gens.
— Oh, alors, quel interet ? » ricana le policier, et, soudain, il tendit la main et empoigna Nell par les cheveux – pas assez fort pour lui faire mal. Il la tint ainsi plusieurs secondes avant de la lacher. Fin de la premiere lecon.
— Vous pensez que je devrais me couper les cheveux ? »
Le policier avait l’air terriblement decu. « Oh non, surtout pas. Ne va jamais te couper les cheveux. Si je t’avais saisie au poignet, irais-tu te trancher le bras ?
— Non, m’sieur.
— Le livre t’a-t-il appris que les petits amis de ta mere te tabasseraient et qu’elle ne te protegerait pas ?
— Non, m’sieur, a part que jusqu’ici il m’a raconte tout plein d’histoires de gens qui faisaient le mal.
— Les gens qui font le mal sont toujours tres instructifs. Ce que tu as pu voir la-dedans il y a quelques semaines – et Nell savait qu’il faisait ainsi reference au soldat decapite sur le mediatron – est une application de cette lecon, mais elle est trop flagrante pour etre d’une utilite quelconque. En revanche, ta mere qui s’abstient de te proteger de ses petits amis – voila qui revele une certaine subtilite, non ? »
Et l’agent poursuivit, changeant de ton pour indiquer que la lecon touchait a sa fin : « Nell, la difference entre les ignorants et les gens cultives, c’est que ces derniers connaissent davantage de faits. Mais cela n’a rien a voir avec l’intelligence ou la stupidite. La difference entre les gens intelligents et stupides – et cela reste valable, qu’ils soient cultives ou non – est que les gens intelligents savent manier la subtilite. Ils ne sont pas desarconnes par des situations ambigues, voire contradictoires – en fait, ils s’y attendent meme et seraient bien au contraire enclins a la mefiance quand les choses semblent par trop evidentes.
« Ton Manuel te procure de quoi etre extremement cultivee, mais il ne pourra jamais te rendre intelligente. Cela, c’est la vie qui l’enseigne. Ton existence jusqu’ici t’a offert toutes les experiences necessaires, mais tu dois pour cela y reflechir. Si tu ne le fais pas, tu souffriras d’un malaise psychologique. Si en revanche tu y reflechis, tu deviendras non seulement cultivee mais intelligente et, dans quelques annees d’ici, tu m’ameneras sans doute a regretter de n’avoir pas quelques dizaines d’annees de moins. »
L’agent Moore se detourna pour regagner la maison, laissant Nell seule dans le jardin, a ruminer le sens de cette derniere declaration.
Elle supposa que ce devait etre le genre de chose qu’elle comprendrait plus tard, quand elle serait devenue intelligente.
Carl Hollywood revint d’un sejour d’un mois a Londres, ou il etait alle rendre visite a de vieux amis, voir des pieces de theatre et rencontrer en tete a tete plusieurs grands developpeurs de ractifs dans l’espoir de negocier des contrats. A son retour, toute la compagnie organisa une fete en son honneur dans le petit foyer du theatre. Miranda estimait avoir assez bien joue le coup.
Mais, le lendemain, il la coinca dans les coulisses. « Dis donc, qu’est-ce qui se passe ? Et ce n’est pas une figure de style. Je veux reellement savoir ce qui t’est passe par la tete. Pourquoi as-tu pris le roulement du soir pendant mon absence ? Et pourquoi ce comportement bizarre durant toute la soiree ?
— Eh bien, Nell et moi avons vecu des moments interessants, ces derniers mois. »
Carl parut abasourdi ; il se recula d’un pas, poussa un soupir, roula des yeux.
« Bien sur, son altercation avec Burt a cause un traumatisme, mais il semble qu’elle ait assez bien reussi a la surmonter.
— Qui est Burt ?
— Je n’en ai aucune idee. Un individu qui lui a fait subir des sevices. Apparemment, elle a reussi a trouver assez rapidement une nouvelle existence, sans doute avec l’aide de son frere Harv, qui n’est toutefois pas reste aupres d’elle – il est toujours coince dans le meme sale petrin, alors que Nell a reussi a s’en tirer.
— Sur ? a la bonne heure », dit Carl, ne plaisantant qu’a moitie.
Miranda lui sourit. « Tu vois ? c’est exactement le genre de retroaction dont j’ai besoin. Je ne parle de tout cela a personne parce que j’ai peur qu’on me prenne pour une folle. Merci. Continue comme ca.
— Quelle est la nouvelle situation de Nell ? » enchaina aussitot Carl, tout penaud.
« Je crois qu’elle est a l’ecole, quelque part. Il semble qu’elle apprenne de nouvelles matieres qui ne sont pas explicitement embrassees par le Manuel et qu’elle soit en train de developper de nouvelles formes de relations sociales un peu plus complexes qu’auparavant, ce qui laisserait entendre qu’elle passe plus de temps en la compagnie de personnes d’une classe plus elevee.
— Excellent.
« Elle semble moins obnubilee par les questions d’autodefense, j’en conclus donc qu’elle est dans une situation moins risquee. Toutefois, son nouveau tuteur doit se montrer assez distant du point de vue emotionnel, car elle cherche bien souvent le reconfort sous l’aile protectrice de Canard. »
Mimique eloquente de Carl : « Canard ?
— L’un des quatre personnages qui accompagne et conseille la princesse Nell. Canard incarne les valeurs domestiques et maternelles. En fait, Peter et Dinosaure ont a present disparu – c’etaient deux personnages de sexe masculin qui incarnaient les dons de survie.
— Et le quatrieme ?
— Pourpre. Je crois que cette derniere prendra bien plus d’importance a l’approche de la puberte.
— La puberte ? tu disais que Nell avait entre cinq et sept ans.
— Et alors ?
— Tu penses qu’elle va encore continuer ainsi pendant… La voix de Carl s’eteignit tandis qu’il envisageait deja toutes les implications.
« … pendant au moins sept ou huit ans. Oh oui, j’en suis absolument convaincue. Elever une enfant, c’est un engagement tout a fait serieux.
— Dieu tout-puissant ! » s’exclama Carl, et il se laissa tomber dans un gros fauteuil capitonne avachi qu’on gardait en coulisse precisement pour ce genre de scene.
« C’est bien pour ca que je suis passee au roulement du soir. Depuis que Nell va a l’ecole, elle s’est mise a n’ouvrir le Manuel qu’en soiree. Apparemment, elle se trouve dans un fuseau qui n’a pas plus de deux heures de decalage avec le notre.
— Bien, grommela Carl, cela reduit le champ d’investigation grosso modo a la moitie de la population de la planete.
— Quel est le probleme ? retorqua Miranda. Ce n’est pas comme si je devais faire ca gratis. »
Carl lui adressa un long regard scrutateur et desabuse. « Oui. Effectivement, cela rapporte des revenus convenables. »
Trois petites filles evoluaient sur la pelouse lisse comme un billard devant un grand manoir, tournoyant et se regroupant autour d’un centre de gravite commun pour repartir cabrioler tel un vol d’hirondelles. Parfois elles s’arretaient, se devisageaient toutes les trois et s’engageaient aussitot dans une discussion animee. Puis elles repartaient soudain au pas de course, apparemment degagees des contraintes de l’inertie, voletant comme des petales emportes par une bouffee de brise printaniere. Chacune portait au-dessus de sa robe un long manteau de grosse laine pour se proteger de l’air humide et frais balayant le haut plateau central de New Chusan. Il semblait qu’elles se dirigeaient vers une etendue de terrain accidente, situee a quelque sept ou huit cents metres de la et separee des jardins entretenus du domaine par un mur de pierre grise, eclabousse de vert citron et de bleu
