dirige vers Vavatch. (Il aspira la vapeur qui sortait de sa renifiasque.) Vous ne seriez pas joueur de Debacle, par hasard ?
Il reposa son recipient et Horza plongea son regard dans les yeux de predateur du commandant, derriere le mince rideau de fumee qui s’echappait du col de la fiasque. Puis il secoua negativement la tete.
— Ca ne fait pas partie de mes vices. Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion d’apprendre.
— Bon, tant pis. C’est pourtant le seul jeu qui en vaille la peine. (Un hochement de tete.) A part tout ca. (Il sourit et regarda autour de lui ; sans doute voulait-il parler du vaisseau, de ses passagers et de leur profession.) Bon, reprit Kraiklyn en se remettant sur pied sans se departir de son sourire, je crois que je vous ai deja souhaite la bienvenue a bord, mais je vous le confirme. (Il se pencha pour lui tapoter l’epaule.) Tant que vous vous rappelez qui est le patron ici…, continua-t-il avec un grand sourire.
— Vous etes chez vous, fit Horza.
Kraiklyn vida sa fiasque et la posa sur une etagere, a cote d’un holocube-portrait le montrant, lui, dans sa combinaison noire, tenant a la main le fusil-laser actuellement accroche au mur de sa cabine.
— Je crois qu’on va bien s’entendre, Horza. Faites connaissance avec les autres, suivez l’entrainement, et on va se les faire, ces moines ! Hein ?
L’Homme lui lanca un nouveau clin d’?il.
— Un peu, oui, rencherit Horza en souriant.
Il se leva et Kraiklyn lui ouvrit la porte.
Pendant les quelques jours qui suivirent, Horza fit effectivement connaissance avec les autres membres d’equipage. Il parla a ceux qui voulaient bien parler et se contenta d’observer les autres, quand il ne s’appliquait pas a apprendre des choses sur eux en ecoutant aux portes. Yalson restait sa seule amie, mais il s’entendait assez bien avec son camarade de cabine, Wubslin, bien que l’ingenieur trapu s’averat peu loquace et, quand il ne mangeait pas, passat son temps a dormir. Les Bratsilakins avaient manifestement decrete que Horza n’etait pas leur ennemi, mais quant a savoir s’il etait leur ami… ils semblaient reserver leur opinion jusqu’a l’atterrissage sur Marjoin et l’attaque du Temple de la Lumiere.
La devote qui partageait la cabine de Yalson portait le nom de Dorolow. Elle etait dodue, avec la peau blanche et les cheveux blonds, et ses oreilles demesurees s’incurvaient vers le bas pour aller se rattacher a ses joues. Elle parlait d’une voix flutee qu’elle-meme considerait pourtant comme assez grave, et ses yeux larmoyaient abondamment. Ses gestes etaient secs, rapides et nerveux.
L’aine de la Compagnie etait un certain Aviger, petit homme burine a la peau brune et au cheveu rare. Il avait des bras et des jambes etonnamment souples qui lui permettaient, par exemple, de nouer ses mains derriere son dos et de les ramener au-dessus de sa tete d’un seul mouvement. Il logeait avec un denomme Jandraligeli, un mondlidicien d’age moyen qui, grand et mince, arborait les cicatrices rituelles de sa planete-mere avec une fierte impenitente et des allures de perpetuel dedain. Il s’appliquait avec ferveur a ne tenir aucun compte de Horza mais, d’apres Yalson, il agissait ainsi vis-a-vis de chaque nouvelle recrue. Jandraligeli passait une grande partie de son temps a nettoyer et faire briller sa combinaison et son fusil-laser, anciens mais bien entretenus.
Il y avait aussi deux femmes, Gow et kee-Alsorofus, qui se consacraient presque entierement l’une a l’autre et dont on disait qu’elles
Quant a Mipp, c’etait un gros homme sinistre a la peau noire comme le jais. Il savait piloter manuellement le vaisseau quand Kraiklyn n’etait pas a bord et que la Compagnie avait besoin d’assistance directe sur le terrain, et pouvait prendre le relais aux commandes de la navette. On le disait habile au tir, avec son canon a plasma ou son arme a projectiles rapide, mais aussi sujet aux exces, notamment quand il s’enivrait dangereusement a l’aide des liquides toxiques qu’il se procurait aupres de l’autocuisine. Horza l’entendit une ou deux fois vomir dans un box voisin des toilettes. Mipp partageait sa cabine avec un autre ivrogne, Neisin, qui etait plus sociable et chantait tout le temps. Il pretendait avoir quelque chose de terrible a oublier et, s’il buvait plus copieusement et plus regulierement que Mipp, il lui arrivait – quand il avait depasse sa dose habituelle – de se taire brusquement puis d’eclater en sanglots entrecoupes de grandes inspirations sonores. Il etait petit, d’une maigreur nerveuse, avec une tete compacte et rasee ; Horza se demandait ou pouvait bien aller tout le liquide qu’il absorbait, et aussi d’ou venaient toutes ses larmes. Peut-etre y avait-il une sorte de court-circuit entre sa gorge et ses canaux lacrymaux.
Tzbalik Odraye etait le petit genie informatique – autodidacte – de l’equipage. Puisque, en theorie, Mipp et lui pouvaient passer outre les instructions programmees par Kraiklyn sur l’ordinateur non conscient, et donc s’enfuir a bord du vaisseau, ils n’etaient jamais autorises a demeurer ensemble a bord lorsque le commandant etait a terre. En realite, Odraye n’etait pas si cale que ca en informatique, ainsi que Horza s’en rendit compte en lui faisant subir un interrogatoire serre mais en apparence innocent. Toutefois, cet homme grand et legerement bossu au long visage jaunatre en savait sans doute suffisamment pour resoudre tout probleme affectant le cerveau du vaisseau, qui semblait plutot concu pour durer que pour se lancer dans des subtilites philosophiques. Tzbalik Odraye etait loge avec Rava Gamdol, qui devait venir du meme endroit que Yalson, a en juger par sa peau et son fin duvet ; pourtant, il disait que non. Yalson restait vague sur ce sujet, et ces deux-la ne s’aimaient guere. Rava etait lui aussi du genre reclus ; il avait barricade sa couchette et y avait installe un eclairage discret, ainsi qu’un ventilateur. Il lui arrivait de passer plusieurs jours d’affilee dans son petit espace bien a lui, ou il s’enfermait avec un recipient plein d’eau pour en ressortir avec un autre plein d’urine. Tzbalik Odraye faisait de son mieux pour ne pas voir son camarade de cabine, et niait energiquement souffler la fumee odorante de son herbe de Cifetressi dans les trous d’aeration du petit box de Rava.
La derniere cabine etait occupee conjointement par Lenipobra et Lamm. Le premier etait le cadet de la Compagnie ; c’etait un jeune homme decharne qui begayait et arborait une chevelure d’un roux tapageur. Il etait tres fier de sa langue tatouee et la montrait chaque fois qu’il en avait l’occasion. Le dessin, qui representait une femme, etait grossier dans les deux sens du terme. Lenipobra faisait office de medico de bord, et on le voyait rarement sans son petit livre-ecran, lequel contenait un des plus recents manuels medicaux pan-humains. Il l’exhiba fierement devant Horza, sans oublier quelques pages animees ; l’une demontrait en couleurs crues la technique de base du traitement a appliquer en cas de brulures laser profondes, pour les configurations les plus repandues d’appareils digestifs. Lenipobra trouvait ce spectacle des plus rejouissants. Horza se dit qu’il devrait redoubler d’efforts pour ne pas se faire blesser pendant l’assaut du Temple de la Lumiere. Le medico improvise avait des bras tres longs et tres maigres et marchait a quatre pattes environ un quart du temps, sans que Horza reussisse a savoir si c’etait un comportement naturel chez son espece, ou bien pure affectation de sa part.
Lamm etait plus petit que la moyenne, mais fort muscle et d’allure tres compacte. Il arborait une double paire de sourcils, ainsi que des cornes greffees saillant d’une chevelure rarefiee mais tres noire, et surmontant un visage qu’il s’efforcait habituellement de rendre agressif et menacant. Il prenait rarement la parole entre les operations, et quand il parlait, c’etait pour raconter ses guerres, enumerer les individus qu’il avait tues, les armes qu’il avait maniees, et ainsi de suite. Lamm se considerait comme le second de Kraiklyn, malgre la politique d’egalite que pratiquait le commandant de bord a l’encontre de ses membres d’equipage. De temps en temps, Lamm avertissait ses camarades qu’on ne devait pas lui causer de souci. Il etait bien arme, mortellement dangereux, et sa combinaison comportait meme un engin atomique dont il disait qu’il prefererait l’amorcer plutot que d’etre fait prisonnier. Il esperait apparemment convaincre son monde que, si on le derangeait, il pouvait declencher sa fameuse bombe dans un simple acces de depit.
— On peut savoir pourquoi vous me regardez comme ca ? fit la voix de Lamm au milieu d’une veritable tempete d’electricite statique tandis que Horza se faisait ballotter en tous sens par la navette dans sa combinaison trop grande pour lui.
Le Metamorphe se rendit compte qu’il fixait son vis-a-vis ; il effleura un bouton sur son cou et repondit :
— Je pensais a autre chose.
