait concret, comme de flanquer une derouillee aux gens. » Il se leva de table et sortit a grands pas dans le jardin. Nell lui courut apres. « Je t’ai vu faire des exercices d’arts martiaux, dit-il en prenant une voix sonore et peremptoire, celle d’un officier s’adressant a ses troupes. Les arts martiaux, c’est l’art de flanquer une derouillee aux gens. Bon, voyons voir ce que tu donnes face a moi. »
Des negociations s’ensuivirent, le temps pour Nell de s’assurer que l’agent etait serieux. Ce point verifie, elle s’assit sur les paves de la terrasse pour oter ses chaussures. L’agent la regarda faire, le sourcil arque.
« Oh ! voila qui est formidable. Messieurs les malandrins n’ont qu’a bien se tenir, sauf si la petite Nell se trouve porter ses satanees chaussures. »
Nell fit quelques exercices d’assouplissement, ignorant les autres railleries du policier. Elle s’inclina vers lui, et il lui repondit par un geste d’impatience. Elle se mit alors dans la posture que lui avait enseignee Dojo. En reaction, l’agent ecarta les pieds d’a peine trois centimetres et fit saillir sa bedaine, ce qui etait apparemment une attitude heritee de quelque mysterieuse technique de combat ecossaise.
Rien ne se produisit durant un long moment : chaque adversaire tournait autour de l’autre : Nell dansait sur place, l’agent se tremoussait sans trop savoir quoi faire. « Qu’est-ce que c’est que ca ? lanca-t-il. Tu ne connais que la defense ?
— En gros, oui, m’sieur. Je ne crois pas que l’intention du Manuel etait de m’apprendre a agresser les
