puis poursuivit un ton plus bas :) Apres tout, tu portes quelque chose de plus que moi, non ?
Il poussa un grognement et massa le flanc de sa combinaison en simulant la douleur : elle venait de lui decocher un coup de coude assez violent pour l’obliger a faire un pas de cote.
— Aie !
— Si tu savais comme je regrette de te l’avoir dit, fit Yalson.
— Balveda ? profera brusquement Xoxarle en tournant lentement sa grosse tete vers le fond du tunnel, cherchant des yeux – par-dela Horza et Yalson, puis la palette et le drone, par-dela Wubslin (qui surveillait le detecteur de masse) et enfin Aviger –, l’agent de la Culture qui, les yeux clos, s’etait adosse a la paroi.
— Oui, Chef de Section ? reagit Balveda en ouvrant des yeux sereins qui se poserent sur l’Idiran.
— Le Metamorphe pretend que vous etes de la Culture. Tel est le role dans lequel il vous cantonne. Il voudrait me faire croire que vous etes ici a titre d’espionne. (Xoxarle pencha la tete de cote et contempla la femme assise contre la muraille incurvee, tout au bout du long couloir sombre.) Vous semblez etre, tout comme moi, la prisonniere de cet homme. Confirmez-vous ses dires ?
Balveda posa sur Horza puis sur l’Idiran un regard paresseux, presque indolent.
— Je crains d’y etre obligee, en effet. Chef de Section.
La creature secoua la tete, puis battit des paupieres et gronda :
— Cela est des plus etranges. Je ne vois vraiment pas pourquoi vous essayeriez tous de me jouer un tour, ni pourquoi cet homme a tant d’emprise sur vous. Et pourtant, je trouve sa version des faits a peine croyable. S’il est vraiment de mon bord, alors mes actions passees sont de nature a nuire a la cause, voire peut-etre a faciliter votre tache a vous, femme, si vous etes bien ce que vous pretendez etre. Oui, tout cela est bien etrange.
Reflechissez encore, enonca Balveda d’une voix trainante avant de refermer les yeux et de laisser a nouveau aller sa tete en arriere, contre la paroi du tunnel.
— Horza est du cote de Horza et un point c’est tout, commenta Aviger quelque part au bout du tunnel.
C’etait a l’Idiran qu’il s’adressait, mais son regard devia vers Horza a la fin de sa phrase, et le vieil homme baissa brusquement la tete pour fixer obstinement le recipient pose a cote de lui, et y recuperer quelques miettes de nourriture.
— Il en va toujours ainsi chez les gens de votre espece, repondit Xoxarle, qui ne le regardait plus. C’est ainsi que vous etes faits ; tous, durant votre bref passage dans l’univers, vous devez vous efforcer de grimper sur le dos de vos semblables en leur plantant vos griffes dans la peau ; vous vous reproduisez quand vous le pouvez, afin que les branches les plus robustes survivent et que les autres perissent. Je ne vous en blamerais pas davantage que je ne tenterais de convertir au regime vegetarien un Carnivore sans conscience. Vous etes tous de votre cote a vous, et seulement de celui-la. Chez nous, il en va differemment. (Xoxarle regarda Horza.) Il faut t’y faire, allie Metamorphe.
— Pour etre differents, vous etes differents, constata Horza. Mais tout ce qui m’importe a moi, c’est que vous combattiez la Culture. Que vous soyez un cadeau du ciel ou au contraire une plaie, en definitive, ce que je vois, moi, c’est que pour le moment vous etes contre eux, fit-il en indiquant d’un mouvement de tete Balveda, qui n’ouvrit pas les yeux mais eut tout de meme un sourire.
— Quel pragmatisme, remarqua Xoxarle. (Horza se demanda si les autres decelaient aussi la nuance ironique dont se teintait la voix du geant.) Je me demande bien ce que la Culture a pu vous faire pour que vous la detestiez a ce point.
— Elle ne m’a rien fait personnellement. Il se trouve simplement que je ne suis pas d’accord avec elle.
— Ma foi, reprit Xoxarle, vous autres humains ne cesserez jamais de m’etonner.
Tout a coup, il rentra la tete dans les epaules et un bruit de tonnerre sortit de sa bouche, entrecoupe de craquements evoquant le roc qu’on ecrase. Tout son grand corps tressautait. Puis il se detourna, cracha par terre et demeura dans cette position tandis que les humains s’entre-regardaient en se demandant a quel point ses blessures etaient graves. Alors Xoxarle se tut, se pencha pour examiner de plus pres ce qu’il venait d’expectorer, et emit un son guttural qui leur parut lointain et resonnant d’echos. Puis il se tourna a nouveau vers Horza ; lorsqu’il reprit la parole, ce fut d’une voix rauque et eraillee.
— Oui, monsieur le Metamorphe, vous etes decidement un bien curieux personnage. Vous tolerez un peu trop de dissensions dans vos rangs, voyez-vous.
Sur ces mots, Xoxarle regarda Aviger, qui leva la tete et lui renvoya un regard apeure.
— Je fais ce que je peux, dit Horza au chef de section idiran. (Il se leva et regarda ses compagnons un par un en etirant ses jambes lasses.) Il est temps de repartir. (Il se tourna vers Xoxarle.) Etes-vous en etat de marcher ?
— Detache-moi et je courrai si vite que tu ne pourras pas m’echapper, humain, ronronna l’autre en depliant sa grande carcasse.
Horza leva les yeux vers le large visage en V de la creature et hocha lentement la tete.
— Contentez-vous de rester en vie afin que je puisse vous ramener a la Flotte, Xoxarle. Finies les poursuites maintenant. A present, nous sommes tous a la recherche du Mental.
— Pietre quete que la tienne, humain. Conclusion ignominieuse de tous nos efforts. J’ai honte pour toi, mais apres tout, tu n’es qu’un humain.
— Oh, la ferme et en route ! lui intima Yalson.
Elle enfonca d’un coup sec les boutons de l’unite de commande integree a sa combinaison et s’eleva dans les airs jusqu’a la hauteur de la tete de l’Idiran. Celui-ci renifla, se detourna et partit en claudiquant vers l’extremite du tunnel pieton. L’un apres l’autre, ils lui emboiterent le pas.
Horza remarqua que l’Idiran commencait a se fatiguer au bout de quelques kilometres. Ses enjambees etaient plus courtes, il faisait de plus en plus souvent jouer les grandes plaques cornees recouvrant ses epaules, comme pour tenter de soulager une douleur interne et, de temps a autre, il secouait la tete comme pour s’eclaircir les idees. Deux fois deja il s’etait tourne pour cracher contre les murs. Horza examina en passant les taches de fluide degoulinant : c’etait bien du sang idiran.
Finalement, Xoxarle trebucha et ses pas l’entrainerent de cote. A ce moment-la, Horza marchait derriere lui, apres avoir pris son tour sur la palette. Il ralentit en voyant l’Idiran vaciller et leva la main pour avertir les autres. La creature emit une longue plainte, se tourna a demi, puis chancela et fit un pas de cote pour recouvrer son equilibre ; la, tandis que les fils electriques qui lui entravaient les jambes se tendaient au maximum et vibraient comme des cordes d’instrument de musique, Xoxarle tomba en avant, s’abattit au sol et ne bougea plus.
— Oh… ! fit quelqu’un.
— N’approchez pas ! lanca Horza en s’avancant prudemment vers le long corps inerte de l’Idiran.
Il observa sa grosse tete immobile et vit qu’a sa hauteur le sang formait deja une mare sur le sol du tunnel. Yalson vint le rejoindre, prete elle aussi a tirer sur la creature.
— Il est mort ? demanda-t-elle.
Horza se contenta de hausser les epaules. Puis il s’agenouilla et posa sa main nue en un endroit proche du cou ou il etait parfois possible de sentir le flot regulier du sang dans les veines des Idirans, mais ne sentit rien. Alors il essaya de clore puis de rouvrir un des yeux de la creature.
— Je ne crois pas. (Il effleura la flaque de sang qui s’elargissait.) Mais il a une sacree hemorragie interne.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ? interrogea-t-elle.
— Pas grand-chose, repondit-il en se frottant le menton d’un air pensif.
— Et si on essayait les anticoagulants ? Proposa Aviger depuis l’arriere de la palette, ou Balveda etait assise et d’ou elle contemplait la scene avec son habituelle serenite.
— Les notres n’agissent pas sur eux, repliqua Horza.
— Dermospray, intervint Balveda. (Tous les regards se tournerent vers elle, et la jeune femme hocha la tete en devisageant Horza.) Si vous avez de l’alcool et du dermospray, melangez-les en quantites egales. Ca sera utile s’il y a des lesions du tube digestif. Mais s’il est touche au niveau du systeme respiratoire, il est fichu, ajouta-t-elle en haussant les epaules.
— Bon, si on faisait quelque chose au lieu de rester plantes la, dit Yalson.
— Ca vaut le coup d’essayer, acquiesca Horza. Il faut le redresser en position assise, si on veut lui faire avaler ce truc.
La voix lasse du drone sortit de sous la palette.
— La, je me sens vise.
