noisette, qui avaient des reflets orange a la lueur des flammes, et comme un eclat sauvage. Gwendolyn avait du mal a en detacher son regard ; elle se sentait pareille a un papillon prisonnier qui contemple a travers le verre grossissant d’une loupe l’?il calme et aiguise du naturaliste.

« Le chocolat est parfait, dit Nell. La question est : en ai-je besoin ? »

Il y eut un assez long silence, le temps que Gwendolyn trouve une reponse adequate. Nell ne semblait pas en attendre : elle avait livre une opinion, point final.

« Ma foi, dit enfin Gwendolyn, si jamais tu decides que tu pourrais eventuellement avoir besoin de quoi que ce soit, dis-toi bien que je serai dans ce cas ravie de t’assister.

— Votre offre est fort aimable. Et je vous en suis infiniment reconnaissante, madame Hackworth », dit Nell, sur le ton parfait des princesses dans les livres.

« Tres bien. Bon apres-midi », dit Gwendolyn. Elle prit Fiona par la main et la conduisit a l’etage. Fiona lambinait d’une maniere presque idealement calculee pour ennuyer, et elle ne repondait aux questions de sa mere que par des hochements de tete dans un sens ou dans l’autre parce que, comme toujours, elle avait l’esprit ailleurs. Une fois parvenues a leurs quartiers temporaires dans l’aile reservee aux invites, Gwendolyn mit au lit Fiona pour sa sieste, puis elle s’installa devant un secretaire pour finir de rediger sa correspondance. Mais c’etait a present au tour de Mme Hackworth de decouvrir qu’elle avait l’esprit ailleurs, hante par ces trois bien etranges petites filles – les trois plus intelligentes de l’academie de Miss Matheson – qui toutes entretenaient une relation bien specifique avec leur Manuel. Son regard delaissa les feuilles eparses de papier mediatronique sur le secretaire, pour se porter vers la fenetre et contempler la lande sur laquelle un leger crachin s’etait mis a tomber. Elle passa ainsi presque une heure a se torturer l’esprit avec des petites filles et des Manuels.

Puis il lui revint une affirmation enoncee par son hote, au cours de l’apres-midi, et qu’elle n’avait pas sur le coup appreciee a sa juste valeur : ces petites n’etaient pas plus etranges que toutes les autres petites filles, et faire retomber sur le Manuel les bizarreries de leur comportement etait faire preuve d’une totale incomprehension.

Nettement rassuree, elle sortit alors son stylo en argent et entama une lettre a son epoux disparu et qui ne lui avait jamais paru si lointain.

Miranda recoit un message ractif inhabituel ; un trajet dans les rues de Shanghai ; l’hotel Cathay ; une soiree raffinee ; Carl Hollywood la presente a deux personnages peu communs

Dans quelques minutes il serait minuit, et Miranda s’appretait a terminer sa vacation de la soiree et a descendre de scene. On etait vendredi soir. Nell avait apparemment decide pour une fois de ne pas passer une nuit blanche.

Les soirs d’ecole, on pouvait compter qu’elle aille au lit entre dix heures trente et onze heures, mais, le vendredi, c’etait sa nuit pour s’immerger dans le Manuel comme elle le faisait etant petite, six ou sept ans plus tot, au debut de toute cette aventure. Pour l’heure, Nell etait embarquee dans une partie de l’histoire qui devait lui paraitre particulierement frustrante : en gros, tenter de debrouiller l’enigme des rites sociaux d’une secte de fees passablement bizarres qui l’avaient jetee dans un labyrinthe souterrain. Elle finirait bien par trouver la solution – elle la trouvait toujours – mais pas ce soir.

Miranda s’offrit quatre-vingt-dix minutes de supplement en scene pour intervenir dans un ractif de samourais fort prise au Japon : elle y jouait une fille de missionnaire blond platine enlevee de Nagasaki par un mechant ronin. Son role se limitait a piailler sans cesse en attendant d’etre sauvee par un gentil samourai. C’etait vraiment malheureux qu’elle ne parle pas la langue et (par-dessus le marche) qu’elle connaisse mal le style theatral nippon, car, d’apres le script, ils etaient censes faire des trucs assez radicaux et interessants au niveau du karamaku – l’« ecran vide » ou « jeu vide ». Huit ans plus tot, elle aurait fait le vol d’une heure jusqu’a l’archipel nippon pour apprendre la langue. Quatre ans plus tot, elle aurait a tout le moins ete degoutee d’elle-meme a se voir jouer ce role stupide. Mais cette nuit elle lancait ses repliques au signal, couinait et se tremoussait aux bons moments, et elle repartit avec son cachet, en meme temps qu’un joli pourboire et l’inevitable petit mot envoye par le client – un cadre moyen d’Osaka qui tenait a faire plus ample connaissance. Bien entendu, la meme technologie qui empechait Miranda de retrouver Nell empechait ce connard de retrouver Miranda.

Une offre d’emploi urgente clignota sur son ecran juste au moment ou elle remballait ses affaires. Elle consulta l’ecran RENSEIGNEMENTS ; le boulot ne payait pas si bien que ca, mais il etait de tres courte duree. Elle l’accepta donc. Elle se demandait qui pouvait bien lui adresser ses offres d’emploi urgentes ; six ans plus tot, c’etait encore frequent ; mais, depuis qu’elle s’etait mise a travailler le soir, elle etait plus ou moins devenue une de ces minettes occidentales interchangeables affublees d’un nom a coucher dehors.

Cela vous avait des allures de bizarre creation d’art boheme, genre projet d’atelier ractif surgi de son passe lointain : un paysage surrealiste de formes geometriques abstraites et colorees, avec des visages qui surgissaient ca et la, en deux dimensions, a l’instant de dire la replique. Ces visages etaient affiches en placage de texture, donnant ainsi l’impression d’etre recouverts d’un maquillage elabore ou d’avoir ete modeles pour evoquer une pelure d’orange, une peau d’alligator ou une coque de noix exotique.

« Elle nous manque », dit l’un des visages ; la voix, vaguement familiere, etait numeritraitee pour donner un gemissement aux resonances spectrales inquietantes.

« Ou est-elle ? » s’enquit un autre visage, d’aspect deja un peu plus familier.

« Pourquoi nous a-t-elle abandonnes ? » dit un troisieme visage, et malgre le placage de texture et le traitement numerique de la voix, Miranda reconnut Carl Hollywood.

« Si seulement elle daignait venir a notre fete ! » s’ecria un autre personnage, que Miranda identifia comme une ractrice de la compagnie du Parnasse – Christine ou quelque chose comme ca.

Le prompteur lui souffla sa replique : Desolee, les enfants, mais je bosse tard ce soir.

« D’accord, d’accord, dit Miranda. Je vais improviser. Ou etes-vous tous ?

— La soiree de la troupe, idiote ! lanca Carl. Tu as un taxi qui t’attend dehors – on s’est meme fendu d’un modele de pleine voie ! »

Miranda decrocha du ractif, acheva de ranger son plateau-cabine en la laissant ouverte pour qu’un autre membre de la compagnie puisse y penetrer d’ici quelques heures pour travailler durant la periode la plus demandee. Elle descendit l’escalier en spirale avec sa theorie de cherubins, muses et Troyens en stuc, traversa le foyer ou un duo de ractifs stagiaires a l’?il vague etaient en train de nettoyer les detritus de la representation en direct de la soiree, et sortit par la porte principale. Et la, dans la rue, illuminee par le neon rose et mauve nauseeux cernant l’enseigne, l’attendait effectivement un taxi de pleine voie, tous feux allumes.

Elle fut vaguement surprise quand le chauffeur prit la direction du Bund, et non celle des quartiers d’immeubles de faible hauteur de Pudong, residences traditionnelles des Occidentaux sans tribu et de revenus modestes. Les soirees se passaient en general dans le sejour de l’un ou l’autre membre de la troupe.

Puis elle se souvint que le Parnasse etait desormais une compagnie theatrale a succes, qu’ils avaient quelque part un immeuble entier occupe par des developpeurs qui mettaient au point de nouveaux ractifs ; que leur production actuelle de Macbeth avait coute un paquet ; que Carl s’etait envole pour Tokyo, Shenzhen et San Francisco, a la recherche d’investisseurs, et qu’il n’en etait pas revenu les mains vides. Pour le premier mois, les representations se jouaient a guichets fermes.

Mais ce soir, il y avait eu beaucoup de sieges vides dans la salle, car la majorite du public de la generale etait non chinois, or les non-Chinois hesitaient a sortir la nuit dans les rues a cause des rumeurs sur les Poings de la juste harmonie.

Miranda etait nerveuse, elle aussi, meme si elle refusait de l’admettre. Le taxi tourna a l’angle d’une rue et ses phares balayerent un groupe de jeunes Chinois assembles sous un porche, et quand l’un d’eux porta une cigarette a sa bouche, elle entrevit l’eclat d’un ruban ecarlate noue a son poignet. L’angoisse l’etreignit, son c?ur battit la chamade, sa gorge se serra. Mais les jeunes ne pouvaient rien discerner a travers les vitres miroirs du taxi. Ils ne fondirent pas sur elle, en brandissant des armes et en criant « Sha ! Sha ! »

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