Quand elle regarda de nouveau M. Beck, il l’observait, ayant note sa curiosite vis-a-vis de M. Oda. Il leva la main, paume vers le haut, et se frotta le gras du pouce avec les autres doigts.
Ainsi donc, Beck etait le pirate et Oda le commanditaire. La relation la plus ancienne et la plus genante qui soit dans le monde technologique.
« Nous avons besoin d’un troisieme participant, dit M. Beck, rejoignant ses pensees.
— Pour faire quoi ? dit Miranda, a la fois evasive et sur la defensive.
— Toutes les entreprises technomediatiques ont la meme structure », expliqua M. Oda, s’activant pour la premiere fois depuis un bout de temps. Mais, desormais, une agreable synergie s’etait developpee entre le groupe et la salle, bon nombre de participants s’etaient mis a danser – des choregraphies complexes et intimidantes mais aussi des pietinements pour le moins primitifs. « Une assise en trepied. » Oda leva le poing et se mit a tendre les doigts pour ponctuer son enumeration. Miranda nota que ces doigts etaient noueux et courbes, comme s’ils avaient subi des fractures a repetition. M. Oda etait peut-etre un pratiquant aguerri de certains arts martiaux aujourd’hui dedaignes par la majorite des Nippons, a cause de leurs origines proletaires. « Pied numero un : une nouvelle idee technologique. M. Beck. Pied numero deux : un financement adequat. M. Oda. Pied numero trois : l’artiste. »
MM. Beck et Oda regarderent Miranda de maniere eloquente. Elle rejeta la tete en arriere et reussit a rire de bon c?ur, un grand rire qui lui secoua le diaphragme. Ca faisait du bien. Elle secoua la tete, balayant ses epaules avec sa chevelure. Puis elle se pencha au-dessus de la table, en criant pour surmonter la musique. « Faut-il que vous soyez aux abois, tous les deux. Je suis un vieux crouton, les mecs. Rien que dans cette salle, il doit bien y avoir une demi-douzaine de racteurs qui ont bien plus d’avenir que moi. Carl ne vous a donc pas mis au courant ? Je suis coincee depuis bientot six ans sur le meme plateau-cabine a faire des trucs pour enfants. Je ne suis pas une vedette.
— Le vedettariat est synonyme de maitrise du ractif conventionnel. Ce qui est precisement la technologie que nous cherchons a depasser », dit M. Beck, un rien depite qu’elle n’ait pas saisi.
M. Oda indiqua l’orchestre en train de jouer. « Aucun n’etait musicien professionnel – certains n’etaient pas meme amateurs. Le talent musical n’a rien a voir dans l’affaire – ces gens symbolisent une nouvelle race d’artistes nes trop tot.
— Oh ! mon dieu », dit Miranda qui commencait a saisir, Pour la premiere fois, elle se dit que ce dont parlaient Beck et Oda – quoi que ce puisse etre – etait une vraie possibilite. Ce qui voulait dire qu’elle etait a quatre-vingt-dix pour cent convaincue – meme si seuls ses deux interlocuteurs etaient a meme de le comprendre.
Il y avait maintenant trop de bruit pour parler. En reculant, un danseur vint buter contre la chaise de Miranda et manqua la renverser. Beck se leva, contourna la table et tendit la main, l’invitant a danser. Miranda contempla l’agitation dionysiaque qui avait envahi la piste et comprit que le seul moyen d’etre tranquille etait de se joindre a la danse. Elle recupera sur la table la broche a libellule et suivit Beck au milieu de la piste. Sitot agrafee, la broche se mit a clignoter et Miranda crut deceler qu’un nouveau motif venait de s’ajouter a la trame musicale.
Tout cet apres-midi torride, Nell peina pour grimper les innombrables lacets, en saisissant a intervalles reguliers le sac pendu a sa ceinture pour en sortir une poignee des cendres de Pourpre qu’elle repandait derriere elle comme des semences. Chaque fois qu’elle s’arretait pour recuperer, elle pouvait contempler l’etendue de desert brule qu’elle venait de franchir : une plaine fauve saupoudree de rochers volcaniques brun-rouge et de plaques gris-vert d’epineux aromatiques qui s’accrochaient comme de la moisissure dans tous les recoins proteges du vent perpetuel. Elle avait espere que, en escaladant le flanc de la montagne, elle s’eleverait au-dessus de la couche de poussiere, mais celle-ci l’avait suivie, lui recouvrant d’une croute les levres et les orteils. Des qu’elle respirait par le nez, l’air sec ne reussissait qu’a irriter ses narines dessechees, aussi avait-elle renonce a vouloir sentir quoi que ce soit. Mais en toute fin d’apres-midi, un souffle d’air humide et frais descendit de la montagne et lui baigna le visage. Elle inspira, esperant en profiter avant qu’il ne glisse vers le desert en contrebas. Il sentait les arbres a feuilles persistantes.
De lacet en lacet, elle traversait et retraversait ces delicieuses bouffees d’air parfumees, si bien qu’apres chaque epingle qu’elle negociait sur la piste, elle etait incitee a grimper vers la suivante. Les petits buissons accroches aux roches et tapis dans les fissures devenaient de plus en plus nombreux et vigoureux, et bientot des fleurs apparurent, d’abord de minuscules boutons blancs, pareils a des poignees de sel jetees sur la rocaille, puis des corolles plus larges, bleues, magenta ou orange vif, debordantes d’un nectar parfume qui attirait des abeilles toutes duveteuses et jaunes de pollen derobe. Des chenes noueux et des sapins epais et bas jetaient de courtes ombres en travers du chemin. La ligne de crete approchait, et les virages s’elargirent a mesure que la pente decroissait. Nell se rejouit quand les lacets disparurent et que la piste partit en ligne droite pour couper a travers les molles ondulations d’une prairie d’altitude couverte de bruyere aux fleurs pourpres et ponctuee de rares bosquets de grands sapins. Un instant, elle redouta que cette prairie ne soit qu’une corniche et qu’elle ait d’autres montagnes a gravir, mais en fait le chemin redescendait. La demarche hesitante, maintenant que de nouveaux muscles devaient soutenir son poids a la descente, elle traversa, mi-courant, mi-marchant, un vaste glacis, grele de minuscules bassins d’eau limpide, avec ca et la, des plaques de neige humide, jusqu’au moment ou le sol se deroba brutalement devant elle ; elle derapa et s’arreta au dernier moment ; juchee en equilibre precaire, tel un faucon pelerin, elle pouvait contempler une immense contree ponctuee de lacs bleus et de montagnes vertes, drapee de nappes tournoyantes de brouillard argente.
Nell tourna la page et vit le panorama tel que l’avait decrit le livre. C’etait une reproduction en double page – une peinture en couleurs, estima-t-elle. Chaque fragment etait aussi realiste qu’une cine-sequence. Mais la geometrie du tableau etait bizarre, empruntant plusieurs effets surrealistes propres a la peinture de paysage classique chinoise ; les montagnes etaient trop escarpees, et elles s’eloignaient a l’infini jusqu’a l’horizon, et pour peu que Nell regarde attentivement, elle pouvait apercevoir de hauts chateaux accroches au-dessus d’insondables precipices, et les bannieres colorees ondulant a leurs mats portaient des meubles heraldiques qui etaient animes : les griffons etaient prets a bondir, les lions rugissaient, et elle pouvait distinguer tous ces details, quand bien meme ces chateaux devaient etre a des kilometres de distance ; chaque fois qu’elle contemplait un detail, il grossissait pour constituer une nouvelle image, et des que son attention se relachait – qu’elle cligne des paupieres ou tourne la tete – l’image initiale reprenait aussitot la place.
Elle passa un long moment a jouer de la sorte, parce qu’il y avait pour le moins des douzaines de chateaux sur l’image, et elle en vint a se dire que si elle continuait a regarder et a compter, elle pourrait bien continuer ainsi eternellement. Mais il n’y avait pas que les chateaux : il y avait aussi des montagnes, des cites, des fleuves, des lacs, des oiseaux et des animaux, des caravanes et toutes sortes de voyageurs.
Elle examina pendant un certain temps un groupe de voyageurs qui avaient arrete leurs chariots dans une prairie au bord de la route et monte un camp ; assis autour d’un feu de joie, ils tapaient des mains au rythme du quadrille joue par un des leurs sur une petite cornemuse, a peine audible a cette distance de plusieurs kilometres. Puis elle se rendit compte que le livre n’avait plus parle depuis un long moment. « Que s’est-il passe ensuite ? » demanda-t-elle.
Sur le tableau, Nell vit ses mains roses et nues ramasser de la neige et la glisser, morceau par morceau, par le goulot du recipient. Quand il fut plein, elle remit le bouchon (Nell n’eut pas besoin de specifier ce detail), puis se mit a contourner le rocher, a la recherche d’un passage pas trop escarpe. La non plus, Nell n’eut pas besoin de s’expliquer en detail ; dans le ractif, elle explorait le rocher d’une maniere assez rationnelle et, au bout
