bout d’un moment cesserent tout a fait de remuer. Malgre tous leurs efforts, ils n’avaient pas reussi a faire bouger d’un centimetre le formidable corps de Fwi-Song.
Horza souffla sur le fusil qu’il tenait gauchement a la main afin de le debarrasser du sable qui le maculait, et se deplaca pour ne plus sentir l’odeur de la chair brulee degagee par le prophete. Il verifia le fonctionnement de l’arme, puis scruta la plage deserte en direction du campement. On mettait les canoes a la mer. D’autres Mangeurs se pressaient dans la navette de la Culture.
Il etira ses membres endoloris, examina son doigt depece, puis haussa les epaules, coinca le fusil sous son bras, saisit les os dans sa main valide et tira tout en exercant une torsion. Les phalanges inutilisables de son doigt se detacherent brusquement, et il les jeta dans le feu.
Les Mangeurs le virent venir tout droit sur eux et se remirent a crier. Puis ils ressortirent pele-mele du navire, certains traversant la plage pour se jeter dans les vagues a la suite des canoes, d’autres s’eparpillant dans la foret. Horza ralentit pour leur laisser le temps de s’enfuir, puis contempla avec mefiance les portes beantes de l’appareil. Il entrevoyait des sieges au sommet de la courte passerelle, puis des lumieres et, tout au fond, une cloison. Il inspira profondement et gravit le plan incline.
— Bonjour, fit une voix synthetique assez peu raffinee.
Horza regarda autour de lui. Le vehicule semblait vieux et usage. Il provenait de la Culture, cela ne faisait toujours aucun doute, mais il lui manquait la nettete impeccable qui caracterisait habituellement ses produits.
— Pourquoi ces gens ont-ils si peur de vous ?
Horza cherchait toujours l’origine de la voix.
— Je ne sais pas tres bien, repondit-il enfin en haussant les epaules.
Le Metamorphe etait nu et tenait encore son arme ; si son doigt ne saignait deja plus, il n’en etait pas moins reduit a deux lambeaux de peau. Il songea que, meme sans cela, il devait avoir l’air menacant, mais peut-etre la navette ne le savait-elle pas.
— Ou etes-vous ? Qui etes-vous ? reprit-il en decidant de feindre l’ignorance.
Il regarda partout avec ostentation, allant jusqu’a inspecter l’avant du vehicule en passant la tete par la porte du poste de pilotage.
— Je suis la navette. Enfin, son cerveau. Comment allez-vous ?
— Bien. Tres bien. Et vous ?
— Pas trop mal, etant donne les circonstances, merci. Je ne me suis pas ennuye du tout, mais je me rejouis d’avoir enfin quelqu’un avec qui discuter. Vous parlez tres bien le marain ; ou l’avez-vous appris ?
— Euh…, j’ai suivi des cours. (Horza fit mine de chercher encore autour de lui.) Ecoutez, je ne sais pas vers ou me tourner quand je vous parle, alors dites-moi ou vous etes, hein !
— Ha-ha ! Le mieux est sans doute de lever la tete, vers l’avant, pres de la cloison. (Horza s’executa.) Vous voyez ce petit objet circulaire, au milieu, pres du plafond ? C’est un de mes yeux.
— Ah ! fit Horza, qui agita la main en souriant. Eh bien, salut ! Je m’appelle… Orab.
— Enchante, Orab. Moi, je m’appelle Tsealsir. Ce n’est en realite qu’une partie de ma designation complete, mais vous pouvez vous en contenter. Qu’est-ce qui s’est passe, la-dehors ? Je ne surveillais pas les individus que j’avais pour mission d’evacuer ; on me l’a interdit, au cas ou cela me perturberait ; mais j’ai tout de meme entendu des cris quand ces gens se sont approches de moi ; et en entrant ils paraissaient effrayes. C’est alors qu’ils vous ont vu et qu’ils se sont enfuis. Qu’est-ce que cet objet, dans vos mains ? Une arme ? Je suis oblige de vous demander de l’abandonner afin que je la mette en securite. Je suis ici pour evacuer les individus qui le desirent en vue de la destruction de l’Orbitale, et nous ne pouvons nous permettre de transporter des armes dangereuses : il ne faudrait pas que quelqu’un soit blesse, vous comprenez. Qu’est-il arrive a votre doigt ? Je possede un excellent medikit a bord. Voulez-vous que je le mette a votre disposition, Orab ?
— Oui, c’est une idee.
— Tres bien. Il se trouve de l’autre cote de la porte qui mene au compartiment avant, sur la gauche.
Horza s’engagea entre les rangees de sieges, en direction de l’avant de l’appareil. Malgre son age, la navette renfermait une odeur de… il ne savait pas de quoi. C’etait sans doute du a tous les materiaux synthetiques qui la composaient. Apres les odeurs certes naturelles, mais o combien pestilentielles qu’il avait senties ces dernieres vingt-quatre heures, Horza appreciait son nouvel environnement, meme s’il se trouvait desormais en territoire de la Culture, et donc ennemi. Il effleura son fusil comme pour actionner quelque chose.
— Je mets simplement le cran de securite, declara-t-il a l’intention de l’?il du plafond. Je ne tiens pas a m’en servir, mais ces gens essayaient de me tuer, et je me sens mieux avec une arme a portee de main, si vous voyez ce que je veux dire.
— Eh bien, pas vraiment, Orab, repondit la navette. Mais il me semble que je peux tout de meme comprendre. Neanmoins, vous devrez me remettre cette arme avant le decollage.
— Pas de probleme. Des que vous aurez ferme les portes arriere.
Horza se tenait a present sur le seuil de la porte separant l’habitacle de la petite cabine de controle. Il s’agissait en fait d’un etroit couloir mesurant moins de deux metres de long, avec une ouverture a chaque bout. Horza examina brievement les alentours, mais ne distingua pas d’autre « ?il ». Puis il apercut, a hauteur de hanche, un panneau ouvert revelant une trousse de secours particulierement bien fournie.
— Ma foi, Orab, je refermerais bien ces portes, afin de vous procurer une sensation de securite ; mais voyez-vous, je suis venu chercher ceux qui veulent partir avant l’heure fixee pour la destruction de l’Orbitale, et je ne puis le faire qu’a la derniere minute, pour que les eventuels candidats au depart puissent embarquer. En verite, je ne vois pas tres bien pourquoi on refuserait de s’en aller, mais on m’a dit de ne pas m’inquieter si certains preferaient rester. Je dois dire que ce serait un peu bete, n’est-ce pas, Orab ?
Horza fourrageait dans le medikit, mais en profitait pour jeter des regards furtifs a une autre serie de portes percees dans la paroi du petit couloir.
— Hmm ? fit-il. Ah, oui. Vous pouvez le dire. Au fait, pour quand est prevue l’explosion ?
Il passa la tete a l’angle de la porte donnant dans le poste de controle, ou la cabine de pilotage, et apercut un nouvel ?il, situe au meme endroit que dans l’habitacle, mais donnant du cote oppose a l’epaisse paroi qui separait les deux zones. Horza sourit, fit un signe de la main puis rentra la tete dans le couloir.
— Coucou ! gloussa la navette. Pour repondre a votre question, Orab, je suis au regret de vous informer que nous serons contraints de faire sauter l’Orbitale dans quarante-trois heures standards. A moins, naturellement, que les Idirans n’entendent enfin raison et retirent leur projet d’utiliser Vavatch comme base militaire.
— Je vois, fit Horza.
Il observait un des encadrements marquant une ouverture dans la paroi, au-dessus de celle qui contenait le medikit. Pour autant qu’il puisse juger, les deux yeux du cerveau se trouvaient dos a dos, avec entre eux deux toute l’epaisseur de la paroi isolant les deux compartiments. Sauf a supposer l’existence d’un quelconque miroir, tant qu’il restait dans le couloir, la navette ne pouvait pas le voir.
Il jeta un regard en arriere, par les portes ouvertes ; pas d’autre mouvement que celui de la cime des arbres qui se balancaient dans le lointain, et de la fumee qui s’elevait des feux. Il verifia a nouveau son arme. Les projectiles semblaient loges dans une espece de chargeur, mais un petit cadran circulaire pourvu d’une aiguille mobile indiquait soit qu’il manquait une balle sur les douze, soit au contraire qu’il n’en restait qu’une seule.
— Eh oui, reprit la navette. C’est bien triste, naturellement, mais en temps de guerre, ce genre de chose est une necessite, je suppose. Oh, je ne pretends pas tout saisir dans cette affaire ! Je ne suis qu’une humble navette, apres tout. En fait, on avait fait cadeau de moi a l’un des Megavaisseaux parce que je suis trop demodee, trop rudimentaire pour la Culture, vous savez. Ils auraient pu me mettre a jour, mais non ; ils se sont simplement debarrasses de moi. Mais voila qu’ils ont de nouveau besoin de moi, et je m’en rejouis.
« Nous avons du pain sur la planche, vous savez, si nous voulons evacuer de Vavatch tous ceux qui le desirent. J’aurai de la peine en voyant sauter l’Orbitale. J’ai passe de bons moments ici, croyez-moi… Enfin, c’est comme ca. Au fait, comment va votre doigt ? Vous voulez que j’y jette un coup d’?il ? Apportez-moi le medikit dans l’un ou l’autre des compartiments, que je regarde un peu ce que je peux faire. Oh ! Avez-vous touche a l’un des autres placards que contient le couloir ?
De fait, Horza essayait de forcer l’ouverture la plus proche du plafond au moyen du canon de son arme.
