vivre, et puis quel… quel gaspillage que de laisser passer une chance pareille, qu’il eut ete convaincu de survivre ou bien de perir.
Enfin, maintenant c’etait fait. Il n’y avait pas a revenir la-dessus. Il ne restait plus qu’a attendre. Attendre et reflechir. Envisager toutes les options (rares) et toutes les possibilites (nombreuses). Fouiller de son mieux dans ses banques-memoire afin de trouver une solution appropriee, quelque chose qui put l’aider. Par exemple (il etait d’ailleurs significatif que l’unique element interessant fut negatif), il avait decouvert que les Idirans s’etaient probablement adjoint les services d’un Metamorphe ayant deja fait partie de l’equipe affectee a la garde du Monde de Schar. Naturellement, il se pouvait que cet homme fut mort, occupe ailleurs ou trop eloigne ; ou alors, l’information etait incorrecte au depart et la section de Centralisation des Renseignements s’etait meprise… Mais, dans le cas contraire, l’homme serait tout designe pour partir a sa recherche dans les tunnels du Complexe.
A tous les niveaux, l’esprit du Mental etait concu pour considerer qu’il n’existait pas d’information negligeable, excepte en termes extremement relatifs ; pourtant, il regrettait sincerement d’avoir trouve cette donnee precise dans ses memoires ; il aurait prefere ne rien savoir de cet homme, ce Metamorphe qui connaissait le Monde de Schar et travaillait sans doute pour les Idirans. (Pervers a sa maniere, le Mental se prit a regretter de ne pas connaitre le
Mais avec un peu de chance, peut-etre ce dernier ne serait-il pas adapte a la situation. Ou alors, la Culture le prendrait de vitesse. Ou bien le Dra’Azon verrait en lui un camarade Mental en detresse et viendrait a son secours. Ou… n’importe quoi d’autre.
Dans les tenebres, le Mental attendait.
… Parmi ces planetes, des centaines etaient vides ; les tours a cent millions de pieces etaient bien la ; les petites cellules etaient la aussi, les armoires, les tiroirs, les cartes, les espaces reserves aux nombres et aux lettres etaient la… Mais il n’y avait rien d’ecrit, rien de stocke sur aucune de ces cartes… (Parfois le Mental aimait s’imaginer longeant les intervalles exigus qui separaient les armoires, un de ses teledrones flottant parmi les fichiers-memoire accoles au fil d’etroits couloirs, allant de piece en piece, d’etage en etage, survolant des continents enfouis sous les pieces-memoire, kilometre apres kilometre, des oceans combles par les pieces- memoire, des chaines de monts aplanis, des forets abattues, des deserts recouverts…) Ces systemes entiers de planetes obscures, ces trillions de kilometres carres de papier vierge representaient l’avenir du Mental ; les blancs qu’il remplirait au cours de sa vie future.
S’il en avait une.
7. Une partie de Debacle
— Debacle… le jeu prohibe partout. Ce soir, dans le batiment d’allure peu avenante situe de l’autre cote de la place, sous le dome, ils se rassembleront : les Joueurs a la Veille du Desastre… le cercle le plus raffine de riches psychotiques que compte la galaxie humaine, venus pour jouer au jeu qui est a la vie reelle ce que la romance sentimentale est a la tragedie classique.
« Vous etes dans la cite biport d’Evanauth, Orbitale de Vavatch, cette meme Orbitale qui, dans quelque onze heures standards, doit se trouver reduite a ses atomes constitutifs alors que, dans cette region de la galaxie, non loin de la Falaise Scintillante et du Golfe Morne, la guerre Idirans-Culture atteint de nouveaux sommets a force d’adherer a des principes sans tenir compte des consequences, et de nouveaux abimes de la raison. C’est cette catastrophe imminente qui attire ici ces vautours scatologiques, et non les Megavaisseaux ou encore ce miracle technologique azureen qu’est la Mer Circulaire. Oui, si ces gens sont la, c’est parce que l’Orbitale tout entiere est vouee a exploser a breve echeance, et qu’ils trouvent amusant de jouer a la Debacle – il s’agit d’un banal jeu de cartes legerement agremente pour complaire aux cerveaux perturbes – dans des endroits menaces d’annihilation imminente.
« Ils ont joue sur des mondes que de grosses cometes ou meteorites allaient heurter sous peu, ou dans des crateres volcaniques sur le point d’exploser, ils ont joue dans des villes menacees de bombardements nucleaires au cours de guerres rituelles ou sur des asteroides foncant tout droit vers le c?ur d’une etoile, ils ont joue face a des murailles mouvantes de glace ou de lave ou dans les entrailles de mysterieux astronefs retrouves deserts dans l’espace et orientes vers un trou noir, ils ont joue dans de vastes palais promis au pillage par des meutes d’androides… Bref, dans tous les endroits ou vous prefereriez
« Les voici donc, ces pique-assiette hyperriches dans leurs vaisseaux de location ou leurs croiseurs personnels. Pour l’heure ils dessoulent, redescendent, subissent des operations de chirurgie esthetique ou des therapies comportementales – voire les deux – afin de se rendre acceptables aux yeux de ce qui passe pour la societe normale, meme dans ces milieux chics, apres des mois de debauche ou de perversion onereuses et excentriques, selon ce qui leur plait particulierement ou ce qui se fait en ce moment. Simultanement, ils rassemblent leurs credits aoiens (rien que de l’authentique, pas de monnaie fiduciaire), eux ou leurs petits proteges, et ecument les hopitaux, les asiles et les entrepots cryo a la recherche de nouveaux Vivants.
« Sont venus aussi les badauds, les groupies de la Debacle, les aventuriers, les perdants qui donneraient tout pour tenter encore leur chance, pourvu qu’ils arrivent a trouver assez d’argent et de Vivants… Et puis il y a les loques humaines typiques de ce jeu : les
« Personne ne sait au juste comment ces diverses tribus entendent parler de la partie qui se prepare, ni comment elles reussissent a arriver a temps, mais la rumeur parvient toujours aux oreilles de ceux qui ont reellement envie ou besoin de l’entendre et, telles des goules, ils affluent, prets pour le jeu et pour la catastrophe.
« A l’origine, la Debacle se jouait dans ce genre de circonstances parce que c’etait seulement avec l’effondrement des lois et de la morale (dans la confusion generale qui regne une fois la Derniere Heure venue) qu’une partie pouvait se derouler dans une quelconque region, meme reculee, de la galaxie civilisee – galaxie dont, croyez-moi si vous voulez, les Joueurs s’estiment membres ! Le cataclysme qui suit – nova, explosion planetaire, etc. – est considere comme une espece de symbole metaphysique de la mort qui attend toute chose ; etant donne que les Vivants en jeu dans une Partie Complete sont tous des volontaires, beaucoup d’endroits – et notamment cette bonne vieille Vavatch, si permissive, si clairement tournee vers le plaisir – les laissent jouer avec la benediction des autorites.
« Certains disent que le jeu n’est plus ce qu’il etait, et meme que c’est devenu un evenement mediatique, mais moi je dis que cela reste un jeu pour individus malades et malfaisants ; pour les gens riches qui negligent les autres, mais ne negligent pas leurs propres interets ; un jeu pour gens desequilibres… qui ont des appuis. On meurt toujours pendant les parties de Debacle, et pas seulement les Vivants, ni les Joueurs d’ailleurs.
« On a dit que c’etait le jeu le plus decadent que l’histoire ait jamais compte. Tout ce qu’on peut dire pour sa defense, c’est qu’il occupe les esprits tordus des individus les plus vicieux de la galaxie, et les detourne donc de la realite ; les dieux savent ce qu’inventeraient ces gens s’il n’y avait pas ce jeu ! Et son cote benefique (outre qu’il nous rappelle – comme si nous avions besoin de ca ! – le degre de folie que peut atteindre la carboniforme bipede a respiration d’oxygene), c’est qu’il cause de temps en temps la disparition d’un des Joueurs et effraie durablement les autres. Or, en ces temps qu’on pourrait a juste titre qualifier de dements, on doit peut-etre accueillir favorablement
« Je livrerai un second compte rendu en cours de partie, depuis l’auditorium, si j’arrive a m’y introduire. Mais en attendant, au revoir et bonne chance. C’etait Sarble l’?il, Evanauth City, Vavatch.
Sur l’ecran de poignet de l’homme debout en plein soleil au centre de la place, l’image s’effaca brusquement ; le jeune visage a demi masque disparut.
Horza replaca son terminal dans sa manchette. L’affichage horaire palpitait lentement, poursuivant le compte a rebours qui annoncait la destruction de Vavatch.
Sarble l’?il – un des plus celebres journalistes independants de la galaxie humanoide, et un des plus habiles pour ce qui etait de s’infiltrer dans les endroits qui lui etaient interdits – devait a present s’appreter a s’introduire dans la salle de jeu – si ce n’etait deja fait. L’emission que venait de voir Horza avait ete enregistree
