L’hotel Cathay se dressait au milieu du Bund, a l’intersection de la route de Nankin, la
Comme tous les autres grands edifices occidentaux en bordure de rivage, le Cathay etait souligne de bandeaux lumineux blancs, ce qui n’etait sans doute pas un mal, car autrement il n’aurait guere fait impression. De jour, son aspect exterieur etait en effet pour le moins sordide et delabre.
Miranda s’amusa a jouer au degonfle avec le portier : elle se dirigea vers l’entree, d’un pas decide, certaine qu’il allait lui ouvrir la porte, mais l’autre restait derriere, les mains croisees dans le dos, en la lorgnant d’un air maussade. Finalement, il ceda et lui ouvrit, meme si elle dut quand meme ralentir le pas pour ne pas s’ecraser le nez contre la vitre.
George Bernard Shaw etait descendu ici ; Noel Coward y avait ecrit une piece. Le hall etait haut et etroit, en marbre Arts Deco, avec de splendides lustres en fer forge et des arches de vitraux a travers lesquelles filtrait la lumiere blanche des immeubles du Bund. Un orchestre de jazz retro jouait au bar, slap-bass et percussions sur bidons. A l’entree, Miranda se dressa sur la pointe des pieds pour reperer ou se deroulait la soiree ; elle ne vit rien, hormis un groupe d’aerotouristes europeens d’age moyen en train de danser le slow et la brochette habituelle de jeunes gommeux Chinois, installes en rang d’oignon au bar et comptant bien la voir entrer.
Finalement, elle monta jusqu’au septieme, ou se trouvaient tous les restaurants originaux. La grande salle de banquets avait ete louee par une vague organisation outrageusement fortunee, et elle etait remplie de messieurs vetus de costumes d’un luxe intimidant, de dames portant des robes encore plus intimidantes, et saupoudree de quelques Victoriens aux tenues beaucoup plus sobres – quoique toujours coquettes et couteuses. La musique etait pour le moins discrete – juste un Chinois en smoking jouant du jazz derriere un piano a queue, mais, sur la scene au fond de la salle, un orchestre plus consequent etait en train d’installer son materiel.
Elle allait s’eclipser, en se demandant dans quelle arriere-salle pouvait bien se derouler leur nouba de bateleurs minables, quand elle entendit une voix l’appeler de l’interieur.
Carl Hollywood approchait, traversant par le milieu la salle de banquets comme s’il etait chez lui, resplendissant avec ses bottes de cow-boy taillees main dans la peau souple de quantite de repaies et d’oiseaux exotiques, et portant un ample vetement, sorte de croisement entre une cape et un cache-poussiere occidental, qui balayait presque le sol et donnait l’impression qu’il mesurait deux metres dix et non son malheureux metre quatre-vingt-quinze. Ses longs cheveux blonds etaient peignes en arriere, et sa barbiche pharaonique pointait raide et taillee en pointe comme un sarcloir. Il etait superbe, et il le savait, et ses yeux bleus transpercaient Miranda, la clouant sur place devant les portes ouvertes de l’ascenseur par lequel elle avait failli s’echapper.
Il l’etreignit a l’etouffer, puis la fit virevolter. Elle se ratatina contre lui, protegee de la foule du banquet sous le bouclier enveloppant de sa cape. « J’ai l’air d’une vraie pomme, souffla-t-elle. Pourquoi ne m’as-tu pas prevenue que ce serait une soiree de ce style ?
— Pourquoi ne l’aurais-tu pas su ? » retorqua Carl. En bon metteur en scene, l’un de ses talents etait de vous poser les questions les plus difficiles qu’il se puisse imaginer.
« J’aurais mis autre chose. J’ai l’air…
— T’as l’air d’une jeune
— Espece de chien a la langue trop bien pendue, tu sais tres bien que c’est du flan.
— Il y a quelques annees, tu aurais traverse cette piece en levant ton joli petit menton comme un belier, et tout le monde se serait ecarte pour t’admirer. Pourquoi plus maintenant ?
— Je n’en sais rien, admit Miranda. Je crois que c’est cette histoire avec Nell. J’ai herite de tous les inconvenients de la maternite sans meme reussir a avoir de gosse. »
Carl se detendit et se radoucit, et Miranda sut qu’elle avait prononce les mots qu’il attendait. « Allez, viens, je veux te presenter quelqu’un.
— Si tu comptes essayer de me caser avec un de ces fils de pute pleins aux as…
— Loin de moi pareille idee…
— Pas question de devenir une femme au foyer qui joue la comedie a ses heures perdues.
— J’entends bien, dit Carl. A present, veux-tu bien te calmer une minute ? »
Miranda se forcait a ignorer qu’ils etaient maintenant parvenus au beau milieu de la salle. Carl Hollywood monopolisait toute l’attention, ce qui lui convenait parfaitement. Elle echangea des sourires avec un couple de racteurs qui etaient apparus sur l’invitation interactive qui l’avait convoquee ici ; tous deux semblaient plonges dans une conversation fort agreable avec des gens tres bien, sans doute des investisseurs.
« Qui m’emmenes-tu voir ?
— Un type nomme Beck. Une de mes vieilles connaissances.
— Mais pas un ami ? »
Carl eut un sourire gene, puis il haussa les epaules. « On a ete amis, durant un temps. On a egalement ete collaborateurs. Partenaires en affaires. C’est la vie, Miranda : au bout d’un moment, on se batit un reseau de relations. On leur transmet des elements de donnees susceptibles de les interesser, et eux font de meme. Vis-a- vis de moi, c’est ce genre de type.
— Je ne vois toujours pas pourquoi tu tiens a me le presenter.
— Je crois bien, dit Carl tres doucement, mais en jouant sur sa voix en acteur de sorte qu’elle distingua parfaitement chaque mot, que ce gentleman est en mesure de t’aider a retrouver Nell. Et que tu es en mesure de lui fournir quelque chose qu’il recherche. »
Sur quoi, il s’ecarta dans un grand mouvement de cape pour lui reculer un siege. Ils etaient maintenant a l’angle de la salle de banquets. De l’autre cote de la table, tournant le dos a la large baie vitree a l’appui de marbre, le Bund illumine et la cacophonie mediatronique de Pudong jetant une lueur sanglante sur les epaulettes lustrees de son costume, etait assis un jeune Africain a nattes rasta, le nez chausse de lunettes noires dont les minuscules lentilles circulaires contenaient une espece de reseau spatial metallique d’une complexite ostentatoire. A ses cotes, mais c’est a peine si Miranda nota sa presence, se tenait un homme d’affaires nippon, vetu du kimono noir traditionnel, qui fumait un truc sentant le vieux cigare demode et foncierement cancerigene.
« Miranda, voici M. Beck et M. Oda, tous deux corsaires. Messieurs, voici Miranda Redpath. »
Les deux hommes inclinerent la tete dans un pathetique vestige de salut, mais aucun ne fit mine de vouloir lui serrer la main, ce qui etait aussi bien – de nos jours, c’etait incroyable les saloperies qui pouvaient se transmettre par simple contact epidermique. Miranda ne leur rendit meme pas leur salut ; elle s’assit simplement et laissa Carl faire les presentations. Elle n’aimait pas les gens qui se presentaient comme des corsaires. C’etait juste une facon pretentieuse de dire
C’etait ca, ou alors ils appartenaient effectivement a une tribu – a leur degaine, sans doute quelque phyle synthetique tordu dont elle n’avait jamais entendu parler –, mais pour quelque raison pretendaient le contraire.
Mais Carl poursuivait : « J’ai deja explique a ces messieurs, sans entrer dans le detail, que tu desirerais realiser l’impossible. Puis-je t’apporter quelque chose a boire, Miranda ? »
Apres son depart, il y eut un assez long silence, sans doute mis a profit par M. Beck pour toiser Miranda, bien qu’elle n’aurait su dire, a cause des lunettes noires. La fonction essentielle de M. Oda semblait de jouer les spectateurs nerveux, comme s’il avait parie la moitie de sa fortune sur le reseau a deviner qui parlerait le premier, de Miranda ou de M. Beck.
Un stratageme lui vint a l’esprit. Il indiqua de la main l’estrade et hocha la tete d’un air entendu : « Vous aimez ce groupe ? »
Miranda les observa : une demi-douzaine d’individus des deux sexes et d’ethnies assorties. La question de M. Oda n’etait pas evidente, car ils n’avaient pour l’instant pas encore interprete la moindre note. Elle reporta son attention sur ledit M. Oda qui pointait a present le doigt sur sa propre personne, de maniere eloquente.
« Oh ! vous etes l’impresario ? » dit Miranda.
M. Oda sortit de sa poche un petit objet scintillant qu’il fit glisser sur la table vers Miranda. C’etait une
