toujours don de ses gains, et le premier rega-lit d’hotel venu y aurait reflechi a deux fois avant de l’admettre : il etait souffreteux, a demi aveugle, incontinent et albinos. Dans les moments critiques, en cours de partie, sa tete etait parfois prise de tremblements incontrolables, mais, entre ses mains, les cartes ne bougeaient pas plus que si on les avait fichees dans le roc. Lui aussi se fit aider pour gravir le plan incline, par une jeune fille qui le conduisit ensuite jusqu’a son fauteuil, le recoiffa et lui deposa un baiser sur la joue avant d’aller se tenir dans la zone situee a l’arriere des douze sieges, juste derriere le fauteuil du jeune homme.
Wilgre leva l’une de ses mains bleues toutes potelees et jeta quelques Centiemes a la foule massee aux barrieres ; on se jeta au sol pour ramasser les pieces. Wilgre y melait toujours des unites de plus grande valeur. Un jour, quelques annees plus tot, a l’occasion d’un tournoi se deroulant a l’interieur d’une lune qui foncait alors vers un trou noir, il avait jete une unite d’un Milliard en meme temps que de la petite monnaie, sacrifiant ainsi pres d’un dixieme de sa fortune d’un simple mouvement du poignet. Un clochard decrepit originaire d’un des asteroides – et qui venait de se faire rejeter comme Vivant parce qu’il n’avait plus qu’un bras – se retrouva capable de s’acheter une planete pour lui tout seul.
Les autres Joueurs formaient eux aussi un assortiment joliment varie : a une exception pres, Horza ne put les identifier. Les trois ou quatre premiers furent salues par des acclamations et des salves de feux d’artifice, ce qui semblait confirmer leur celebrite ; les autres etaient soit mal aimes du public, soit totalement inconnus.
Le dernier joueur a remonter la rampe fut Kraiklyn.
Horza se recoucha sur sa meridienne et sourit. Le chef de la Libre Compagnie avait eu recours a quelques alterations faciales mineures – sans doute du genre lifting – et s’etait fait teindre les cheveux en brun mais, pas de doute, c’etait bien lui. Il portait un habit tout d’une piece, de couleur claire, et paraissait bien rase. Les autres passagers de la
Quand tous les Joueurs eurent pris place autour de la table, on amena leurs Vivants, qui vinrent s’asseoir juste derriere eux.
Les Vivants etaient tous des humains ; pour la plupart, ils avaient deja l’air a moitie morts, bien qu’ils n’eussent visiblement subi aucune mutilation. On les conduisit un par un a leurs sieges, ou ils furent sangles et coiffes de casques. Legers, de couleur noire, ces derniers couvraient l’integralite de leur visage a l’exception des yeux. Presque tous tomberent en avant aussitot attaches sur leur siege ; quelques-uns se tenaient plus droits, mais tous avaient les yeux baisses et se gardaient bien de regarder autour d’eux. Chaque Joueur inscrit s’accompagnait du nombre maximal de Vivants autorise ; certains les avaient fait produire tout specialement pour l’occasion, d’autres avaient charge leurs agents de leur fournir le necessaire. Aux Joueurs moins fortunes et moins renommes, tels que Kraiklyn par exemple, revenait le rebut des prisons et autres asiles, ainsi que quelques depressifs retribues ayant legue a autrui leur part des gains eventuels. Souvent les membres de la secte des Decourages se laissaient persuader d’endosser le role de Vivant moyennant finances ou en echange d’une donation a la cause, mais cette fois Horza n’apercut ni les coiffes etagees, ni les yeux remodeles pleurant des larmes de sang qui constituaient leurs signes distinctifs.
Kraiklyn n’avait reussi qu’a reunir trois Vivants ; manifestement, il ne tiendrait pas le coup tres longtemps.
La femme aux cheveux blancs se leva de son siege reserve, s’etira et, l’air de s’ennuyer profondement, longea la terrasse en se faufilant entre les meridiennes et les chaises longues. Juste au moment ou elle parvenait a la hauteur de Horza, des cris s’eleverent sur une autre terrasse, derriere eux. Elle s’immobilisa et chercha a reperer la cause du desordre. Horza se retourna a son tour. Malgre le champ-silence, il entendit un homme hurler ; apparemment, une bagarre avait eclate. Deux vigiles tentaient de maitriser deux personnes qui roulaient au sol. Les spectateurs de la terrasse en question avaient fait cercle autour d’eux et restaient la, partages entre les preparatifs du jeu de Debacle et les coups de poing qui pleuvaient sous leurs nez. Les rivaux furent finalement remis sur pied, mais seul l’un des deux se vit passer les menottes ; c’etait un jeune homme auquel Horza trouva un air vaguement familier, bien qu’il se fut manifestement deguise grace a une perruque blonde, derangee par la bagarre.
Son adversaire, un homme lui aussi, sortit de son vetement une espece de carte qu’il montra au jeune homme, qui s’epoumonait toujours. Puis les deux gardes en uniforme l’entrainerent avec l’aide de l’homme a la carte, qui preleva un petit objet derriere l’oreille du prisonnier qu’on escortait en direction d’un tunnel d’acces. La jeune femme aux longs cheveux blancs croisa les bras et s’avanca sur la terrasse. Au-dessous d’elle, le cercle de curieux se referma telle une trouee dans un nuage.
Horza la regarda se frayer un chemin entre les meridiennes ; puis elle quitta la terrasse et il la perdit de vue. Il leva la tete. Les animaux duellistes tournoyaient et bondissaient toujours. Leur sang blanc semblait luire en maculant leur poil hirsute. Ils montraient les dents sans un bruit et se fauchaient mutuellement en etendant leurs longs membres superieurs, mais la qualite de leurs acrobaties et la precision de leurs attaques s’etaient deteriorees ; on les sentait a present las, malhabiles. Horza reporta son attention sur la table de jeu. Tout le monde etait pret ; la partie allait commencer.
La Debacle n’etait qu’un jeu de cartes un peu ameliore, qui faisait a la fois appel au talent, a la chance et au bluff. L’interet n’etait pas les fortes sommes en jeu, ni meme le fait qu’en y perdant une vie le Joueur infortune perdait aussi un Vivant – un etre humain bien vivant – mais l’emploi, autour de la table de jeu, de champs electroniques a double sens capables de modifier la conscience.
Grace aux cartes qu’il ou elle tenait en main, le Joueur ou la Joueuse pouvait alterer les emotions d’un ou plusieurs de ses partenaires. La peur, la haine, le desespoir, l’espoir, l’amour, la solidarite, le doute, l’exaltation, la paranoia… La quasi-totalite des etats affectifs dont est capable le cerveau humain pouvaient etre emis en direction d’un Joueur donne, ou bien encore utilises individuellement. Vu d’assez loin, ou de pres mais a travers un champ protecteur, le jeu prenait des allures de passe-temps pour desaxes ou pour simples d’esprit. Un Joueur pourvu d’un jeu avantageux pouvait tout a coup passer la main ; un autre, pourtant denue de toute carte maitresse, misait subitement tout ce qu’il avait. Certains s’effondraient en larmes ou eclataient d’un rire irrepressible ; tel autre miaulait son amour a un Joueur dont on savait qu’il etait en realite son pire ennemi, ou bien griffait ses sangles en cherchant eperdument a se liberer afin de massacrer sur place son meilleur ami.
Il arrivait aussi qu’un participant se suicide. Les Joueurs de Debacle ne reussissaient jamais a se degager de leur fauteuil (si par malheur quelqu’un y parvenait, il etait prevu qu’un Ishlorsinami l’arrete d’un coup de petrificateur), mais ils pouvaient toujours s’autodetruire. Les consoles de jeu, par l’intermediaire desquelles les unites emotrices diffusaient les emotions demandees, mais qui servaient aussi a abattre les cartes, a donner l’heure et a tenir le compte des Vivants qui restaient a chaque Joueur, comprenaient chacune un petit bouton creux muni d’une aiguille pleine de poison, prete a piquer le doigt qui y exercerait une pression.
La Debacle etait de ces jeux ou l’on n’avait pas interet a se faire trop d’ennemis. Seul un etre dote d’une volonte de fer pouvait resister a l’impulsion suicidaire implantee dans son cerveau par l’attaque concertee d’une demi-tablee de Joueurs.
A la fin de chaque donne, lorsque l’argent mise revenait au Joueur dont les cartes restantes totalisaient le plus de points, tous ceux qui avaient suivi perdaient un Vivant. Quand il ne leur en restait plus un seul, ou bien quand ils n’avaient plus d’argent, ils etaient exclus de la partie. La regle voulait que celle-ci s’achevat lorsqu’il n’y avait plus en lice qu’un seul Joueur pourvu de Vivants ; mais, en pratique, on la considerait comme terminee lorsque les participants s’accordaient pour dire que, s’ils continuaient, ils perdraient probablement leurs Vivants dans le desastre a venir. Cela pouvait devenir tres interessant en fin de partie, quand la catastrophe etait imminente, quand la donne durait depuis un bon moment, qu’il y avait de grosses sommes en jeu et qu’un ou deux Joueurs refusaient d’abandonner ; c’est alors qu’on distinguait les raffines des simiesques, et le jeu tournait encore plus a la guerre des nerfs. Parmi les meilleurs, bon nombre de Joueurs avaient peri, par le passe, en cherchant a rencherir l’un sur l’autre dans ce genre de circonstances.
Du point de vue du spectateur, la principale attraction du jeu de Debacle etait la suivante : plus on se tenait pres d’une unite emotrice, plus on recevait d’emotions destinees a tel ou tel Joueur. Toute une societe d’individus physiquement dependants de ces sentiments de troisieme main avait fait son apparition au fil des siecles, a mesure que la Debacle devenait un jeu chic, mais toujours populaire : c’etaient les emotomanes, ou plus simplement les « emos ».
Il existait d’autres groupes de Joueurs de Debacle. Les Joueurs a la Veille du Desastre etaient seulement les plus riches et les plus celebres d’entre tous. Les emos pouvaient se procurer leur dose d’emotions en divers
