l’alimentation en energie, ni baraquements ou salles de controle d’aucune sorte, ni chantiers d’entretien-reparation dignes de ce nom. Des traces dans la poussiere indiquaient la direction suivie par les Idirans apres l’accrochage avec l’automate sommaire du Mental, et qui etait celle de la station 6.

— Tu crois qu’on trouvera un train dans la suivante ? demanda Wubslin.

— Normalement, oui, acquiesca Horza.

L’ingenieur opina a son tour en posant un regard vide d’expression sur la double paire de rails d’acier qui luisait. Balveda descendit d’un coup de reins de sa palette et etira ses jambes. Horza n’avait pas desactive le capteur a infrarouge de sa combinaison, et distingua la chaleur degagee par le souffle de la jeune femme, qui forma devant sa bouche une brume teintee de rouge. La jeune femme frappa dans ses mains et tapa du pied.

— Fait toujours pas tres chaud, hein ? lanca-t-elle.

— Ne vous en faites pas pour ca, grommela le drone au-dessous de sa palette. Avec un peu de chance je vais bientot entrer en surchauffe, ce qui devrait vous procurer un certain confort en attendant que je claque.

Balveda eut un petit sourire et reprit place sur la palette en regardant Horza.

— Tu cherches toujours a convaincre tes petits copains tripedes que nous sommes tous du meme bord ? fit-elle.

Le drone poussa une exclamation moqueuse.

— On verra, se contenta de repondre Horza.

Une fois de plus, il n’y avait plus que sa respiration, les battements de son c?ur et l’air qui bruissait contre sa combinaison.

Les tunnels s’enfoncaient dans la nuit noire de la roche millenaire tel un insidieux labyrinthe circulaire.

— La guerre ne s’arretera pas, disait Aviger. Elle finira par s’eteindre.

Horza avancait dans le tunnel en ecoutant d’une oreille la conversation des autres sur le canal ouvert ; ils venaient toujours derriere lui. Le Metamorphe avait renvoye sur un petit ecran situe a hauteur de joue le signal fourni par ses micros exterieurs et relaye par les haut-parleurs de son casque ; il en resultait une trace indiquant le silence. Aviger poursuivit :

— A mon avis, on a tort de croire que la Culture va ceder aussi facilement. Moi, je dis qu’elle va continuer a se battre, parce qu’elle y croit. Les Idirans ne baisseront pas les bras non plus ; ils lutteront jusqu’au bout, et les deux adversaires s’affronteront jusqu’a envahir toute la galaxie ; leurs armements, leurs bombes, leurs rayons et je ne sais quoi encore seront de plus en plus performants, et au bout du compte, la galaxie tout entiere ne sera plus qu’un vaste champ de bataille. Ils finiront par faire sauter toutes les etoiles, toutes les planetes, toutes les Orbitales, bref, tout ce qui est assez gros pour qu’on se tienne dessus, a la suite de quoi ils detruiront leurs vaisseaux respectifs – d’abord les gros, puis les plus petits ; on en arrivera par vivre tous en combi individuelle et a se tirer dessus avec des armes assez puissantes pour faire exploser une planete… Je vous le dis moi, c’est comme ca que ca finira ; ils inventeront des armes ou des drones toujours plus miniaturises, et il ne restera plus que des machines de plus en plus petites pour se battre dans ce qui restera de la galaxie, et personne de vivant pour se rappeler comment tout a commence.

— Ma foi, intervint la voix d’Unaha-Closp, c’est assez excitant comme perspective. Mais… et si les choses tournaient mal ?

— Ton comportement au combat est trop negatif, Aviger, protesta Dorolow de sa voix haut perchee. Il faut etre plus positif que ca. La competition joue toujours un role formateur ; l’affrontement doit etre considere comme une epreuve a remporter, la guerre fait partie integrante de la vie et du processus evolutionniste. Une fois parvenu a son degre extreme, c’est alors qu’on se trouve soi-meme…

— … dans la merde, generalement, coupa Yalson, ce qui fit sourire Horza.

— Yalson, reprit Dorolow, meme si tu n’es pas d’ac…

— Silence ! interrompit brusquement Horza. (L’ecran pres de sa joue venait de palpiter brievement.) Restez ou vous etes. Je detecte un son vers l’avant.

Il s’immobilisa dans les airs et bascula le signal exterieur de l’ecran vers ses haut-parleurs.

Un bruit grave, caverneux et forme de pulsations sourdes, tel un ressac puissant percu a bonne distance, ou encore des coups de tonnerre retentissant tres loin dans la montagne.

— Il y a quelque chose qui fait du bruit la-bas, les informa-t-il.

— A quelle distance de la prochaine station ? s’enquit Yalson.

— Environ deux kilometres.

— Tu crois que c’est eux ? demanda Neisin d’un ton subitement anxieux.

— C’est probable, repondit Horza. Bon, j’y vais. Yalson, mets Balveda dans le harnais d’immobilisation. Tout le monde verifie le fonctionnement de son arme. Pas un bruit. Wubslin, Neisin, avancez lentement. Arretez-vous des que vous apercevrez la gare. Je vais essayer de parler a ces gens.

Le grondement intermittent resonnait toujours ; Horza avait l’impression d’entendre un eboulement dans une mine, au c?ur d’une montagne.

Il approchait de la station. Une porte antisouffle entra dans son champ de vision, a un angle du tunnel. La gare devait se trouver une centaine de metres plus loin. Il percut un fort martelement metallique qui remontait dans le tunnel, sonore et grave, a peine assourdi par la distance ; on aurait dit que quelqu’un basculait d’enormes leviers d’aiguillages ou attachait de lourdes chaines. La combinaison enregistrait la presence dans l’air de molecules organiques – l’odeur des Idirans. Il depassa le rebord en saillie de la porte antisouffle et vit tout a coup la station.

Il y avait de la lumiere, dans la station 6 ; une lumiere jaunatre et faible, comme celle d’une torche sur le point de s’eteindre. Il attendit, pour s’avancer plus pres, que Wubslin et Neisin annoncent qu’eux aussi apercevaient la station.

Il y avait un train du Complexe de Commandement en gare ; avec ses trois etages, son corps renfle et ses trois cents metres de long, il emplissait a demi le cylindre de la caverne. La lumiere en question provenait de l’avant du train, tout au fond, la ou se trouvait la cabine de pilotage. C’etait aussi du train que venaient les sons. Il traversa le tunnel pieton de maniere a pouvoir embrasser du regard le reste de la gare.

Tout au bout du quai, le Mental flottait dans l’air.

Il le contempla un instant, puis demanda un agrandissement de l’image pour etre sur de ne pas se tromper. La chose avait l’air authentique ; c’etait une forme ellipsoidale d’environ quinze metres de long sur trois de diametre, qui luisait d’un jaune argente sous la chiche clarte dispensee par la cabine du train, et qui flottait dans cet air jamais renouvele comme un poisson mort a la surface d’un etang croupi. Il consulta son detecteur de masse : il enregistrait le signal indistinct emis par le reacteur du train, mais rien d’autre.

— Yalson, murmura-t-il tout en sachant que ce n’etait pas necessaire, que dit le detecteur de masse ?

— Je ne vois qu’une faible trace ; un reacteur, sans doute.

— Wubslin, reprit Horza, j’apercois quelque chose qui ressemble fort au Mental, ici, dans la station, suspendu en l’air au bout du quai. Mais ca n’apparait sur aucun des deux detecteurs. Tu crois que c’est son anti-g qui le rend indetectable ?

— Normalement, non, s’etonna Wubslin en retour. Un detecteur de gravite passive n’y verrait peut-etre que du feu, mais pas les…

Un fracas metallique assourdissant retentit au niveau du train. La combinaison de Horza signala une brusque elevation du taux de radiation local.

— Bordel de merde ! fit-il.

— Qu’est-ce qui se passe ?

C’etait la voix de Yalson, suivie d’une serie de cliquetements et craquements qui resonnerent de part et d’autre de la station. Une nouvelle lumiere jaunatre de meme intensite apparut sous le wagon du reacteur, vers le milieu du train.

— Ils trafiquent dans le wagon-reacteur, voila ce qui se passe !

— Bon Dieu, s’alarma Wubslin. Ils ne savent donc pas a quel point tous ces trucs sont anciens ?

— Pourquoi font-ils ca ? interrogea Aviger.

— Peut-etre pour remettre le train en marche grace a ses propres ressources, avanca Horza. Completement insense.

— Ils sont peut-etre trop paresseux pour remonter leur proie a la force des bras jusqu’a la surface, proposa le drone.

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