broche emaillee en forme de libellule. Elle avait remarque des ornements similaires portes par plusieurs invites. Elle la saisit avec precaution. M. Oda tapota son revers avec un signe de tete, l’encourageant a les imiter.

Elle prefera, provisoirement, la laisser ou elle etait, sur la table.

« Je ne vois rien du tout, dit enfin M. Beck, apparemment a l’intention de M. Oda. En premiere approximation, elle me parait nette. » Miranda comprit que M. Beck l’avait inspectee en recourant a quelque systeme d’affichage integre a ses verres phenomenoscopiques.

Elle cherchait encore a imaginer une reponse cinglante quand M. Oda se pencha vers elle, dans le nuage de fumee de son cigare. « Nous avons cru comprendre que vous desiriez etablir certaine connexion. Et que ce desir etait tres fort. »

Des corsaires. Le terme sous-entendait egalement que ces messieurs, a leurs propres yeux tout du moins, avaient comme qui dirait leur petite entreprise, un moyen personnel de tirer des revenus de leur propre manque d’affiliation tribale.

« On m’a dit qu’une telle chose etait impossible.

— Il serait plus correct de parler en termes probabilistes », dit M. Beck. Son accent etait principalement d’Oxford, avec un rythme jamaicain et une nettete qui avait quelque chose d’indien.

« Astronomiquement improbable, dans ce cas, reprit Miranda.

— Tout juste », dit M. Beck.

A present, la balle avait en quelque sorte reussi a se retrouver dans le camp de Miranda. « Les gars, si vous croyez avoir trouve un moyen de battre les probabilites, pourquoi n’entrez-vous pas dans les ractifs de Vegas pour faire fortune ? »

La blague parut a vrai dire amuser ces messieurs plus qu’elle ne l’aurait escompte. Ils n’etaient pas insensibles a l’ironie. Enfin un signe favorable dans le barrage presque insurmontable de signes negatifs qu’elle avait obtenus d’eux jusqu’ici.

L’orchestre se mit a jouer, un air de musique de danse bien rythme. Les lumieres s’attenuerent, et la salle se mit a scintiller de la multitude d’eclats clignotants jetes par toutes les broches a libellules.

« Ca ne marcherait pas, expliqua M. Beck, parce que Vegas est un pur jeu de chiffres sans aucune signification humaine. L’esprit ne s’interface pas avec de simples chiffres.

— Mais les probabilites demeurent, dit Miranda.

— Imaginez que vous ayez reve une nuit que votre s?ur est victime d’une catastrophe et que, la voyant le lendemain, vous apprenez qu’elle vient de rompre avec son petit ami ?

— Ce pourrait etre une coincidence.

— Oui. Mais guere probable. Voyez-vous, il est peut-etre possible de vaincre les probabilites, quand le c?ur intervient en meme temps que l’esprit. »

Miranda supposa qu’aucun des deux hommes n’etait conscient de la cruaute fonciere de ce qu’ils etaient en train de lui dire. Mieux valait encore n’avoir aucun espoir. « Vous ne seriez pas tous les deux embringues dans une espece de trip religieux ? »

MM. Beck et Oda se devisagerent de maniere eloquente. M. Oda entreprit un petit rituel personnel de sucotement de dents et de raclements de gorge, qui devait sans aucun doute vehiculer des torrents d’informations pour un de ses compatriotes, mais ne devoilait absolument rien a Miranda, en dehors de l’indication vague que la situation etait passablement compliquee. M. Beck exhiba une antique boite a priser en argent – peut-etre une simple replique –, prit une pincee de poussiere de nanosites et se l’enfourna dans une de ses grandes narines circulaires, avant de se gratter nerveusement le dessous du nez. Il fit descendre ses lunettes, exposant ses grands yeux bruns, et fixa distraitement derriere Miranda le milieu de la salle, observant l’orchestre et la reaction des danseurs a sa prestation. Il portait lui aussi une libellule montee en broche, qui s’etait mise a scintiller et a clignoter en jetant de superbes eclats multicolores, comme une flotte de voitures de police et de camions de pompiers assembles autour d’un immeuble en flammes.

Le groupe enchaina sur un bizarre magma sonore detonnant et sans rythme, qui engendra de lents courants de convection dans la foule des danseurs.

« Comment avez-vous connu Carl, tous les deux ? » demanda Miranda, esperant ainsi plus ou moins rompre la glace.

M. Oda hocha la tete pour s’excuser. « Je n’avais pas eu le plaisir de faire sa connaissance jusqu’a tout recemment.

— Et moi, j’etais sur sa production de thyuh-tuh a Londres.

— Vous etes racteur ? »

Ricanement ironique de M. Beck. Un mouchoir de soie multicolore fleurit dans sa main, et il se moucha rapidement et proprement, en priseur experimente. « Je suis machiniste, expliqua-t-il.

— Vous programmez des ractifs ?

— Entre autres activites.

— Vous vous occupez des lumieres et des decors ? ou plutot des trucs numeriques ? ou alors vous etes nanotech ?

— Les distinctions desobligeantes ne m’interessent pas. Je ne m’interesse qu’a une chose, dit M. Beck, en levant son index, surmonte de la griffe d’un ongle imposant mais parfaitement manucure, a savoir l’utilisation de la technologie pour vehiculer du sens.

— Ce qui couvre un vaste domaine, de nos jours.

— Certes, mais ca ne devrait pas. Ou si l’on veut, les distinctions en la matiere sont bidons.

— Qu’y a-t-il de mal a simplement programmer des ractifs ?

— Absolument rien, de meme qu’il n’y a rien de mal a pratiquer le theatre traditionnel en direct, ou tant qu’on y est, a s’installer autour d’un feu de camp pour raconter des histoires, comme j’aimais le faire sur la plage quand j’etais mome. Mais, des qu’il s’agit de trouver de nouvelles methodes, c’est mon boulot de technicien de les decouvrir. Votre art, madame, est de savoir etre ractrice. Le mien, c’est de decouvrir de nouvelles technologies. »

Le bruit venant de l’orchestre etait devenu une suite de pulsations aleatoires. Alors qu’ils parlaient, les pulsations se regrouperent pour composer un rythme plus regulier. Miranda se retourna pour regarder les danseurs sur la piste. Tous avaient un regard lointain, etrangement concentre. Les libellules a leur revers s’etaient mises a clignoter avec frenesie, emettant une puise coherente de lumiere blanche eclatante sur chaque temps de la musique. Miranda realisa que les broches devaient etre connectees par un moyen quelconque au systeme nerveux de leur porteur et qu’elles dialoguaient entre elles, creant collectivement la musique. Un guitariste se mit a tisser une ligne melodique improvisee sur ce motif sonore qui se fondait graduellement, et le son vint se condenser autour, a mesure que les danseurs percevaient la melodie. Une boucle de retroaction etait en train de s’instaurer. Une jeune femme se mit a psalmodier une espece de recitatif qui semblait improvise. Peu a peu, une melodie en naquit. La musique etait toujours bizarre et informe, mais elle commencait a s’approcher de ce qu’on etait susceptible d’entendre sur un enregistrement professionnel.

Miranda se retourna pour devisager M. Beck. « Vous pensez avoir invente une nouvelle facon de vehiculer du sens par la technologie…

— Un moyen d’expression.

— Un nouveau moyen d’expression, et vous pensez qu’il peut m’aider a obtenir ce que je cherche… Parce que des que le sens intervient, les lois de la probabilite peuvent etre contournees.

— Il y a deux idees fausses dans votre raisonnement. Un : je n’ai pas invente le moyen d’expression. D’autres l’ont fait, peut-etre dans un but different, et je suis tombe dessus par hasard, ou peut-etre cela m’a-t-il ete suggere incidemment.

« Pour ce qui est des lois probabilistes, chere madame, il est impossible de les enfreindre, pas plus qu’on ne peut enfreindre n’importe quel autre principe mathematique. Mais les lois de la physique et les mathematiques sont comme un systeme de coordonnees, qui ne travaillerait que dans une seule dimension. Peut-etre en existe-t-il une autre, perpendiculaire, invisible de ces lois de la physique, et qui decrit les memes choses avec des regles differentes, des regles ecrites dans nos c?urs, en un recoin profond qui nous reste a jamais inaccessible, hormis peut-etre dans nos reves. »

Miranda jeta un ?il vers M. Oda, esperant de lui un clin d’?il ou quelque autre signe, mais il fixait la piste avec une expression terriblement serieuse, en dodelinant legerement du chef, comme s’il etait lui aussi absorbe dans de profondes reflexions. Miranda inspira un grand coup, puis soupira.

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