parle de cette drogue vieillissante et des Idirans, mais je pensais qu’il pouvait en sortir une bonne petite bagarre. Tout de meme, vous avez eu de la chance, non ? (Kraiklyn sourit a Horza, qui fit de meme ; le commandant de bord contempla les livres ranges contre la paroi qui lui faisait face.) De toute facon, Zallin etait un poids mort pour nous, si vous voyez ce que je veux dire. (Il revint a Horza.) C’etait a peine si ce gamin savait avec quel bout du fusil on vise. J’avais l’intention de le debarquer a la prochaine escale, ajouta-t-il avant d’avaler a nouveau la vapeur qui s’echappait de sa fiasque.
— Comme je vous l’ai dit : je vous remercie.
Horza se rendait compte que sa premiere impression etait la bonne : l’Homme etait une ordure. S’il avait reellement eu l’intention de plaquer Zallin, il n’avait eu aucune raison valable de les obliger a se battre a mort. Horza aurait tres bien pu prendre ses quartiers dans la navette ou dans le hangar, et Zallin aussi. D’accord, il y aurait eu encore moins de place a bord de la
— Je vous suis tres reconnaissant, reprit-il.
Puis il leva la fiasque en direction du commandant et se remit a inhaler sans quitter des yeux l’expression de Kraiklyn.
— Alors, dites-moi un peu a quoi ca ressemble de travailler pour ces types a trois pattes, fit ce dernier en souriant. (Il posa un bras sur l’etagere qui flanquait le canape-lit.) Mmm ?
— Je n’ai pas tellement eu le temps de m’en rendre compte. Il y a cinquante jours encore, j’etais capitaine de la marine sur Sladden. Je suppose que vous n’en avez jamais entendu parler ?
L’autre secoua la tete. Horza, qui concoctait cette fable depuis deux jours, savait que si le commandant voulait verifier, il trouverait effectivement une planete de ce nom ; ses habitants etaient humanoides et venaient de tomber recemment sous la coupe des Idirans.
— Et les Idirans s’appretaient a nous passer par les armes parce que nous avions continue de nous battre apres la reddition officielle, reprit Horza ; mais moi, ils m’ont fait venir a bord et m’ont propose de me laisser la vie sauve si j’accomplissais une mission pour leur compte. Ils disaient que je ressemblais etonnamment a un vieux gars qu’ils desiraient s’allier ; s’ils l’enlevaient, etais-je d’accord pour prendre sa place ? Je me suis dit : pourquoi pas ? Qu’est-ce que j’ai a perdre ? Et c’est ainsi que j’ai atterri sur cette planete, Sorpen, avec ordre de prendre une drogue vieillissante et de jouer le role d’un ministre. Et je m’en sortais tres bien, en plus.
« Mais il a fallu que debarque cette femme de la Culture, qui m’a demasque et a bien failli me faire tuer. Ils etaient sur le point de me supprimer quand un croiseur idiran est arrive ; on m’a sauve, elle s’est retrouvee prisonniere, et au moment de rejoindre le corps de leur flotte, ils se sont fait attaquer par une UCG. On m’a fourre dans cette combi et jete par-dessus bord en attendant l’arrivee de la flotte.
Restait a esperer que son histoire ne sente pas trop le rechauffe. Kraiklyn fixait obstinement sa fiasque, les sourcils fronces.
— Il y a quelque chose que je ne comprends pas tres bien, fit-il en relevant les yeux sur Horza. Pourquoi un croiseur se risquerait-il seul a la surface alors que sa flotte est juste derriere ?
— Je l’ignore moi-meme, repondit Horza avec un haussement d’epaules. Ils n’ont guere eu le temps de me mettre au courant avant l’irruption de cette UCG. Pour moi, ils voulaient absolument mettre la main sur cette femme de la Culture ; ils se sont donc dit que, s’ils attendaient la venue de la flotte, l’UCG les detecterait, recupererait la femme et ficherait le camp.
Kraiklyn hocha pensivement la tete.
— Mmm… Ils devaient drolement y tenir, dites donc. Vous l’avez vue ?
— Ca oui. Avant qu’elle me fasse plonger, et apres aussi.
— Comment etait-elle ?
Kraiklyn se remit a froncer les sourcils en jouant avec sa fiasque.
— Grande, mince, plutot seduisante, mais rebutante en meme temps. Je ne sais pas… Pas tres differente des autres femmes de la Culture que j’ai vues. Enfin, elles sont toutes differentes les unes des autres, naturellement, mais disons que celle-la ne se detachait pas du lot.
— On dit qu’il y a des gens un peu speciaux, parmi les agents de la Culture. Ils sont censes… faire de droles de trucs, vous savez ? Adaptes a toutes sortes de situations, avec une chimie corporelle sophistiquee. Elle n’a rien fait de particulier ? On ne vous a rien dit ?
Horza secoua la tete en se demandant ou l’autre voulait en venir.
— Pas que je sache, non.
Chimie corporelle sophistiquee… L’Homme se doutait-il de quelque chose ? Voyait-il en lui un agent de la Culture, voire un Metamorphe, peut-etre ? Kraiklyn fixait toujours sa fiasque. Au bout d’un moment, il hocha la tete et reprit :
— Ces femmes de la Culture, ce sont a peu pres les seules que je frequenterais bien. On dit qu’elles sont… modifiees, vous saisissez ? (Il regarda Horza et lui lanca un clin d’?il en inhalant un peu de drogue.) Entre les jambes, je veux dire. Les hommes, eux, ont des couilles ameliorees. Restructurees, ou quelque chose dans ce genre. Et les femmes ont l’equivalent. Il parait qu’elles peuvent jouir pendant des heures, bordel ! Enfin, mettons pendant plusieurs minutes.
Les yeux de Kraiklyn devinrent legerement vitreux, sa voix se fit trainante. Horza s’efforca de ne pas lui montrer tout le mepris qu’il lui inspirait.
Naturellement, cette pudeur accroissait encore l’interet general pour cette question, et Horza se fachait regulierement avec des humains qui affichaient un respect servile, trop souvent engendre par la sexualite quasi technologique de la Culture. Venant de Kraiklyn, cette attitude ne le surprenait pas le moins du monde. Il se demanda si l’Homme avait lui-meme subi des interventions chirurgicales imitant les alterations de la Culture. Ce n’etait pas rare. Ni sans danger, d’ailleurs. Il s’agissait le plus souvent de bricolages sommaires, surtout chez les males, et qui ne s’accompagnaient d’aucune tentative pour ameliorer les performances du c?ur ou du systeme circulatoire, alors qu’on leur imposait un rythme plus soutenu. (Bien entendu, chez les sujets de la Culture, cette performance accrue etait genofixee.) L’imitation de ce symptome de decadence avait litteralement brise bien des c?urs.
— … Et puis bien sur, il y a ces toxiglandes, poursuivit Kraiklyn en hochant la tete. (Le regard vague, il ne s’adressait manifestement plus a lui.) On dit qu’ils peuvent s’envoyer en l’air avec n’importe quoi et a n’importe quel moment, rien qu’en y pensant. Des trucs secrets qui leur font un effet pas possible. (Kraiklyn se mit a caresser sa fiasque.) On dit qu’on ne peut pas violer les femmes de la Culture, vous le saviez ? (Comme cette question n’appelait apparemment pas de reponse de sa part, Horza resta muet. L’autre se remit a branler du chef.) Ouais, elles ont de la classe, ces bonnes femmes. Pas comme certaines merdes qu’on a a bord. (Il haussa les epaules et aspira une nouvelle bouffee de vapeur.) Mais tout de meme…
Horza s’eclaircit la voix et se pencha en avant sans regarder Kraiklyn.
— De toute facon, elle est morte maintenant, fit-il en relevant les yeux.
— Mmm ? repondit l’autre d’un air absent en reportant son regard sur le Metamorphe.
— La femme de la Culture. Elle est morte.
— Ah, oui. (Kraiklyn acquiesca, puis se racla la gorge et declara :) Alors, qu’est-ce que vous avez l’intention de faire, maintenant ? Je compte un peu sur vous, pour cette histoire de temple. Je crois que vous nous devez bien ca, pour payer votre passage.
— Oh, d’accord, ne vous en faites pas pour ca.
— Parfait. Ensuite, on verra. Si vous vous y faites, on vous garde ; sinon, on vous debarque ou vous voulez, dans les limites du raisonnable, comme on dit. L’operation qui se prepare ne devrait pas poser de problemes. On debarque et on rembarque. (Sa main tendue descendit en pique puis se redressa, comme pour imiter la maquette de la
