Il avait tenu le compte du temps qui passait, et tente d’estimer la longueur de l’attente qui serait encore necessaire. Il savait, jusqu’a la plus inimaginable fraction de seconde, depuis combien de temps il se trouvait dans les tunnels du Complexe de Commandement, et contemplait cette duree plus souvent qu’il n’aurait voulu. Il la sentait grandir en lui. C’est peut-etre un gage de securite, songeait-il. Comme un petit fetiche ; quelque chose a quoi on peut se raccrocher.

Il avait explore les tunnels, sonde et repertorie l’ensemble. Tout affaibli, endommage et quasi inoperant qu’il fut, il lui avait paru profitable d’examiner ce labyrinthe de tunnels et de cavernes, ne serait-ce que pour detourner ses pensees de sa propre condition de refugie sur ce monde. La ou il ne pouvait pas se rendre lui-meme, il envoyait son ultime teledrone, afin que la petite machine aille jeter un coup d’?il et voir ce qu’il y avait a voir.

Et tout cela lui paraissait a la fois assommant et epouvantablement deprimant. Les concepteurs du Complexe de Commandement avaient vraiment atteint un niveau technologique tres bas ; dans les tunnels, tout fonctionnait soit mecaniquement, soit electroniquement. Roues, engrenages, cables, supraconducteurs, fibres optiques… Tout cela est bien rudimentaire, se disait le Mental ; il n’y a vraiment rien la-dedans qui puisse m’interesser un tant soit peu. Un unique coup d’?il au travers des machines et des appareillages divers disposes ca et la dans les tunnels lui suffisait a les identifier avec precision : materiau constitutif, mode de construction, fonction… Nul mystere, rien pour exercer son esprit.

D’autre part, il y avait quelque chose d’effrayant dans l’inexactitude de tout cet attirail. Le Mental contemplait une piece metallique soigneusement usinee, ou quelque forme en plastique delicatement moulee, et comprenait que pour les createurs du Complexe, et pour eux seulement, ces objets etaient exacts, precis, concus pour ne comporter qu’une marge de tolerance infime par rapport a leur modele ; a leurs yeux, ils etaient pourvus de lignes parfaitement droites, de bords sans defaut, de surfaces bien lisses, d’angles droits irreprochables… et ainsi de suite. Mais le Mental, lui, malgre ses capteurs deteriores, en percevait les contours irreguliers, la rusticite des pieces et des composants. Tout cela suffisait aux gens de cette epoque reculee, et leurs machines satisfaisaient au critere le plus important de tous : elles fonctionnaient…

Elles n’en restaient pas moins grossieres, gauches, imparfaitement concues et manufacturees. Et sans tres bien savoir pourquoi, le Mental trouvait cela inquietant.

Il allait devoir utiliser cette technologie antique, elementaire, cette machinerie de seconde main. Il allait devoir s’y connecter.

Il avait fait le tour de la question, comme il avait pu, et decide de mettre sur pied un plan d’action au cas ou les Idirans reussiraient a faire passer quelqu’un a travers la Barriere de la Serenite et menaceraient le secret de sa position.

Il allait s’armer, se menager une cachette. Comme ces deux initiatives impliquaient d’endommager le Complexe, il n’agirait qu’en cas de menace averee. Alors il serait bien oblige d’encourir le mecontentement des Dra’Azon.

Mais on n’en arriverait peut-etre pas la. En tout cas, il l’esperait ; prevoir, c’etait une chose. Passer a l’action en etait une autre. Le Mental n’avait sans doute pas beaucoup de temps devant lui pour s’armer ou se cacher. Par consequent, ces deux projets seraient realises de maniere assez rudimentaire, d’autant qu’il ne lui restait qu’un seul teledrone, sans compter les degats severes qu’avaient subis ses champs, pour man?uvrer les equipements du Complexe.

Enfin, c’etait mieux que rien. Mieux valait avoir des problemes que les voir tous eradiques par sa propre mort…

Le Mental s’etait toutefois decouvert un autre probleme qui, pour revetir un caractere moins immediat, n’en restait pas moins preoccupant en soi : qui etait-il ?

Ses fonctions superieures avaient du se deconnecter quand il etait passe de l’espace quadridimensionnel a l’espace tridimensionnel. L’information dont disposait le Mental se presentait sous forme binaire, par le biais de spirales composees de protons et de neutrons ; or, en dehors du noyau et en dehors de l’hyperespace, il se trouve que les neutrons se degradent (pour donner des protons, ha-ha ; peu de temps apres son entree dans le Complexe, la majeure partie de ses memoires aurait renferme un message extraordinairement revelateur, a savoir : « 000000000… »). Il avait donc gele sa memoire principale et ses fonctions cognitives en les enveloppant dans des champs qui en empecheraient a la fois la degenerescence et l’utilisation. En leur absence, il fonctionnait grace a des picocircuits secondaires, dans l’espace reel, et se servait, pour penser, de la lumiere de l’espace reel (quelle humiliation !).

En fait, le Mental avait toujours acces a ces banques-memoire (encore que le processus fut complique, et surtout bien lent) ; donc, sur ce plan, tout n’etait pas perdu… Mais pour ce qui etait de reflechir, d’etre lui-meme, c’etait une tout autre affaire. Il ne disposait pas de sa vraie personnalite, mais seulement d’une copie elementaire et abstraite de lui-meme, une simple projection horizontale bien loin de representer toute la complexite tortueuse de sa veritable identite. Il s’agissait de la copie la plus fidele que soient theoriquement susceptibles de produire ses capacites limitees, et elle conservait indubitablement une conscience, meme en regard des criteres les plus rigoureux. Mais l’index n’est pas le texte, le plan des rues n’est pas la ville, la carte n’est pas le territoire.

Alors, qui etait-il ?

En tout cas, pas l’entite qu’il croyait etre. Telle etait la reponse, et c’etait une reponse deconcertante. Car il savait que son moi actuel etait parfaitement incapable de penser comme son ancien moi. Il se sentait devalorise. Il se sentait faillible, limite et… terne.

Pense donc de maniere positive. Structures, images, analogie revelatrice… Mets le handicap au service du progres. Reflechis simplement…

S’il n’etait pas lui-meme, alors il serait un non-lui-meme.

Quant au teledrone, il etait au Mental ce que le Mental etait a son ancienne personnalite (comparaison bien commode).

Le teledrone serait davantage que ses yeux et ses oreilles postes a la surface de la planete, dans la base des Metamorphes ou aux alentours de celle-ci, a faire le guet ; davantage qu’un simple assistant au cours des preparatifs probablement frenetiques qui suivraient, lorsque le Mental devrait s’equiper et se dissimuler, si le teledrone donnait un jour l’alarme. Oui, il serait bien plus que cela ; et bien moins, aussi.

Vois les choses du bon cote, pense aux aspects positifs. Tu t’es quand meme montre drolement intelligent, non ? Si.

Concue par lui, son evasion du cuirasse assemble a la diable avait fait la preuve d’une maitrise, d’un genie epoustouflants. L’emploi si courageux du gauchissement, alors qu’il etait si profondement engage dans le puits de gravite, aurait ete extremement temeraire dans des circonstances moins desesperees, mais il s’en etait tout de meme superbement sorti… Quant a son stupefiant transfert interregne – de l’hyper-espace a l’espace reel –, ce n’etait pas seulement le plus eblouissant, le plus audacieux jamais tente, mais presque certainement une grande premiere. Rien, dans ses vastes stocks d’information, n’indiquait qu’on eut jamais accompli une chose pareille. Le Mental en etait tres fier.

Et tout cela pour se retrouver piege ici, intellectuellement handicape, ombre philosophique de son moi anterieur.

A present il n’avait plus rien a faire qu’attendre, en esperant que ceux qui le retrouveraient ne seraient pas des ennemis. La Culture devait etre au courant ; le Mental etait sur que son signal avait correctement fonctionne et que, quelque part, quelqu’un le capterait. Seulement, les Idirans aussi etaient au courant. Il ne craignait pas tellement que ceux-la tentent de debarquer en force, car ils savaient aussi bien que lui qu’on ne provoquait pas impunement les Dra’Azon. Mais si les Idirans trouvaient le moyen d’arriver jusqu’a sa cachette, et que la Culture echouat ? Si toute la zone entourant le Golfe Morne etait maintenant sous influence idirane ?

Le Mental n’ignorait pas que s’il tombait entre les mains de l’ennemi, il n’aurait plus qu’un seul recours ; or, non seulement il refusait de s’autodetruire pour des raisons purement personnelles, mais, en plus, il voulait de toute facon eviter de detruire quoi que ce soit dans le perimetre du Monde de Schar, toujours pour la meme raison, celle qui dissuadait aussi les Idirans d’attaquer directement. Mais s’il se faisait bel et bien capturer a l’interieur de la planete, ce serait sans doute sa derniere chance de se detruire. Car le temps qu’on l’en fasse sortir, les Idirans auraient peut-etre trouve le moyen de l’en empecher.

Cette evasion n’avait-elle ete qu’une vaste erreur de sa part, en fait ? Aurait-il simplement du s’autodetruire avec le reste du vaisseau, ce qui lui aurait epargne bien des complications et bien des soucis ? Mais cette Planete des Morts toute proche, juste au moment de l’attaque, c’etait un veritable don du ciel ! De toute facon, il voulait

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