generales et fort prudentes qu’il a pu me faire, que la nature de ses activites etait secrete et que, si Votre Grace en avait la moindre connaissance – tout ceci n’etant, bien sur, que simple hypothese commode de ma part –, vous seriez contraint de traiter cette information avec une discretion sans faille. Il va sans dire, j’imagine, que jamais ne me viendrait a l’idee d’user de mes faibles pouvoirs de persuasion pour vous inciter a violer la confiance placee en vous par une instance superieure.

— Considerons comme acquis que nous saurons l’un et l’autre choisir ce que nous dicte l’honneur », repondit Finkle-McGraw avec un sourire desinvolte et rassurant.

« Merci. Mon mari continue de m’ecrire des lettres, presque toutes les semaines, mais elles sont extremement generales, vagues et superficielles. Depuis ces derniers mois, toutefois, ces lettres m’ont paru remplies d’images et d’emotions etranges. Elles sont… bizarres. J’en suis venue a craindre pour l’equilibre mental de mon epoux et pour les consequences de toute entreprise qui reposerait sur sa seule surete de jugement. Et si je n’hesite pas a tolerer son absence aussi longtemps qu’il lui sera necessaire pour accomplir sa tache, l’incertitude commence a me ronger.

— Je ne suis pas entierement ignorant en la matiere et je ne pense pas violer la confiance de quiconque si je vous avoue que je ne suis pas le seul a avoir ete surpris par la duree de son absence. Sauf erreur de ma part, les concepteurs de sa mission n’avaient jamais imagine qu’elle durerait si longtemps. Vous serez sans doute en partie soulagee d’apprendre qu’on ne pense pas qu’il coure un quelconque danger. »

Mme Hackworth sourit respectueusement, mais cela ne dura pas.

« La petite Fiona semble bien supporter l’absence de son pere.

— Oh, mais pour Fiona, il n’est jamais vraiment parti, dit Mme Hackworth. C’est le livre, voyez-vous, le livre ractif. Quand John le lui a donne, juste avant son depart, il lui a dit qu’il etait magique et qu’il pourrait lui parler par son entremise. Je sais bien que c’est absurde, mais la petite croit vraiment que chaque fois qu’elle ouvre ce livre, son pere lui lit une histoire, voire joue avec elle dans un monde imaginaire, de sorte qu’il ne lui manque pas du tout. Je n’ai pas le c?ur de lui dire qu’il ne s’agit que d’un vulgaire media-programme informatise.

— Je suis enclin a croire que, dans ce cas precis, la tenir dans l’ignorance est une politique fort sage.

— En tout cas, jusqu’ici, elle lui a bien servi. Mais, a mesure que le temps passe, elle devient de plus en plus etourdie, de moins en moins disposee a se concentrer sur ses etudes. Elle vit dans un monde imaginaire et elle y est tres heureuse. Mais quand elle apprendra que l’imaginaire n’est que cela, j’ai bien peur qu’elle l’accepte mal.

— Elle n’est surement pas la premiere jeune personne a montrer les signes d’une imagination vivace, nota le Lord actionnaire. Tot ou tard, tout cela semble rentrer dans l’ordre. »

Les trois petites exploratrices et leurs deux chaperons adultes regagnerent bientot la grande demeure. La lande desolee appartenant a Lord Finkle-McGraw etait aussi eloignee des gouts des petites que pouvaient l’etre le whisky pur malt, l’architecture gothique, les couleurs ternes et les symphonies de Bruckner. Une fois la-bas, ayant pu constater que l’endroit etait depourvu de licornes roses, de vendeurs de barbes-a-papa, de bandes d’adolescents ou de toboggans liquides vert fluo, leur interet retomba et elles commencerent a se rapprocher du manoir – qui etait en soi bien loin de Disneyland, mais entre les murs duquel une jeune utilisatrice aussi experimentee et autoritaire qu’Elizabeth serait toujours susceptible de trouver quelques pepites consolatrices, par exemple un personnel de cuisine employe a plein temps et forme (entre autres talents parfaitement inutiles) a preparer du chocolat chaud.

Ayant autant qu’il etait possible ose effleurer le sujet de la disparition de John Percival Hackworth, avant de s’en eloigner bien vite sans autre dommage que peut-etre une rougeur des joues et des yeux brillants, Lord Finkle-McGraw et Mme Hackworth s’etaient replies, d’un commun accord, vers des sujets moins brulants. Les petites allaient rentrer deguster leur chocolat chaud, et bientot pour les invitees sonnerait l’heure de regagner les quartiers a eux assignes pour la journee, ou elles pourraient se debarbouiller et s’appreter en vue du grand evenement : le diner.

« Je serais ravie de veiller sur l’autre petite – Nell – jusqu’a l’heure du diner, dit Mme Hackworth. J’ai note que le gentleman qui l’avait amenee ce matin n’est pas encore revenu de la chasse. »

Le Lord actionnaire etouffa un rire a l’idee que le general Moore aide une petite fille a s’habiller pour diner. L’homme avait la grace de connaitre ses limites, aussi passait-il la journee a aller chasser jusqu’aux confins extremes du domaine. « La petite Nell sait fort bien se debrouiller toute seule et il se pourrait bien qu’elle n’ait ni le besoin ni l’envie d’accepter votre offre, si genereuse soit-elle. Mais sans doute sera-t-elle ravie de passer cet intermede avec Fiona.

— Pardonnez-moi, Votre Grace, mais je m’inquiete a l’idee que vous puissiez laisser une enfant de son age livree a elle-meme la plus grande partie de l’apres-midi.

— Elle ne doit pas voir les choses ainsi, je puis vous l’assurer, et cela pour la meme raison que la petite Fiona ne s’imagine pas que son pere ait pu abandonner le logis familial. »

L’expression qui se lut a cet instant sur les traits de Mme Hackworth suggerait une legere incomprehension. Mais avant qu’elle ait pu expliquer a son hote son erreur de jugement, ils furent interrompus par les eclats percants d’un conflit acerbe qui leur parvenait depuis le hall. La porte s’entrouvrit, et Colin Finkle-McGraw apparut. Il avait encore le visage rougi par le vent sur la lande, et il arborait un sourire force qui ne differait pas franchement d’un rictus ; son front se plissait toutefois a intervalles reguliers au rythme des cris particulierement percants pousses par Elizabeth. Dans une main, il tenait un exemplaire du Manuel illustre d’education pour Jeunes Filles. On pouvait voir derriere lui Mme Finkle-McGraw qui tenait par le poignet la jeune Elizabeth, avec une force evoquant les pinces d’un forgeron approchant de l’enclume un lingot dangereusement brulant ; et l’eclat des joues rubicondes de la petite renforcait encore cette analogie. La femme s’etait penchee de sorte que son visage etait a la hauteur de celui d’Elizabeth, et elle etait en train de la tancer d’une voix basse et sifflante.

« Desole, pere, dit le jeune Finkle-McGraw d’une voix empreinte d’un enjouement force pas vraiment convaincant. C’est l’heure de la sieste, apparemment. Et, se tournant avec un signe de tete : madame Hackworth. » Puis il fixa de nouveau le visage de son pere et suivit son regard, baisse vers le livre. « Comme elle etait impolie avec les domestiques, on lui a confisque son livre pour le reste de l’apres-midi. C’est la seule punition qui semble la marquer – aussi l’employons-nous avec une certaine frequence.

— Alors peut-etre qu’elle ne la marque pas autant que vous ne le supposez », observa Lord Finkle-McGraw, l’air desabuse et le ton perplexe.

Colin Finkle-McGraw choisit d’interpreter cette remarque comme un trait d’esprit visant d’abord Elizabeth – mais il faut bien dire que les parents d’enfants en bas age doivent par necessite avoir un sens de l’ironie bien different de celui du reste de l’humanite non affligee d’un tel fardeau.

« On ne peut tout de meme pas la laisser passer sa vie fourree dans les pages de votre livre magique, Pere. C’est pour elle comme un petit empire interactif, avec Elizabeth jouant les imperatrices soumettant ses fideles sujets a toutes sortes de decrets propres a vous glacer le sang. Il est important qu’on la ramene a la realite de temps en temps, histoire de remettre les choses a leur vraie place.

— Leur vraie place… Parfait. Eh bien, je vous attends tous les deux, et avec Elizabeth a sa vraie place, pour l’heure du diner.

— Bon apres-midi, Pere… Madame Hackworth », dit le jeune homme, et il referma la porte, lourd chef- d’?uvre d’ebenisterie et fort efficace piege a decibels.

Gwendolyn Hackworth crut alors discerner sur les traits de Lord Finkle-McGraw une expression qui lui donna envie de quitter la piece. Apres s’etre acquittee des amabilites d’usage, c’est d’ailleurs ce qu’elle fit. Elle recupera Fiona dans l’angle de cheminee ou elle s’etait installee pour deguster le reste de son chocolat chaud. Nell etait la, elle aussi, plongee dans son exemplaire du Manuel, et Gwendolyn nota non sans surprise qu’elle n’avait pas du tout touche a sa boisson.

« Qu’est-ce que c’est ! ? s’exclama-t-elle en croyant prendre le ton sucre qui s’imposait. Une petite fille qui n’aime pas son bon chocolat chaud ! »

Nell etait entierement absorbee par son livre, et, durant un instant, Gwendolyn crut qu’elle ne l’avait pas entendue. Mais quelques secondes plus tard, il apparut evident que l’enfant ne faisait que retarder sa reaction, le temps qu’elle soit parvenue a la fin d’un chapitre.

Alors elle leva lentement les yeux de la page du livre. Nell etait une petite fille raisonnablement seduisante, comme peuvent l’etre presque toutes les petites filles avant que le deferlement immodere des hormones amene certaines parties de leur visage a se developper de maniere disproportionnee aux autres ; elle avait des yeux

Вы читаете L'age de diamant
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату