qu’elle ne distingua pas les mots. Des decharges de plasma traverserent bruyamment le quai sur toute sa longueur ; elles provenaient du nez du vehicule, mais d’un point situe plus haut dans les airs, au niveau des rampes d’acces avant. Yalson riposta. Neisin se mit a arroser dans la meme direction, puis marqua une pause.
— … sin ! Arrete ! hurla de nouveau la voix aux oreilles de Yalson. (C’etait Balveda.) Ton fusil… detraque, il va… (La voix de l’agent de la Culture se perdit dans le vacarme car Neisin recommencait a tirer.)… exploser !
Yalson entendit Balveda pousser un cri de desespoir. Puis une fine ligne de lumiere et de son parut se repandre d’un bout a l’autre de la gare, pour aboutir a Neisin. Cette tige resplendissante de bruit et de flamme s’epanouit en une deflagration que Yalson ressentit a travers sa combinaison. L’arme de Neisin etait reduite en miettes, eparpillee sur le quai ; lui-meme avait ete projete contre la paroi, ou il s’ecroula et ne bougea plus.
— Bordel de merde ! s’entendit proferer Yalson, qui s’elanca le long du train et en remonta toute la longueur au pas de course en s’efforcant d’ouvrir son angle de tir. Elle sentit qu’on lui tirait dessus d’en haut, mais bientot les coups de feu cesserent et il y eut une pause pendant laquelle elle continua de courir et de tirer ; alors apparut le second Idiran, juche au niveau superieur de la rampe d’acces avant, tout au fond du quai, un pistolet dans chaque main. Au mepris de Yalson et des rafales que lui expediait Wubslin, il pointa une de ses armes dans le sens de la largeur de la caverne, tout droit sur le Mental.
L’ellipsoide argente entra en mouvement et partit en direction du tunnel pieton oppose a celui par lequel la Libre Compagnie avait fait son entree dans la gare. Le premier tir de l’Idiran parut le traverser de part en part, ainsi que le deuxieme ; la troisieme decharge entraina sa disparition pure et simple. Il ne resta a sa place qu’une legere langue de fumee.
Mais bientot Yalson et Wubslin firent mouche, et la combinaison de l’Idiran se mit a scintiller. Le guerrier tituba et fit volte-face comme pour se remettre a tirer dans leur direction, mais a ce moment-la sa combinaison blindee ceda. Il fut projete en arriere sur toute la profondeur du portique, un bras disparaissant dans un nuage de feu et de fumee ; puis il bascula par-dessus le parapet de la passerelle et s’ecrasa au niveau intermediaire. Sa combinaison etait la proie de flammes vives ; une de ses jambes resta accrochee au garde-fou. Le pistolet a plasma lui sauta des mains. De nouveaux coups de feu fracasserent son casque imposant et en briserent la visiere noircie. Il resta suspendu la quelques secondes encore, affale, embrase, dansant sous l’impact des balles, puis la jambe accrochee au parapet ceda, se detacha d’un coup et tomba sur le quai. L’Idiran s’affaissa, ramasse sur lui-meme, sur le sol de la passerelle.
Horza ecouta de toutes ses forces. Ses oreilles carillonnaient toujours.
Au bout d’un moment, le calme revint. Une fumee acre lui piquait le nez : plastique calcine, metal fondu, viande grillee.
Il avait repris connaissance a temps pour apercevoir Yalson lancee en pleine course. Il avait bien essaye de la couvrir, mais ses mains tremblaient trop, et il n’avait pas reussi a faire fonctionner son arme. A present, plus personne ne tirait ; un silence absolu regnait. Il se leva et penetra d’un pas mal assure dans la gare, ou le train meurtri par l’escarmouche laissait echapper de la fumee.
Wubslin etait agenouille au cote de Dorolow et s’efforcait d’une main de defaire un des gants de son ami, dont la combinaison continuait de se consumer lentement. L’interieur de sa visiere etait tout barbouille de rouge et masquait entierement son visage.
Horza vit Yalson retraverser la gare pour revenir vers eux, toujours sur le qui-vive. Sa combinaison avait encaisse deux ou trois decharges de plasma au niveau du tronc, a en juger par les marques en spirale qui dessinaient des balafres noires sur son revetement gris. La jeune femme posa un regard soupconneux sur la passerelle arriere, ou gisait un Idiran immobile et pris au piege ; puis elle releva sa visiere.
— Ca va ? demanda-t-elle a Horza.
— Ca va. Un peu groggy. Mal a la tete.
Yalson acquiesca, et tous deux se dirigerent vers l’endroit ou gisait Neisin.
La vie de Neisin ne tenait plus qu’a un fil. Son fusil avait carrement explose et lui avait crible d’eclats la poitrine, les bras et le visage. Ce dernier n’etait plus qu’une bouillie ecarlate dont s’echappaient quelques bulles accompagnees de gemissements.
— Putain de merde ! fit Yalson.
Elle tira de sa combinaison un petit medipack et passa la main derriere ce qui restait de la visiere de Neisin afin d’injecter au blesse a demi conscient une bonne dose d’antalgique.
— Qu’est-ce qui s’est passe ? fit la petite voix d’Aviger sortant du casque de Yalson. Le danger est ecarte ?
Yalson consulta Horza du regard ; celui-ci haussa les epaules, puis fit oui de la tete.
— Oui, Aviger, tout va bien maintenant, repondit-elle. Tu peux venir.
— J’ai laisse Balveda se servir du micro de ma combi ; elle disait qu’elle…
— On a entendu, coupa Yalson.
— Elle a parle de… d’« eclatement du canon », c’est ca ? (Horza entendit la voix assourdie de Balveda confirmer ses dires.) D’explosion du fusil, ou quelque chose dans ce genre.
— Ma foi, c’est bien ce qui s’est passe, repliqua Yalson. Neisin est drolement mal en point. (Elle jeta un coup d’?il a Wubslin, qui reposait au sol la main de Dorolow. Il vit qu’elle le regardait et secoua la tete.) Dorolow s’est fait tuer, Aviger, reprit Yalson.
Le vieil homme ne reagit pas tout de suite. Puis :
— Et Horza ? demanda-t-il.
— Il a pris une rafale de plasma dans le casque. Degats materiels ; communications impossibles. Il va s’en tirer. (Yalson se tut un instant et soupira. Puis :) En revanche, on dirait bien qu’on a perdu le Mental. Il s’est volatilise.
Aviger attendit encore un peu avant de repondre, puis reprit d’une voix tremblante :
— Eh bien, on peut dire que c’est un beau gachis. « On debarque, on rembarque », hein ? Encore un exploit, quoi ! Je vois que notre ami le Metamorphe reprend l’?uvre de Kraiklyn la ou il l’a laissee !
Sa voix ou percait la colere monta dans l’aigu a la fin de sa phrase, puis il coupa brusquement son transcepteur.
Yalson regarda Horza, secoua la tete et dit :
— Quel vieux con !
Wubslin etait reste agenouille pres du cadavre de Dorolow. Ils l’entendirent sangloter a plusieurs reprises, puis il se retira a son tour du canal commun. Le souffle de plus en plus rare de Neisin faisait naitre des crachotements sur son masque de chair et de sang.
Yalson traca le Cercle de la Flamme au-dessus du brouillard rouge qui cachait aux regards le visage de Dorolow, puis couvrit son corps au moyen d’un drap trouve dans le paquetage. Horza ne sentait plus ses oreilles carillonner, et ses idees commencaient a s’eclaircir. Debarrassee de son harnais d’immobilisation, Balveda le regardait s’occuper de Neisin. Aviger se tenait a ses cotes en compagnie de Wubslin, dont le bras blesse avait deja recu les soins necessaires.
— J’ai entendu le bruit que faisait son arme, expliqua Balveda. Un bruit tres caracteristique.
Wubslin venait de demander pourquoi le fusil de Neisin avait explose, et comment la jeune femme avait pu comprendre ce qui se passait.
— Je l’aurais reconnu aussi si je n’avais pas pris un coup sur la tete, fit remarquer Horza.
Il etait occupe a retirer du visage du blesse inconscient de petits eclats de visiere, et a vaporiser du dermogel aux endroits ou le sang suintait. Neisin etait en etat de choc, probablement agonisant, mais on ne pouvait meme pas le sortir de sa combinaison : il y avait trop de sang coagule entre son corps et le materiau qui l’enveloppait. Ce sang jouerait assez bien son role de pansement biologique compressif jusqu’a ce qu’on lui enleve sa combinaison, mais a ce moment-la, il se remettrait a couler, et en trop d’endroits a la fois pour que ses compagnons puissent intervenir efficacement. Ils etaient donc contraints de laisser Neisin en l’etat, comme si, dans ce naufrage commun, homme et machine etaient devenus un seul et meme organisme fragile.
— Mais qu’est-ce qui s’est passe ? insista Wubslin.
— Eclatement du canon, repondit Horza. Il avait du regler tres bas le seuil d’explosion des projectiles, pour qu’ils explosent au contact de n’importe quelle surface, meme flexible. Alors les obus se sont mis a exploser en rencontrant l’onde de choc de leurs predecesseurs, au lieu d’attendre de rencontrer leur cible. Comme il n’arretait pas de tirer, cette onde a renfonce les explosions en plein dans la gueule de l’arme.
