et lui dinaient souvent ensemble dans sa maison. Au debut, ils demandaient au MC des plats prepares, a moins que l’agent ne prepare quelque chose de tout simple, comme des ?ufs sur le plat ou des saucisses grillees. Durant cette periode, la princesse Nell et les autres personnages du Manuel se retrouverent eux aussi a manger quantite d’?ufs et de saucisses, jusqu’a ce que Canard manifeste sa grogne et enseigne a la princesse un regime plus sain. Nell prit des lors l’habitude de preparer une cuisine plus equilibree, avec de la salade et des legumes, plusieurs fois par semaine, l’apres-midi au retour de l’ecole. Au debut, l’agent bougonna un peu, mais il nettoyait toujours son assiette et faisait meme parfois la vaisselle.

L’agent consacrait beaucoup de temps a la lecture. Nell etait la bienvenue chez lui quand il s’y consacrait, pourvu qu’elle se tienne sage. Frequemment, il la mettait dehors pour se mettre en liaison avec un vieil ami, via le grand mediatron fixe au mur de sa bibliotheque. En general, Nell regagnait alors son petit pavillon, mais parfois, surtout les nuits de pleine lune, elle allait se promener dans le jardin. Celui-ci paraissait plus grand qu’il n’etait en realite, grace a sa subdivision en quantite de petites parcelles. Depuis quelque temps, son endroit favori ces nuits- la etait une plantation de grands bambous verts parsemes de jolis rochers. Elle s’asseyait, le dos cale contre un rocher, lisait son Manuel, et parfois elle surprenait le bruit des conversations de l’agent Moore au mediatron : en general, un rire grave et sonore, et des explosions de jurons lances sur un ton jovial. Pendant un temps, elle avait cru que ce n’etait pas le policier qui emettait ces bruits, mais plutot son correspondant, quel qu’il puisse etre : parce que, en sa presence, l’agent Moore etait toujours tres poli et reserve, quoique un brin excentrique. Mais une nuit, elle entendit un gemissement sonore provenant de chez lui, et elle sortit en rampant de la bambouseraie pour voir de quoi il retournait.

De son point de vue derriere les portes-fenetres, elle ne pouvait voir le mediatron, dont l’ecran etait tourne dans la direction opposee. Il illuminait toute la piece, arrosant de grands eclairs blafards cet espace d’habitude chaud et douillet, en y jetant de longues ombres dentelees. L’agent Moore avait repousse tout le mobilier contre les murs et roule le tapis chinois pour degager le plancher, que Nell avait toujours cru en chene massif – comme dans sa petite maison ; mais le plancher etait en fait un autre grand mediatron, un peu moins lumineux que son homologue mural, et qui affichait quantite de documents en haute resolution : textes, graphiques detailles, voire cine-sequences. A quatre pattes au beau milieu, le policier braillait comme un gosse, et ses larmes s’accumulaient dans les soucoupes plates de ses demi-lunettes, avant d’eclabousser le mediatron qui les illuminait bizarrement par en dessous.

Nell avait terriblement envie d’entrer le reconforter, mais elle avait trop peur. Elle resta donc a regarder, interdite, indecise, et, ce faisant, se rendit compte que les eclairs jaillis de l’ecran lui evoquaient des explosions ou, plutot, des images d’explosions. Elle battit bien vite en retraite vers le refuge de sa maisonnette.

Une demi-heure plus tard, elle entendit le bruit surnaturel de la cornemuse de l’agent Moore qui montait de derriere le rideau de bambous. Il lui etait deja arrive de la prendre pour en sortir quelques couinements, mais c’etait bien la premiere fois qu’elle entendait un authentique recital. Sans etre experte en la matiere, elle estima qu’il ne se debrouillait pas trop mal. Il jouait un morceau lent, un coronach, et ce chant funebre irlandais etait si triste que Nell en eut le c?ur presque chavire ; le spectacle de l’agent a quatre pattes et pleurant a chaudes larmes n’etait pas aussi triste que la musique qu’il jouait a present.

Peu a peu, il adopta le rythme plus rapide et plus gai d’un pibroch. Nell emergea de son cottage. L’agent n’etait qu’une silhouette tailladee en cent rubans par le rideau vertical de bambous, mais il lui suffisait d’osciller sur place, pour qu’une espece d’illusion d’optique lui permette de reconstituer l’image. La lune l’eclairait. Il s’etait change : il portait maintenant son kilt, avec une chemise et un beret qui semblaient constituer une sorte d’uniforme. Quand ses poumons etaient vides, il prenait une profonde inspiration, sa poitrine se soulevait, et toute une rangee de medailles et d’insignes argentes miroitaient au clair de lune.

Il avait laisse les portes ouvertes. Nell penetra dans la maison, sans chercher a se faire discrete, sachant qu’il etait impossible qu’on l’entende, avec le son de la cornemuse.

Le mur et le plancher etaient deux mediatrons geants, et l’un comme l’autre avaient ete recouverts d’une profusion de media-fenetres, ouvertes par centaines, comme un mur dans une rue passante qui disparait sous l’amoncellement des affiches et des placards superposes. Certaines fenetres n’etaient pas plus grandes que la main de Nell, et d’autres avaient la taille d’une publicite murale. La plupart des fenetres ouvertes par terre affichaient des documents ecrits, des tableaux de chiffres, des diagrammes schematiques (quantite d’organigrammes) ou des cartes superbes, tracees avec une clarte et une precision a couper le souffle, revelant les cours d’eau, les reliefs et les noms des villages inscrits en caracteres chinois. Tandis que Nell arpentait ce panorama, elle sursauta une ou deux fois, en croyant avoir vu quelque bestiole ramper par terre : mais il n’y avait aucun insecte dans la piece, ce n’etait qu’une illusion engendree par les imperceptibles fluctuations de la carte, des rangees et des colonnes de chiffres. Tous ces elements etaient ractifs, a l’instar des mots du Manuel ; mais, contrairement a celui-ci, ils ne reagissaient pas aux actions de Nell mais, supposa-t-elle, a des evenements qui se deroulaient tres loin.

Quand elle reussit a detacher son regard du plancher pour examiner les mediatrons alignes aux murs, elle constata que la plupart des fenetres etaient de bien plus grande taille, que presque toutes affichaient des cine- sequences et que la majorite de celles-ci etaient en pause. Les images etaient parfaitement nettes et definies. Certaines montraient des paysages : un bout de chemin de campagne, un pont enjambant une riviere a sec, un village poussiereux, illumine par les flammes vomies des fenetres de plusieurs maisons. Certaines montraient des individus : des plans serres de Chinois en uniformes crasseux, sur fond de montagnes sombres, de nuages de fumee ou d’engins vert kaki.

Sur l’une des cine-sequences, on voyait un homme gisant a terre : son uniforme poussiereux se confondait presque avec la couleur du sol. Soudain l’image s’anima ; la sequence n’avait pas ete figee comme les autres. Quelqu’un passait devant la camera : un Chinois en pyjama indigo, decore de rubans ecarlates noues autour de la tete et de la taille, meme si ces derniers avaient vire au marron crasseux. Quand il sortit du champ, Nell observa plus attentivement l’autre personnage, celui qui gisait dans la poussiere, et elle se rendit compte alors seulement qu’il n’avait plus de tete.

L’agent Moore dut entendre son cri couvrir le son de sa cornemuse, car il etait dans la piece en l’affaire de quelques instants, hurlant des ordres aux mediatrons qui s’eteignirent aussitot, pour redevenir simplement un plancher et des murs. La seule image restant desormais dans la piece etait le grand portrait de Guan Di, le dieu de la Guerre, qui les toisait comme toujours de son air menacant. L’agent Moore etait extremement mal a l’aise chaque fois que Nell manifestait telle ou telle emotion, mais il semblait plus a l’aise devant une crise d’hysterie que, par exemple, devant une invitation faire comme si ou une crise de fou rire. Il saisit Nell, la prit avec precaution dans ses bras pour aller la deposer a l’autre bout de la piece dans un vaste fauteuil en cuir. Il ressortit quelques instants et revint avec un grand verre d’eau qu’il lui donna en refermant delicatement les mains autour des siennes. « Respire a fond et bois », dit-il, presque tout bas ; Nell eut l’impression que cela faisait un bout de temps qu’il lui repetait cela.

Elle constata avec un rien de surprise qu’elle ne pleurait pas de maniere incontrolable, meme si elle dut encore maitriser quelques crises de sanglots. Elle ne cessait de chercher a repeter : « Je peux pas m’empecher de pleurer », en martelant les syllabes une a une.

Au bout de la dix ou onzieme fois, l’agent Moore lui dit : « Tu ne peux pas t’empecher de pleurer parce que tu es completement bouleversee psychologiquement. » Il avait pris une espece de ton professionnel un peu las qui aurait pu paraitre cruel ; mais pour Nell, c’etait, quelque part, tout a fait rassurant.

« Que voulez-vous dire ? reussit-elle a demander quand elle put de nouveau parler sans que ca lui fasse tout drole dans la gorge.

— Je veux dire que tu es un vieux soldat, fillette, tout comme moi, et que tu portes des cicatrices… – il degrafa soudain sa chemise, envoyant les boutons valser dans toute la piece, pour reveler son torse bigarre – exactement comme moi. La seule difference, c’est que moi je sais que je suis un vieux soldat. Toi, tu persistes a croire que tu n’es qu’une petite fille, comme toutes ces satanees Vickys avec qui tu vas a l’ecole. »

De temps en temps, une fois l’an, peut-etre, il repoussait l’invitation a diner, enfilait son uniforme, enfourchait un cheval et filait dans la direction de la clave de la Nouvelle-Atlantis. Le cheval le ramenait aux petites heures, tellement ivre qu’il tenait tout juste en selle. Parfois, Nell l’aidait a se mettre au lit et, une fois qu’il avait plonge dans l’inconscience, elle pouvait a loisir examiner ses insignes, rubans et medailles, a la lueur de la bougie.

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