avoir compris ; mais il se repassa mentalement les sons qu’elle avait proferes et, apres verification, en conclut que c’etait bien ce qu’elle avait dit. Et elle ne s’etait pas trompee : il n’arrivait pas a le croire. Rien a faire, il n’y croyait pas.
— Ne me demande pas si j’en suis sure, reprit Yalson.
Les yeux a nouveau baisses, elle tripotait ses doigts ; son regard ne les quittait que pour se fixer sur le sol du tunnel obscur. Ses mains nues depassaient de ses manches telles deux excroissances de chair pressees l’une contre l’autre.
— Il n’y a aucun doute la-dessus. (Elle le regarda en face, bien que Horza ne put distinguer ses yeux et qu’elle-meme eut sans doute du mal a discerner les siens.) J’avais raison, hein ? Tu ne me crois pas ? Je veux dire, il est de toi. C’est pour ca que je te le dis. Sinon, j’aurais garde ca pour moi, si tu… si tu n’etais pas le… enfin, si tu n’y etais pour rien, quoi. (Un haussement d’epaules.) Je pensais que tu comprendrais peut-etre l’allusion quand je t’ai demande si on avait encaisse beaucoup de radiations… Mais maintenant, tu te demandes comment c’est possible, hein ?
— Eh bien…, fit Horza apres s’etre eclairci la voix. (Il secoua la tete a son tour.) Tout ce qu’on peut dire, c’est que ca ne
— Ma foi, il y a bien une explication, soupira Yalson sans quitter des yeux ses doigts, qui se trituraient mutuellement. Mais la non plus, je ne pense pas que ca te plaise beaucoup.
— Vas-y quand meme.
— Euh… Eh bien voila. Ma mere… Ma mere vivait sur un Roc. Un Roc itinerant parmi d’autres, tu vois. Un des plus anciens. Il se… baladait dans la galaxie depuis neuf ou dix mille ans, et…
— Attends un peu, coupa Horza. Un des plus anciens
— … Et mon pere, lui… etait un homme originaire d’une planete ou le Roc s’etait arrete un jour. Ma mere lui avait promis qu’elle reviendrait, mais n’a jamais tenu parole. Je lui avais dit que, moi, j’irais y faire un tour, juste histoire d’aller rendre visite a mon pere, en admettant qu’il soit encore en vie… Sentimentalisme a l’etat pur, sans doute, mais ce qui est dit est dit, et un jour je tiendrai ma promesse. Si je me sors vivante de toute cette histoire.
Elle emit a nouveau le meme son, mi-rire, mi-grognement, et detacha un instant ses yeux de ses doigts convulses pour balayer rapidement du regard les profondeurs entenebrees de la station. Puis elle se retourna vers le Metamorphe, qui percut alors dans sa voix une urgence, presque une supplication.
— Je ne suis originaire de la Culture qu’a moitie, et seulement par la naissance, Horza. J’ai quitte le Roc des que j’ai eu l’age de manier correctement une arme a feu ; je me rendais bien compte que je n’etais pas a ma place au sein de la Culture. Et c’est comme cela, par mon pere, que j’ai herite du genofixage permettant la reproduction interespeces. Je n’y avais encore jamais reflechi. Normalement, ca doit dependre de ma volonte ; je dois desirer consciemment ne pas tomber enceinte, mais cette fois-ci, ca n’a pas marche. Il y a peut-etre un moment ou ma vigilance a ete prise en defaut. En tout cas, je ne l’ai pas fait expres, Horza, je t’assure. Ca ne m’est a aucun moment venu a l’esprit. Il se trouve que c’est arrive, c’est tout. Je…
— Tu le sais depuis quand ? demanda calmement Horza.
— Quelques jours avant qu’on ne debarque ici. Je ne sais plus exactement a quel moment je m’en suis apercue. D’abord, je n’ai pas voulu y croire. Mais je sais que c’est vrai. Ecoute… (Elle se pencha plus pres de lui, et une note de supplication perca de nouveau dans sa voix.) Je peux avorter. Rien qu’en y pensant, je peux m’en debarrasser, si tu veux. Je l’aurais deja fait si tu ne m’avais pas dit que tu n’avais aucune famille, personne pour perpetuer ton nom ; alors j’ai pense… Quant a moi, je me fiche bien de mon nom… Je me disais simplement que toi, tu…
Elle s’interrompit, rejeta brusquement la tete en arriere et passa ses doigts dans sa chevelure rase.
— Je suis touche que tu aies pense a cela, Yalson, declara-t-il.
Elle hocha la tete en silence et recommenca a se triturer les doigts.
— Quoi qu’il en soit, je te laisse le choix, Horza, reprit-elle sans le regarder. Je peux le garder. Je peux le laisser poursuivre sa croissance ou le maintenir a son stade actuel… Comme tu voudras. Si ca se trouve, je n’ai tout simplement pas envie de prendre cette decision. Ce que je veux dire c’est que… ce n’est peut-etre pas un sacrifice ; ca n’a peut-etre rien de noble. Mais enfin voila. A toi de choisir. Quant a savoir quel batard interespeces bizarroide je peux bien porter dans mon ventre, ca…
« Mais je pensais que tu devais etre au courant. Parce que je t’aime bien et que… Je ne sais pas. Parce qu’il etait temps que je fasse quelque chose pour quelqu’un, pour changer. (Elle secoua encore une fois la tete ; sa voix exprimait a la fois la perplexite, la contrition et la resignation.) Ou alors, je m’arrange pour me faire plaisir a moi-meme, comme d’habitude. Oh…
Il vint vers elle, les bras tendus. Elle fit subitement un pas en avant et l’enlaca. Les combinaisons ne facilitaient pas leur etreinte, et Horza se sentit le dos raide et tout endolori ; il la tint tout de meme contre lui et la berca doucement d’avant en arriere.
— Il ne serait presque pas de la Culture, Horza ; pour un quart seulement… si tu decides de le garder. Je suis desolee de m’en remettre a toi, mais si tu ne veux rien savoir, tant pis, je reflechirai encore et je prendrai une decision par moi-meme. Puisqu’il fait encore partie de moi et de moi seule, je n’ai peut-etre aucun droit de te demander ca. Je ne tiens pas vraiment a… (Un enorme soupir.) Oh, merde. Vraiment, je ne sais pas, Horza. Sincerement.
— Yalson, commenca-t-il apres avoir pris le temps de reflechir a ce qu’il allait dire. Je me contrefiche que ta mere ait ete de la Culture. Je me moque de savoir comment c’est arrive. Si tu veux aller jusqu’au bout, je n’y vois pas d’inconvenient. Et je me moque aussi de la batardise interespeces. (Il l’ecarta legerement de lui et contempla l’ombre qui noyait son visage.) Je me sens flatte, Yalson, et plein de gratitude aussi. C’est une bonne idee, tu sais ; comme tu dirais : « Apres tout, pourquoi pas ! »
Alors il eclata de rire, et elle rit avec lui ; puis ils tomberent dans les bras l’un de l’autre, et Horza sentit ses yeux s’emplir de larmes, bien qu’il eut plutot envie de rire tant il trouvait la situation incongrue. La joue de Yalson reposait sur le revetement rigide de sa combinaison, non loin d’une brulure laser. Le corps de la jeune femme tremblait legerement a l’interieur de sa propre combinaison.
Derriere eux, dans la gare, le mourant remua faiblement puis gemit dans l’obscurite glacee. Sa voix ne provoqua aucun echo.
Horza serra quelques instants encore la jeune femme contre lui, puis celle-ci s’ecarta afin de plonger a nouveau son regard dans ses yeux.
— Surtout, ne dis rien aux autres.
— Entendu, si c’est ce que tu veux.
— Je t’en prie, insista-t-elle.
Dans la mediocre lumiere dispensee par les projecteurs de leurs combinaisons, le duvet qui recouvrait son visage et son crane parut luire, telle une atmosphere brumeuse enveloppant une planete vue de l’espace. Il l’etreignit encore une fois, en se demandant ce qu’il devait dire.
Il etait surpris, naturellement… Mais par ailleurs, la nouvelle renforcait encore ce qui les unissait, et il craignait plus que jamais de prononcer des paroles deplacees, de commettre une erreur quelconque. Il ne pouvait pas se permettre de laisser l’evenement prendre trop d’importance a ses yeux ; il etait trop tot. Yalson venait de lui offrir le plus beau compliment de sa vie, mais la valeur meme de cette offrande l’effrayait, l’egarait. Il trouvait premature de fonder ses espoirs sur ce que lui proposait la jeune femme, cette perpetuation de son nom ou de son clan ; l’espoir de descendance qu’elle lui faisait miroiter etait a ses yeux encore trop immateriel, d’une vulnerabilite trop tentante pour l’eternel minuit de ces souterrains glaces.
— Je te remercie, Yalson. Reglons la question tout de suite ; il sera toujours temps de savoir ce que nous voulons vraiment faire. Mais meme si tu changes d’avis, sache que je te remercie.
Et ce fut tout ce qu’il trouva a dire.
Ils regagnerent la penombre de la caverne juste au moment ou le drone rabattait un drap leger sur la forme inerte de Neisin.
— Ah, vous etes la, fit la machine. Je n’ai pas vu l’utilite de vous appeler, poursuivit-elle plus bas. Vous n’auriez rien pu faire, de toute facon.
— Alors, tu es content ? demanda Aviger a Horza une fois qu’ils eurent dispose le corps de Neisin a cote de celui de Dorolow.
