gauchissement. La, elle avait embarque les membres de la Libre Compagnie, puis repasse le Mur en endommageant ses gauchisseurs par la meme occasion.
Il n’avait pas reussi a savoir qui avait survecu, mais dut partir du principe que Kraiklyn etait du nombre ; personne d’autre que lui n’aurait pu faire franchir le Mur-Limite a la
Il se laissa aller en arriere dans son siege (ou plutot dans sa sculpture-siege) et se detendit en chassant de son corps et de son esprit la structure comportementale caracteristique des emotomanes. Il fallait qu’il se remette a penser comme Kraiklyn ; il ferma les yeux.
Au bout de quelques minutes, il sentit qu’il se passait quelque chose au fond de l’arene. Il reprit ses esprits et regarda tout autour de lui. La femme aux cheveux blancs s’etait levee et descendait les gradins d’un pas mal assure ; sa longue robe en tissu epais balayait les marches. Horza se leva a son tour et s’engagea prestement a sa suite, en restant dans son sillage parfume. Quand il la depassa, elle ne lui accorda pas un regard. Il vit qu’elle manipulait distraitement un diademe pose de guingois sur sa tete.
On avait allume les projecteurs au-dessus de la table de jeu. Dans l’auditorium, quelques estrades s’assombrissaient, quand elles ne se repliaient pas purement et simplement. Les gens convergeaient graduellement vers la table, les sieges, les chaises longues ou les zones reservees aux spectateurs debout. Sous la lumiere crue des projecteurs se mouvaient lentement de hautes silhouettes en robe noire qui verifiaient l’un apres l’autre les elements du jeu. C’etaient les arbitres, les Ishlorsinami. Tout le monde le savait, ils composaient l’ethnie la moins imaginative, la moins douee d’humour, la plus pointilleuse, la plus honnete et la moins corrompue de toute la galaxie ; et s’ils officiaient invariablement dans les tournois de Debacle, c’etait qu’on ne pouvait guere faire confiance qu’a eux.
Horza s’arreta devant un stand restaurant-buvette et fit des provisions de nourriture et de boisson ; pendant qu’on executait sa commande, il observa la table de jeu et les formes qui s’affairaient tout autour. La femme en robe epaisse a longue chevelure blanche poursuivait sa descente ; elle le depassa a nouveau sur les marches. Son diademe etait pratiquement redresse, mais sa grande robe ample etait toute froissee. Au moment de le croiser, elle bailla.
Horza paya ses achats avec une de ses cartes, puis emboita de nouveau le pas a l’inconnue, descendant vers la foule grandissante de gens et de machines qui commencait a se rassembler autour du perimetre de jeu. Elle lui jeta un regard soupconneux en le voyant reapparaitre a ses cotes, pratiquement au pas de course, et la depasser une fois de plus.
Horza graissa quelques pattes et reussit a s’introduire sur l’une des terrasses les mieux situees. Il rabattit sur son front la capuche de sa lourde blouse a col epais en la tirant en avant de maniere que son visage demeure dans l’ombre. Pas question de se faire voir maintenant par le vrai Kraiklyn ! Surplombant les niveaux inferieurs, la terrasse en plan incline offrait une vue excellente de la table proprement dite, ainsi que des portiques situes juste au-dessus d’elle. Horza avait egalement dans son champ de vision la majeure partie des secteurs isoles par les barrieres. Il choisit une chaise longue moelleuse non loin d’un groupe de tripedes bruyants vetus avec extravagance qui affectionnaient les huees et ne cessaient de cracher dans un grand pot dispose au centre des meridiennes a bascule ou ils avaient pris place.
Les Ishlorsinami s’etaient apparemment assures que l’ensemble fonctionnait correctement, et que la partie presentait toutes les garanties d’impartialite. Ils emprunterent un passage creuse dans le sol ellipsoidal de l’arene. Quelques lumieres s’eteignirent ; un champ-silence isola le secteur du reste de l’auditorium. Horza observa brievement les environs. Quelques estrades, quelques decors dresses restaient eclaires, mais les lumieres commencaient deja a s’eteindre. Le numero de trapeze animal se poursuivait neanmoins, tout la haut, sur fond d’etoiles ; les grosses betes se balancaient lourdement dans l’air dans un scintillement de champ-harnais. Ils enchainaient toujours tournoiements et sauts perilleux, mais a present, chaque fois qu’ils se croisaient dans les airs ils tendaient une patte griffue et laceraient lentement, silencieusement, leurs pelages respectifs. Horza semblait etre le seul a les regarder.
Il fut surpris de voir la femme qu’il avait deja croisee deux fois sur les marches passer a nouveau a cote de lui et s’installer sur une meridienne inoccupee portant la mention « reserve », a l’avant de la terrasse. Il ne l’aurait pas crue assez riche pour s’offrir une place dans ce secteur.
Sans tambour ni trompette, les Joueurs a la Veille du Desastre firent leur apparition dans le passage emergeant du sol de l’arene. Un unique Ishlorsinami ouvrait la marche. Horza consulta son terminal ; il restait exactement sept heures standards avant la destruction de l’Orbitale. Applaudissements, bravos, huees retentissantes (du moins dans le secteur de Horza) accueillirent les participants, meme si les champs-silence assourdissaient le tout. En sortant de l’ombre, quelques Joueurs saluaient la foule venue les voir jouer tandis que les autres la traitaient avec le plus grand mepris.
Horza en reconnut certains. Ceux qu’il avait deja vus, ou dont il avait au moins entendu parler etaient Ghalssel, Tengayet Doy-Suut, Wilgre et Neeporlax. Le premier etait le fameux chef du Commando Ghalssel – probablement la plus prospere des Libres Compagnies. Horza avait entendu arriver le vaisseau-mercenaire a onze kilometres de distance alors qu’il marchandait avec la vendeuse de navettes. Celle-ci s’etait alors figee sur place et son regard s’etait embrume. Horza n’osa pas lui demander si elle attribuait ce vacarme a la Culture venue detruire l’Orbitale quelques heures avant l’heure prevue, ou venue la chercher
Ghalssel etait un homme d’allure ordinaire, assez trapu pour venir d’une planete a forte g, mais sans l’aura de puissance rentree qui va generalement de pair. Il etait vetu simplement et son crane etait rase de pres. On disait que seule une partie de Debacle, ou ces choses-la etaient interdites, pouvait le decider a abandonner la combinaison qu’en temps normal il ne quittait jamais.
Tengayet Doy-Suut etait grand ; le teint et les cheveux tres sombres, lui aussi portait des vetements austeres. Le Suut etait champion du jeu de Debacle, autant par le nombre de parties remportees, que par les gains ou la mise. Il venait d’une planete Contactee vingt ans auparavant seulement, ou il etait deja champion dans toutes sortes de jeux, qu’il s’agisse de hasard ou de bluff. C’etait aussi la qu’il s’etait fait operer du visage pour se faire greffer a la place un masque d’acier ou seuls les yeux semblaient vivants : deux joyaux inexpressifs luisant d’un eclat tendre, sertis dans le metal sculpte. La surface du masque etait mate afin que les adversaires du Suut ne puissent y dechiffrer le reflet de ses cartes a jouer.
Wilgre dut, pour parvenir au terme de son ascension, reclamer l’aide des esclaves de sa suite. On aurait presque dit que, dans sa toge-miroir, le geant bleu d’Ozhleh se faisait rouler le long de la pente par ses petits humains, bien que l’ourlet de sa robe se soulevat par instants pour reveler quatre jambes courtaudes qui pietinaient frenetiquement afin de propulser sa masse vers le haut. Dans l’une de ses mains il tenait un grand miroir ; dans l’autre, une laisse-fouet au bout de laquelle avancait, tel un souple cauchemar nimbe de blancheur pure, un rogothuyr enuclee aux quatre pattes incrustees de metaux precieux, au mufle emprisonne dans une museliere de platine et aux orbites serties d’emeraudes. La tete geante de l’animal se balancait de droite a gauche : il dressait la carte de tout ce qui l’entourait au moyen d’un de ses sens, qui faisait pour cela appel aux ultrasons.
Sur une terrasse situee presque en face de l’endroit ou se tenait Horza, les trente-deux concubines de Wilgre rejeterent leurs voiles et se prosternerent, sur les coudes et les genoux, pour adorer leur maitre. Ce dernier agita brievement son miroir dans leur direction. La quasi-totalite des jumelles et des microcameras introduites en fraude dans l’auditorium se tournerent aussi vers les trente-deux creatures assorties, qui avaient la reputation de former le meilleur harem unisexe de toute la galaxie.
Neeporlax contrastait quelque peu avec les autres. Un jouet a la main, il offrait aux regards une jeune silhouette decharnee, des habits de mauvaise qualite, un pas trainant et des yeux qui clignaient sous l’eclairage de l’arene. Ce gamin venait peut-etre en deuxieme position dans la hierarchie des Joueurs de Debacle, mais il faisait
