Ils se tenaient non loin du portique d’acces, ou Yalson avait repris sa garde aupres de l’Idiran inconscient.
— Je suis vraiment desole, pour Neisin et pour Dorolow, repondit-il au vieil homme. Moi aussi, je les aimais bien ; je comprends que tu sois bouleverse. Je ne t’oblige pas a rester, apres ce qui s’est passe ; si tu veux, retourne a la surface. Tu ne risques plus rien la-haut, maintenant. On les a tous eus.
— Tu nous as presque tous eus aussi ! remarqua Aviger d’un ton plein d’amertume. Tu ne vaux pas mieux que Kraiklyn.
— Tais-toi, Aviger, lanca Yalson depuis le haut du portique. Tu es toujours vivant, que je sache.
— Toi non plus tu ne t’en es pas si mal sortie, jeune dame, lui repliqua-t-il. Comme ton
Apres un moment de silence, Yalson repondit :
— Tu es plus courageux que je ne pensais, Aviger. Seulement, n’oublie pas une chose : ca m’est tout a fait egal que tu sois plus petit et plus age que moi. Si tu veux que je te fasse rentrer les couilles dans le ventre… (Elle hocha la tete et fit la moue sans detacher ses yeux de l’officier idiran etendu a ses pieds.) Je suis toute prete a te rendre ce service, mon vieux.
Balveda s’avanca vers Aviger et, passant son bras sous celui du vieil homme, fit mine de l’entrainer au passage.
— Aviger, dit-elle, laisse-moi te raconter ce qui s’est passe le jour ou…
Mais il se degagea brusquement et alla s’asseoir tout seul, le dos contre le mur de la station, face au wagon-reacteur. Horza le suivit du regard.
— Il a interet a surveiller son compteur-radiations, dit-il a Yalson. Ce n’est pas ca qui manque autour de ce wagon-la.
Yalson machait une nouvelle barre-ration.
— Laisse-le donc se faire irradier, ce vieil emmerdeur, dit-elle.
Xoxarle se reveilla. Yalson le regarda reprendre ses esprits, puis agita son arme dans sa direction.
— Dis a ce gros monstre de descendre de la passerelle, Horza.
Xoxarle baissa les yeux vers le Metamorphe et se mit peniblement sur pied.
— Ne vous donnez pas cette peine, declara-t-il en marain. Je sais aboyer aussi bien que vous dans le miserable idiome qui est le votre. (Il se tourna vers Yalson.) Apres vous, mon brave.
— Je suis de sexe feminin, gronda Yalson en remuant son arme pour lui faire signe de s’engager sur la passerelle. Et maintenant, bouge ton cul a trois fesses et descends de la.
L’anti-g de la combinaison de Horza etait hors d’usage. Comme, de toute maniere, Unaha-Closp n’aurait pas pu supporter le poids de Xoxarle, il leur faudrait marcher. Aviger pouvait emprunter la voie des airs, ainsi que Wubslin et Yalson d’ailleurs, mais Balveda et Horza seraient contraints de prendre place a tour de role sur la palette ; quant a l’Idiran, il etait condamne a se trainer sur les vingt-sept kilometres qui les separaient de la station 7.
Ils abandonnerent les deux cadavres pres des portes du transtube ; ils les reprendraient au retour. Horza jeta par terre le teledrone du Mental, desormais sans valeur, puis le fit sauter d’une decharge laser.
— Tu te sens mieux maintenant ? lui demanda alors Aviger en le regardant faire.
Horza regarda le vieil homme qui flottait dans sa combinaison, pret a s’engager dans le tunnel en compagnie des autres.
— Je vais te dire une bonne chose, Aviger. Si tu veux te rendre utile, je te suggere de t’elever jusqu’a la hauteur de la passerelle et de mettre deux ou trois balles dans la tete du petit copain de Xoxarle, juste histoire de s’assurer qu’il est bien mort.
— Bien mon commandant, repondit Aviger en accompagnant ses paroles d’un salut moqueur.
Puis il s’eleva effectivement dans les airs et s’arreta au niveau du corps de l’Idiran.
— Bon, lanca Horza a l’attention des autres. On y va.
Ils penetrerent dans le tunnel pieton au moment ou Aviger atterrissait au centre de la passerelle d’acces.
Il baissa les yeux sur l’Idiran. Sa combinaison blindee etait criblee de brulures et de trous. La creature avait perdu un bras et une jambe. Il y avait du sang seche partout. La tete etait calcinee sur tout un cote et la keratine craquelee juste au-dessous de l’orbite gauche, la ou il l’avait lui-meme frappe a coups de pied un moment plus tot. L’?il proprement dit, ouvert mais inexpressif, le regardait fixement. Il semblait flotter librement dans son orbe osseuse ; un filet de pus s’en echappait. Aviger braqua son arme sur la tete de la creature et la regla de facon qu’elle expedie un seul projectile a la fois. Le premier emporta l’?il blesse ; le second perca un trou dans le visage, sous ce qui avait du etre le nez. Il en jaillit un liquide vert qui vint maculer la combinaison d’Aviger a hauteur de poitrine. Le vieil homme versa sur la tache un peu d’eau contenue dans sa gourde et la laissa degoutter.
— Repugnant, marmonna-t-il pour lui meme en remettant son fusil a l’epaule. Repugnant de la tete aux pieds.
— Regardez !
Ils avaient a peine parcouru cinquante metres a l’interieur du tunnel. Aviger venait seulement de s’y couler a son tour et fendait l’air pour les rattraper lorsque Wubslin poussa un cri. Ils s’immobiliserent et scruterent l’ecran du detecteur de masse.
Presque au centre des lignes vertes et denses se dessinait une tache grise aux contours mal definis : la trace du reacteur qu’ils avaient maintenant l’habitude de voir, le detecteur se laissant abuser par la pile atomique du train.
Mais tout au bord de l’ecran, droit devant et a quelque vingt-six kilometres de distance, on apercevait un deuxieme echo. Cette fois, il ne s’agissait ni d’une tache grisatre ni d’une trace trompeuse. C’etait un point lumineux tres vif qui, sur l’ecran, ressemblait a une etoile.
12. Le Complexe de Commandement : moteurs
— … Un ciel de glace pilee, un vent a vous taillader jusqu’a l’os. La plupart du temps, il faisait trop froid pour la neige, mais a un moment, onze jours et onze nuits durant, le blizzard a souffle sur le champ de glace ou nous marchions ; avec un hurlement de bete sauvage et une morsure d’acier, il precipitait les cristaux de glace en un seul et vaste torrent par-dessus la terre dure et gelee. Une fois pris dans ses remous, on ne pouvait ni ouvrir les yeux, ni respirer ; meme la station debout etait quasi impossible. Nous avons creuse un trou peu profond et nous nous y sommes etendus dans le froid jusqu’a ce que les cieux se degagent.
« Nous etions une bande d’eclopes marchant dans le plus grand desordre. Nous avons perdu quelques-uns des notres, dont le sang avait gele dans les veines. L’un de nos compagnons a tout bonnement disparu, une nuit, lors d’une tempete de neige. D’autres n’ont pas survecu a leurs blessures. L’un apres l’autre nous les avons perdus, nos camarades, nos serviteurs. Tous nous ont supplies de faire bon usage de leur cadavre. Nous avions si peu de nourriture ! Nous savions tous ce que cela signifiait. Nous etions prepares. Citez-moi sacrifice plus absolu, plus noble !
« Dans cet air-la, quand nous pleurions, les larmes nous gelaient sur les joues avec un craquement, comme un c?ur qui se brise.
« Les montagnes. Les defiles de tres haute altitude que nous avons franchis, affaiblis par la famine, par l’air rare et mordant ! La neige etait une poudre blanche, seche comme la poussiere. La respirer, c’etait geler de l’interieur ; les paquets de neige chasses des pentes inegales par les pieds de ceux qui marchaient devant nous nous piquaient la gorge telle une rafale d’embruns acides. J’ai vu des arcs-en-ciel dans les voiles cristallins de glace et de neige qui etaient le resultat de notre passage, et j’en suis venu a hair ces couleurs, cette secheresse frigorifiante, l’air des hauteurs, si pauvre en oxygene, et ces cieux bleu fonce.
« Trois glaciers nous avons du traverser, deux de nos camarades nous avons vus disparaitre dans des crevasses ou nul ne les voyait ni ne les entendait bientot plus, ou ils s’enfoncaient plus vite que ne nous parvenait l’echo de leurs cris.
« Tout au fond d’un cirque, au milieu des montagnes, nous avons debouche dans un marecage qui
