ennuyee de ne pouvoir dechiffrer les signaux de cette sauteuse. Lorsqu’elle la devisageait, ses traits ne la trahissaient pas plus : Trini semblait s’etre compose avec soin un masque d’impassibilite. « Eh bien, se dit Robin, on peut toujours essayer. » Elle dut se hausser pour passer le bras par-dessus l’epaule de l’autre femme. Elle l’embrassa sur les levres. Lorsqu’elle s’ecarta, Trini souriait.
« Alors, c’est quoi ton boulot, au juste ? » Robin se pencha pour reprendre le joint puis elle se remit sur les coudes. Elles etaient allongees l’une pres de l’autre en se faisant face. La chevelure ebouriffee de Trini etait eclairee a contre-jour par la lumiere de la fenetre ouverte.
« Je suis une prostituee.
— Qu’est-ce que c’est que ca ? »
Trini roula sur le cote, pliee en deux par une crise de rire. Robin gloussa de concert mais son rire s’eteignit bien avant celui de Trini.
« Mais d’ou diable est-ce que tu sors ? Ne reponds pas, je le sais. De cette grande boite de conserve celeste. Tu ne sais vraiment pas ?
— Je n’aurais pas demande, sinon. » Robin etait a nouveau ennuyee : elle n’aimait pas avoir l’air ignorante. Ses yeux qui cherchaient un endroit ou se poser tomberent sur le mollet de Trini. Elle le caressa d’un air absent. Trini se rasait les jambes – sans que Robin puisse y voir une raison valable – et ne laissait des poils que sur les bras. Robin, quant a elle, s’epilait partout ou elle avait un tatouage : a savoir le bras gauche et la jambe droite, une partie du pubis et une large zone circulaire autour de l’oreille gauche.
« Je suis desolee. On appelle ca le plus vieux metier du monde. Je procure du plaisir sexuel contre de l’argent.
— Tu vends ton corps ? »
Trini rit. « Pourquoi dis-tu cela ? Je vends un service. Je suis une travailleuse qualifiee munie d’un diplome scolaire. »
Robin se redressa. « Ca y est, maintenant je me rappelle : tu es une putain !
— Plus maintenant. Je suis a mon compte. »
Robin avoua ne pas saisir. Elle avait bien entendu parler de ce concept d’amour venal mais elle avait encore du mal a l’integrer a ses notions d’economie encore brumeuses. Dans ce tableau, il etait cense exister quelque part un esclavagiste qui vendait le corps des femmes a des hommes moins riches que lui.
« Je crois que nous avons un probleme de terminologie. Tu parles de prostituee et de putain comme si c’etait la meme chose. Je suppose que ce fut le cas a une epoque. Tu peux travailler par l’intermediaire d’une agence, ou bien en maison : la, tu es une putain. Ou tu peux etre a ton compte et tu es alors une courtisane. Sur Terre, bien entendu. Ici, il n’y a pas de reglementation : c’est chacun pour soi. »
Robin essaya de debrouiller tout cela mais sans succes. Que Trini puisse garder l’argent qu’elle gagnait ne collait pas avec l’image qu’elle se faisait d’une societe de sauteurs. Car cela impliquait que son corps lui appartenait en propre, ce qui bien evidemment n’etait pas le cas, du moins aux yeux des hommes. Elle etait certaine que les paroles de Trini recelaient une contradiction logique mais elle etait trop crevee pour s’en soucier pour le moment. Une chose en tout cas semblait claire :
Combien je te dois, alors ? »
Les yeux de Trini s’agrandirent. « Tu crois que… oh non, Robin. Ca, je le fais pour moi. Faire l’amour avec les hommes est mon boulot, c’est mon gagne-pain. Mais je fais l’amour avec les femmes parce que je les aime. Je suis une lesbienne. » Pour la premiere fois, Trini semblait sur la defensive. « Je crois deviner ce que tu penses. Pourquoi une femme qui n’aime pas les hommes gagne-t-elle sa vie en baisant avec eux ? Ca parait un peu…
— Non, je ne pensais pas du tout a ca. Ce que tu as dit en premier est a peu pres
7. Paradis Parfait
Chris loua une Titanide pour se faire conduire en un lieu denomme la Porte des Vents ou, lui avait-on dit, il pourrait prendre un ascenseur menant au moyeu. La Titanide etait une femelle pie a la longue robe bleue et blanche et repondait au doux nom de Castagnette (Duo lydien diese) Blues mais c’etait plutot Chris qui avait le blues. La Titanide parlait quelques mots d’anglais et tenta bien de lier conversation mais Chris ne repondant que par des grognements, elle passa le reste du trajet a jouer du cor tout en galopant a bride abattue.
Le voyage commenca a l’interesser une fois qu’ils eurent laisse Titanville derriere eux. La chevauchee s’effectuait avec la douceur d’un parcours en aeroglisseur. Ils franchirent des collines brunes et longerent un affluent impetueux du fleuve Ophion. Puis la pente devint plus forte a mesure qu’ils approchaient de l’imposante Porte des Vents.
Gaia etait un pont suspendu circulaire. Son moyeu tenait lieu d’ancrage pour resister a la force centrifuge. Rayonnant a partir de celui-ci, des cables descendaient a l’interieur des rayons et le reliaient a l’armature osseuse formant le soubassement de la couronne. D’un diametre de cinq kilometres, chaque cable etait compose de centaines de torons entrelaces. Ils contenaient les canalisations des circuits de chauffage et de refroidissement ainsi que des arteres transportant les elements nutritifs. Une partie des cables se raccordait au sol a angle droit mais en majorite ceux-ci emergeaient de la vaste embouchure des rayons en s’inclinant progressivement a travers le terminateur pour aller s’arrimer dans les zones diurnes.
La Porte des Vents etait le nom de l’ancrage sur Hyperion d’un cable incline. On aurait dit un long bras jailli de l’obscurite aux doigts agrippes au sol, croches dans un amoncellement d’eboulis. Au milieu de ce labyrinthe de failles et de rocs effondres, les vents se mettaient a chanter lorsque l’air etait aspire vers le moyeu pour s’y deverser et redescendre ensuite par les rayons. Tel etait en effet le systeme millenaire de climatisation de Gaia, le moyen par lequel elle evitait la formation d’un gradient de pression et maintenait un taux d’oxygene compatible avec la vie dans une colonne d’air haute de six cents kilometres.
La Porte etait egalement l’escalier par lequel les Anges montaient au ciel. Mais telle n’etait pas presentement la destination de Chris et Castagnette : l’ascenseur en effet se trouvait de l’autre cote.
Il fallut a la Titanide pres d’une heure – d’une rev, se corrigea Chris – pour contourner le cable. La vue qu’offrait la face opposee etait imposante : le cable d’un poids incalculable etait suspendu dans les airs au-dessus d’eux, tel un gratte-ciel erige parallelement au sol. Sous le cable, le terrain etait anormalement desole. Ce n’etait pas uniquement une question de manque de soleil : Gaia etait connue pour son caractere prolifique – elle abritait des formes de vie adaptees aux environnements les plus extremes, y compris l’obscurite perpetuelle. Pourtant, ce n’est qu’a proximite du terminus de l’ascenseur que se developpait une vie vegetale.
Le terminus proprement dit etait une capsule molle et sombre de trois metres sur quatre terminee par un orifice dilate. L’autre extremite s’appuyait contre un sphincter d’un type courant sur Gaia. Ces orifices debouchaient sur le systeme circulatoire qu’on pouvait toujours – si l’on osait – utiliser comme moyen de transport. Les capsules etaient des corpuscules qui – selon cette organisation symbiotique caracteristique de Gaia – abritaient un systeme de survie : place a l’interieur, tout animal respirant de l’oxygene pouvait y survivre jusqu’a ce qu’il meure d’inanition.
Chris grimpa et s’assit dans un repli interieur en forme de siege. Des filaments qui croissaient sur la paroi permettaient de s’arrimer solidement. Chris s’en servit. C’etait son troisieme voyage a bord de ce que les autochtones surnommaient les autos-tamponneuses. Il savait que le trajet pouvait etre inconfortable, en particulier lorsque la capsule se faisait ballotter dans les remous aux embranchements.
L’interieur etait luminescent. Une fois l’ouverture scellee derriere lui, Chris regretta de ne pas avoir emporte un livre. Il allait affronter un parcours de trois heures avec pour seule compagnie son estomac retourne et la perspective qu’au bout de la ligne il lui faudrait se faire interviewer par un Dieu.
Il y eut un bruit de succion tandis que la capsule etait aspiree via le dedale protecteur des valves jusqu’a l’interieur du cable. Elle cahota d’oreillette en ventricule puis, avec un surprenant sursaut de puissance, se rua vers le ciel.