s’etendait la, dans cette depression, tel un cloaque ou s’engluaient nos espoirs. Nous etions trop apathiques, trop abrutis pour sauver la vie de notre Querl lorsque celui-ci s’y aventura par megarde, avant de s’y enliser irremediablement. Nous pensions que ce n’etait pas possible, tant l’air etait froid malgre le soleil timide ; nous nous disions que le marecage etait surement gele, que nos yeux nous trompaient, que, bientot, ils y verraient a nouveau clair et nous montreraient notre Querl revenant vers nous au lieu de s’enfoncer, hors d’atteinte, sous cette eau croupissante et noire.

« Mais c’etait une mare de petrole, ainsi que nous l’avons compris trop tard, apres que les profondeurs goudronneuses eurent reclame leur du. Le lendemain, comme nous cherchions encore un moyen de traverser, le froid s’accrut ; sous son emprise meme la fange se petrifia ; alors nous avons pu nous elancer vers l’autre rive.

« Parvenus au milieu de l’etendue d’eau gelee, nous avons commence a mourir de soif. Nous n’avions guere que la chaleur de nos propres corps pour faire fondre la neige, et quand nous absorbions cette poudre blanche jusqu’a ce que sa morsure glaciale nous engourdisse et nous assomme, cela ralentissait a la fois nos paroles et notre progression. Mais toujours nous avancions, malgre le froid qui nous sucait la peau, que nous soyons eveilles ou que nous tentions de dormir, tandis que le soleil implacable faisait de nous des aveugles perdus dans une immensite etincelante, et emplissait nos yeux de feu. Le vent nous cisaillait, la neige s’efforcait de nous engloutir, des montagnes qu’on aurait dites taillees dans du verre noir bouchaient notre horizon et, la nuit, par temps clair, les etoiles nous tentaient ; mais toujours nous allions de l’avant.

« Pres de deux mille kilometres, petit homme, avec pour tout viatique le peu de nourriture recupere dans l’epave, le peu de materiel que la bete de la Barriere n’avait pas reduit a l’etat de ferraille, ainsi que notre seule volonte. Nous etions quarante-quatre en quittant le cuirasse, vingt-sept au moment d’entreprendre notre equipee a travers les neiges : huit de mon espece et dix-neuf representants de la race des medjels. Deux seulement sont parvenus au bout du voyage, sans compter nos six serviteurs.

« Et vous vous etonnez que nous nous soyons rues sur le premier refuge pourvu de lumiere et de chaleur que nous ayons trouve sur notre chemin ? Que nous nous en soyons rendus maitres sans demander la permission ? Nous avons vu de fiers guerriers et de fideles serviteurs mourir de froid, nous avons ete temoins de notre affaiblissement mutuel, comme si les rafales de glace nous avaient erodes ; nous avons leve les yeux vers les cieux cruels et sans nuage d’un monde mort qui n’etait pas le notre, en nous demandant qui, l’aube venue, serait mange par l’autre. Nous en avons plaisante les premiers temps, mais apres avoir marche trente jours et vu mourir la plupart des notres, abimes dans des crevasses de glace ou des ravins de montagne, quand ils ne s’engloutissaient pas tout crus dans nos estomacs, nous n’avons plus trouve cela si drole. Parmi les derniers survivants, quelques-uns, je crois, ont doute de notre mission et sont morts de desespoir.

« Oui, nous avons execute vos amis humains, ceux que vous appelez Metamorphes. J’en ai tue un de mes propres mains ; un autre, le premier, est tombe aux mains d’un medjel alors qu’il dormait encore. Celui de la salle de controle s’est battu courageusement ; quand il s’est su perdu, il a detruit presque tous les instruments de controle. Je salue sa memoire. Un autre encore s’est fierement defendu dans la salle ou ils stockaient leur materiel ; celui-la aussi a noblement peri. Vous ne devriez pas les pleurer trop amerement. J’affronterai mes superieurs le regard clair et le c?ur confiant. Au lieu de me chatier, comme vous semblez le croire, ils me recompenseront, si je parviens jamais devant eux.

Horza marchait dans le tunnel sur les talons de l’Idiran pendant que Yalson prenait un peu de repos apres avoir monte la garde aupres du grand tripede. Il avait demande a Xoxarle de lui raconter ce qui etait arrive au commando idiran depeche sur la planete par l’intermediaire de l’animal chuy-hirtsi. La creature avait repondu par une veritable harangue.

— Elle, corrigea le Metamorphe.

— Que dis-tu, humain ? tonna la voix de Xoxarle, repercutee par les parois du souterrain.

Pour prononcer son discours, il ne s’etait meme pas donne la peine de se retourner ; au lieu de cela il s’adressait a l’air limpide du tunnel pieton menant a la station 7, d’une puissante voix de basse qui parvenait aisement aux oreilles de la petite bande heteroclite, Wubslin et Aviger fermant la marche.

— Vous vous trompez encore, lanca Horza avec lassitude vers la nuque de l’Idiran. L’humain tue dans son sommeil etait de sexe feminin, une femme.

— Quoi qu’il en soit, le medjel s’en est occupe. Nous les avons etendus dans la galerie. Certains de leurs aliments se sont averes comestibles ; dans nos bouches, ils ont meme pris un gout de paradis.

— Il y a combien de temps de cela ? s’enquit Horza.

— Environ huit jours, il me semble. Il n’est pas facile de comptabiliser le temps, ici. Nous avons immediatement entrepris de fabriquer un detecteur de masse, sachant a quel point il nous serait precieux, mais nous avons echoue. Nous ne disposions que du materiel encore intact issu de la base Metamorphe, le notre ayant ete en majorite detruit par la bete de la Barriere, laisse sur place lorsque nous avons quitte l’animal gauchisseur ou abandonne en route a mesure que les notres mouraient.

— Vous avez du vous estimer drolement heureux de tomber si vite sur le Mental.

Horza tenait l’Idiran a l’?il, et son arme restait en permanence braquee sur sa nuque. Car il avait beau etre blesse (Horza en savait assez sur son espece pour deviner qu’il souffrait rien qu’a sa facon de marcher), il n’en restait pas moins dangereux. Neanmoins, le Metamorphe ne voyait pas d’inconvenient a converser ; cela faisait passer le temps.

— Nous savions qu’il n’etait pas indemne. Voyant qu’il ne bronchait pas, qu’il ne semblait pas nous identifier quand nous l’avons decouvert dans la station 6, nous en avons conclu que ses degats l’empechaient de reagir. Nous etions deja au courant de votre arrivee ; cela se passait seulement hier. Nous avons profite de l’aubaine sans y reflechir a deux fois, et nous nous sommes disposes a preparer notre fuite. C’est la que vous etes intervenus. Quelques heures de plus et nous remettions ce train en marche.

— Je crois plutot que vous vous seriez fait sauter la tete, et qu’a l’heure actuelle vous ne seriez plus que poussiere radioactive, repliqua Horza.

— Pense ce que tu voudras, petit homme. Je savais ce que je faisais.

— Je n’en doute pas, fit le Metamorphe d’un ton au contraire empreint de scepticisme. Pourquoi avez-vous emporte toutes les armes et laisse a la surface un medjel sans defense ?

— Nous avions prevu de prendre un Metamorphe vivant afin de l’interroger, mais nous avons echoue ; d’ailleurs, ce fut certainement de notre faute. Ainsi nous aurions pu nous assurer que personne ne nous avait precedes dans les souterrains. Nous avions pris tellement de retard ! Alors nous avons fait main basse sur toutes les armes que nous avons pu trouver a la base, et poste ce serviteur en surface avec son seul communicateur, afin qu’il…

— Nous n’avons pas trouve de communicateur, coupa Horza.

— C’est normal. Il etait cense le dissimuler quand il ne s’en servait pas pour faire son rapport, l’informa Xoxarle avant de poursuivre. Nous avons donc concentre toute notre puissance de feu la ou nous risquions d’en avoir le plus besoin. Des que nous avons ete surs d’etre les seuls en bas, nous avons renvoye un serviteur a la surface, avec une arme destinee au premier medjel. Malheureusement pour lui, il semble qu’il y soit parvenu tres peu apres votre irruption.

— Ne vous en faites pas, dit Horza ; il s’est tres bien comporte. Pour tout dire, il a bien failli me faire sauter la cervelle.

Xoxarle partit d’un grand rire qui fit broncher le Metamorphe : non seulement il etait trop bruyant, mais on y decelait aussi une trace de cruaute que jamais n’avait trahie le rire de Xoralundra.

— Sa pauvre ame d’esclave a donc a present trouve le repos, tonna encore Xoxarle. Sa tribu ne peut rien demander de plus.

Horza interdit toute pause avant qu’ils n’aient atteint la moitie du parcours.

Ils s’assirent par terre dans le tunnel pour prendre un peu de repos. L’Idiran s’installa un peu plus loin, et Horza se posta de l’autre cote du souterrain, a cinq ou six metres d’ecart, pret a tirer en cas de besoin. Yalson resta a ses cotes.

— Horza, dit-elle en examinant sa combinaison, puis celle du Metamorphe. Je crois qu’on peut detacher l’anti-g de ma combi ; il est amovible. On pourrait l’attacher a la tienne ; ca fera peut-etre un peu desordre, mais je suis sure que ca marcherait.

Elle le regarda, et il detourna tres brievement son regard de l’Idiran.

— Je n’ai besoin de rien, repondit-il. Garde donc ton anti-g. (De sa main libre, il lui tapota gentiment l’epaule

Вы читаете Une forme de guerre
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату