peux faire, c’est t’efforcer de ne pas y penser. Et pourtant la connaissance est la, l’information implantee, quelque part tout au fond. Tu pourrais – tu devrais – vivre en bonne intelligence avec elle, malgre tout, et pourtant je ne crois pas que ce soit le cas…

Et j’ai de la peine pour toi, car je crois savoir, maintenant, qui tu hais reellement.

Elle sortit rapidement de la transe : la source de produits chimiques – les glandes situees dans son cou et dans son crane – s’etait brusquement tarie. Les composes deja presents dans les cellules cerebrales de la jeune fille entreprirent de se degrader, lui rendant ainsi sa liberte.

La realite lui souffla au visage ; elle sentit sur sa peau la brise fraichissante et epongea la sueur sur son front. Il y avait des larmes dans ses yeux ; elle les essuya a leur tour tout en reniflant et en frottant son nez rougi.

Encore un echec, songea-t-elle amerement. Mais c’etait une amertume juvenile, instable, une espece de contrefacon, un sentiment qu’elle endossait momentanement comme un enfant qui essaie des vetements d’adulte. Elle se delecta un instant de la sensation d’etre vieille et sans illusions, puis passa a autre chose. Cette humeur-la ne convenait pas. Il sera grand temps d’en eprouver une version authentique quand j’aurai effectivement pris de l’age, se dit-elle avec une pointe d’ironie desabusee en souriant a l’alignement de collines qui se profilait a l’autre bout de la plaine.

Mais cela n’en restait pas moins un echec. Elle avait espere qu’il lui viendrait une idee quelconque a propos des Idirans, ou de Balveda, du Metamorphe, de la guerre, ou… de n’importe quoi d’autre…

Et au lieu de cela, rien que des lieux communs, des faits acceptes, un terrain deja bien connu.

Une espece de degout de soi a l’idee d’etre humaine, une brusque comprehension du fier dedain que les Idirans temoignaient a ses semblables, la certitude reaffirmee qu’au moins chaque chose etait sa signification propre, et pour finir, un apercu – probablement faux, probablement trop bienveillant – du caractere d’un homme qu’elle n’avait jamais rencontre, et qu’elle ne rencontrerait jamais ; un homme separe d’elle par toute une galaxie ou presque, et toute une morale aussi.

Elle ramenerait donc bien peu de chose de son pic enneige.

Elle soupira. Il y avait du vent, et elle regarda les nuages s’amasser tres loin, au-dessus de la haute chaine de montagnes. Il fallait qu’elle commence a redescendre tout de suite si elle voulait prendre l’orage de vitesse. Elle aurait l’impression de tricher si elle n’arrivait pas en bas uniquement par ses propres moyens, et Jase ne lui menagerait pas ses reprimandes si le temps se gatait au point qu’elle doive appeler un aero.

Fal ’Ngeestra se remit debout. La douleur se reveilla dans sa jambe et lui remit en memoire son point faible. Elle marqua une courte pause, le temps de reevaluer l’etat de l’os en cours de reconstitution, puis – decretant qu’il tiendrait le coup – entama sa descente vers le monde qui l’attendait tout en bas et qui, lui, n’etait pas prisonnier des glaces.

11. Le Complexe de Commandement : stations

On le secouait doucement.

— Debout, maintenant. Allez, allez, assez dormi ! On se leve maintenant…

Il reconnut la voix : c’etait celle de Xoralundra. Le vieil Idiran s’efforcait de le reveiller. Il fit semblant de continuer a dormir.

— Je sais que vous ne dormez plus. Allez, il est temps de se lever.

Il ouvrit les yeux en feignant la lassitude. Xoralundra se tenait devant lui, dans une piece circulaire bleu vif pourvue de vastes divans loges au fond d’alcoves pratiquees dans les murs tendus de bleu. La lumiere etait tres vive. Il se protegea les yeux et regarda l’Idiran.

— Qu’est-il arrive au Complexe de Commandement ? s’enquit-il en promenant son regard autour de la piece ronde et bleue.

— Ce reve-la est fini, maintenant. Vous vous en etes brillamment tire, recu avec les honneurs. L’Academie et moi-meme sommes tres contents de vous.

Malgre lui, il se sentit flatte. Ce fut comme si une brusque chaleur l’enveloppait tout entier, et il ne put reprimer le sourire qui vint s’epanouir sur son visage.

— Merci, dit-il.

Le Querl approuva.

— Vous avez fait merveille en tant que Bora Horza Gobuchul, reprit Xoralundra de sa voix tonnante. A present, vous avez droit a un conge ; vous pouvez aller jouer avec Gierachell.

Au moment ou Xoralundra fit cette declaration, il s’assit sur sa couche et laissa pendre ses jambes en s’appretant a se laisser tomber au sol. Il sourit au vieux Querl.

— Qui ca ? fit-il dans un acces de gaiete.

— Votre amie Gierachell, repliqua l’Idiran.

— Ah, vous voulez dire Kierachell, fit-il en riant et en secouant la tete.

Decidement, Xoralundra se faisait vieux.

— Je veux dire Gierachell, insista froidement l’Idiran en faisant un pas en arriere et en lui jetant un regard etrange. Peut-on savoir qui est Kierachell ?

— Dois-je comprendre que vous ne le savez pas ? Dans ce cas, comment avez-vous pu vous tromper sur son nom ? ajouta-t-il en secouant a nouveau la tete devant la sottise du Querl.

Mais peut-etre etait-ce encore une epreuve ?

— Un instant, reprit Xoralundra. (Il contempla un objet qu’il tenait a la main et qui projetait un ballet de lumieres colorees sur son visage large et luisant. Puis il plaqua sa main libre sur sa bouche et une expression de stupefaction totale se peignit sur ses traits tandis qu’il se retournait vers Horza et prononcait :) Pardonnez-moi.

Puis il tendit subitement le bras et le renfonca sans menagements : dans le…

Il se redressa en position assise. Quelque chose lui couinait dans l’oreille.

Puis il se relaxa lentement en scrutant autour de lui les tenebres granuleuses afin de se rendre compte : les autres avaient-ils entendu la meme chose ? Non, ils ne bougeaient pas. Il ordonna au telecapteur de se desactiver. Dans son oreille, le son s’evanouit. On distinguait la coque d’Unaha-Closp, tres haut dans les airs, au sommet du portique le plus eloigne.

Horza releva sa visiere et essuya la sueur qui ruisselait sur ses sourcils et sur son nez. A chaque reveil, il avait du attirer l’attention du drone. Il se demanda ce que pouvait bien se dire la machine, ce qu’elle pensait de lui maintenant. Y voyait-elle assez bien pour en conclure qu’il faisait des cauchemars ? Ses lentilles pouvaient-elles percer sa visiere et distinguer son visage ? Percevait-elle les infimes tressaillements de son corps a mesure que son cerveau concevait des images qui lui etaient propres a partir de miettes de vecu ? Il pouvait toujours opacifier sa visiere, provoquer l’elargissement de sa combinaison et la bloquer en mode rigide.

Il se representa l’image qu’il devait renvoyer a la machine : une petite chose tendre et nue qui se debattait contre ses propres illusions a l’interieur d’un cocon dur, et qui se convulsait dans son coma.

Il decida de rester eveille jusqu’a ce que les autres commencent a se manifester.

La nuit passa et la Libre Compagnie retrouva a son reveil le labyrinthe et ses tenebres. Le drone ne lui dit pas qu’il l’avait remarque pendant la nuit, et Horza lui-meme ne posa pas de questions. Il se montra faussement gai et enjoue et fit le tour de ses compagnons en riant et en distribuant les claques dans le dos, leur disant qu’ils atteindraient la station 7 le jour meme, et qu’une fois la-bas on pourrait rebrancher le courant et remettre en marche les transtubes.

— Tu sais quoi, Wubslin ? fit-il en souriant a l’ingenieur qui se frottait les yeux. On va voir si on ne peut pas faire demarrer un de ces trains geants, juste histoire de se faire plaisir.

— Ma foi, repondit l’autre en baillant, si ca ne pose pas de probleme…

— Pourquoi ca en poserait ? retorqua Horza en ouvrant tout grands les bras. A mon avis, M. Maitre-a-bord a decide de nous ficher la paix ; je crois qu’il ferme les yeux sur toute l’affaire. On va faire rouler un de ces supertrains, d’accord ?

Wubslin s’etira et hocha la tete en souriant.

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