— Eh bien, d’accord. Ca me parait une bonne idee.

Horza lui renvoya un grand sourire, conclut par un clin d’?il et s’en alla liberer Balveda. On a l’impression de lacher une bete sauvage, songea-t-il en deplacant le tambour a cable dont il s’etait servi pour bloquer la porte. Il s’attendait plus ou moins a la trouver envolee, miraculeusement debarrassee de ses liens et sortie de la piece sans en avoir ouvert la porte, mais en jetant un coup d’?il il la vit tranquillement etendue dans ses vetements chauds ; toujours attache au mur ou l’avait fixe Horza, le harnais d’immobilisation creusait des depressions dans la fourrure de sa veste.

— Bien le bonjour, Perosteck ! lanca-t-il jovialement.

La prisonniere se redressa lentement en faisant rouler ses epaules et en etirant son cou.

— Ecoute, repondit-elle, grincheuse. Vingt ans chez ma mere – c’est-a-dire plus que n’en saurait supporter une jeune fille gaillarde et pleine d’allant dans mon genre, qui s’adonne a tous les plaisirs que la Culture ait jamais inventes –, plus une annee ou deux de maturation, dix-sept chez Contact et quatre chez Circonstances Speciales n’ont rien fait pour me rendre aimable et prompte au reveil le matin. Tu n’aurais pas un peu d’eau, par hasard ? J’ai dormi trop longtemps, j’etais mal installee, il faisait noir et froid, j’ai fait des cauchemars que je croyais horribles jusqu’a ce que, en me reveillant, je me rememore la realite qui m’attendait, et… il me semble avoir recemment mentionne la possibilite d’avoir un peu d’eau, non ? Tu ne m’as pas entendue ? Ou bien dois-je en conclure que je n’y ai pas droit ?

— Je vais t’en chercher, fit-il en repartant vers la porte. (Puis il s’immobilisa.) Au fait, tu avais raison. On ne peut pas dire que tu sois tres aimable le matin.

Balveda secoua la tete dans l’obscurite. Puis elle porta un doigt a sa bouche et entreprit de frotter l’interieur, comme pour se masser les gencives ou nettoyer ses dents ; a la suite de quoi elle resta simplement assise la, la tete entre les genoux, a contempler le neant noir de jais du sol de lave froide en se demandant si son dernier jour etait venu.

Ils se tenaient dans une vaste grotte en demi-cercle creusee a meme le roc, qui surplombait le chantier d’entretien-reparation de la station 4. Elle mesurait bien trois cents metres carres, et un a-pic de trente metres separait la galerie evidee ou ils se tenaient du sol de l’immense salle souterraine tout encombree de machines et d’equipements divers.

De gigantesques ponts volants capables de soulever et de supporter un train entier pendaient au plafond, dont trente autres metres de tenebres les separaient. A mi-chemin, un portique suspendu s’elancait dans les airs et traversait la caverne d’un bord a l’autre, divisant en deux parties egales son enorme volume sombre.

Ils etaient prets a prendre le depart. Horza donna le signal.

Wubslin et Neisin penetrerent chacun dans un des petits tubes secondaires conduisant respectivement au tunnel principal du Complexe et au tube de transit. Ils utilisaient leurs anti-g. Une fois dans les tunnels, ils se maintiendraient a la meme hauteur que les autres. Horza activa son propre anti-g, s’eleva a un metre du sol et entra dans un tunnel donnant acces a la galerie pietonne, puis entama lentement sa descente vers la station 5, situee a quelque trente kilometres de la. Les autres viendraient derriere en se deplacant de la meme facon. Balveda et le materiel se partageaient la palette du drone.

Il sourit en la voyant s’y asseoir ; elle lui rappelait brusquement Fwi-Song tronant sur sa litiere d’apparat, dans l’espace et la clarte solaire d’un lieu desormais disparu. La comparaison lui parut merveilleusement absurde.

Horza continua d’avancer dans le tunnel pieton, en s’arretant a l’oree de chaque tube annexe pour y jeter un coup d’?il et contacter les autres par la meme occasion. Les differents capteurs de sa combinaison etaient tous regles au maximum de leur receptivite ; la moindre trace lumineuse, le plus tenu des bruits, toute alteration survenant dans la circulation de l’air, voire une quelconque vibration de la roche alentour : rien ne leur echapperait. Les odeurs inattendues seraient egalement enregistrees, ainsi que l’energie tapie dans les cables, au c?ur des parois du tunnel, sans compter les communications radio de quelque espece que ce fut.

Il avait songe un moment a emettre un signal destine aux Idirans a mesure qu’ils progressaient, mais s’etait ravise. Il en avait tout de meme diffuse un depuis la station 4, sans obtenir de reponse, mais le reiterer en route aurait ete trop revelateur dans l’hypothese ou (ainsi qu’il s’en doutait) les Idirans ne seraient pas d’humeur a ecouter ce qu’il avait a dire.

Il avancait dans le noir comme sur un siege invisible, son SOERC dans les bras. Il entendait les battements de son c?ur, le son de sa respiration et le doux chuintement qu’emettait l’air froid et confine en glissant sur sa combinaison. Celle-ci enregistrait la presence de vagues radiations de fond emises par le granite environnant et melees de rayons cosmiques intermittents. Sur sa visiere se peignait une fantomatique image radar des tunnels a mesure qu’ils se devidaient dans la masse rocheuse.

Par endroits, le souterrain devenait rectiligne. En se retournant, il pouvait alors distinguer le petit groupe qui suivait, cinq cents metres derriere lui. A d’autres moments, le tunnel decrivait une serie de lacets qui reduisaient a deux cents metres tout au plus le champ de vision fourni par sa sonde radar ; alors il avait l’impression de flotter seul dans le noir glacial.

Dans la station 5, ils tomberent sur un champ de bataille.

Signe avant-coureur, la combinaison de Horza avait capte des odeurs bizarres ; il y avait dans l’air des molecules organiques carbonisees. Il avait ordonne aux autres de faire halte, et procede seul en s’entourant de prudence.

Quatre medjels morts etaient etendus pres d’une paroi de la caverne silencieuse et sombre ; leurs cadavres calcines et demembres faisaient echo aux corps de Metamorphes raidis par le froid gisant dans la base. Au-dessus des victimes, on avait trace dans le mur, au lance-flammes, des symboles religieux idirans.

Il y avait eu echange de coups de feu. Les murs de la gare etaient cribles de petits crateres et de longues balafres signalant un combat au laser. Horza decouvrit ce qui restait d’un fusil-laser a demi reduit en miettes et dans lequel s’etait enchasse un petit morceau de metal. Les corps des medjels avaient ete dechiquetes par des centaines de ces minuscules projectiles.

Tout au fond de la gare, derriere une serie de rampes d’acces partiellement demolies, il trouva les elements epars d’une espece d’engin sommairement assemble, un genre de canon sur roues evoquant une voiture blindee miniature. Sa tourelle estropiee contenait encore des munitions et, tout autour de l’epave roussie par le feu, on voyait des balles, telles des graines disseminees par le vent.

— Le Mental ? fit Wubslin en contemplant ce qui restait du petit vehicule. C’est lui qui a fabrique ce truc ? ajouta-t-il en se grattant la tete.

— Je ne vois pas d’autre explication, repondit Horza en regardant Yalson.

La jeune femme explorait prudemment, du bout de sa botte, le metal dechire de la carcasse ; elle se tenait prete a riposter en cas d’attaque.

— Je n’ai jamais rien vu qui ressemble a ca dans ces tunnels, mais on peut fabriquer ce genre de chose dans les ateliers ; il y a encore quelques vieilles machines qui fonctionnent. Pas evident, mais si le Mental a toujours quelques champs en etat de marche, et disons un drone ou deux, ca n’a rien d’impossible. Il a eu tout le temps necessaire.

— Pas tres raffine, commenta Wubslin en manipulant une piece de mecanisme. (Il se retourna pour jeter un coup d’?il aux cadavres de medjels alignes au fond de la salle et ajouta :) Mais cet engin a tout de meme rempli son office.

— D’apres mes calculs, il ne reste plus de medjels, rencherit Horza.

— Seulement deux Idirans, remarqua Yalson avec aigreur tout en lancant un coup de pied dans une roulette en caoutchouc.

Celle-ci traversa les debris en roulant sur environ deux metres, et vint s’affaler non loin de Neisin, qui fetait la decouverte des medjels elimines en faisant honneur a sa flasque.

— Tu es sur que ceux-la ne rodent pas encore dans les parages ? s’enquit Aviger en promenant un regard inquiet autour de lui.

Dorolow scruta a son tour l’obscurite et traca le signe du Cercle de la Flamme.

— Sur et certain, confirma Horza. J’ai verifie.

La fouille de la station 5 n’avait pas pose de probleme ; ce n’etait qu’une gare ordinaire, une serie d’aiguillages, une simple chicane dans le circuit dedouble du Complexe, qui offrait aux trains un espace pour stationner et se connecter aux relais de communication entre sous-sols et surface. La caverne principale etait flanquee de quelques salles et autres entrepots, mais il n’y avait la ni interrupteurs permettant d’agir sur

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