— Non, repondit-il en pesant de tout son poids. Je ne m’en suis meme pas approche.

— C’est curieux, il me semble pourtant sentir quelque chose. Vous etes sur de ce que vous dites ?

— Mais bien entendu, fit Horza en appuyant de toutes ses forces.

La porte ceda, revelant des tubes, des fibrocircuits, des recipients metalliques et divers autres elements mecaniques, electroniques et optiques non identifiables, ainsi que des unites-champs.

— Aie ! s’ecria la navette.

— He ! lanca Horza. Il vient de s’ouvrir tout seul ! Il y a quelque chose qui brule, la-dedans !

Il brandit son arme a deux mains et visa soigneusement. Ca doit etre quelque part par la, songea-t-il.

— Le feu ! glapit la navette. Mais ce n’est pas possible !

— Tu crois que je ne sais pas reconnaitre la fumee, espece de tas de ferraille cingle ! hurla le Metamorphe en pressant la detente.

Le coup partit. Ses deux mains tressauterent et il fut projete en arriere. La balle explosive frappa l’interieur du placard et la detonation couvrit l’exclamation de la navette. Horza se protegea le visage de son bras.

— Je suis aveugle ! gemit l’appareil.

A present, le logement de la paroi crachait reellement de la fumee. Horza se replia en titubant vers la cabine de controle.

— Il y a le feu ici aussi ! cria-t-il. La fumee sort de partout !

— Quoi ? Mais ca ne se peut pas…

— Je vous dis que vous etes en feu ! Comment se fait-il que vous ne puissiez ni voir ni sentir l’incendie ? Vous brulez !

— Je ne vous crois pas ! Posez cette arme ou je…

— Il faut me croire !

Horza examina la cabine, cherchant ce qui pouvait receler le cerveau de la navette. Il vit des ecrans, des sieges, des cadrans et meme l’emplacement habituel des controles manuels, mais pas trace de compartiment- cerveau.

— La fumee envahit tout ! repeta-t-il en s’efforcant de prendre une voix hysterique.

— La ! Un extincteur ! Je mets le mien en marche ! clama la navette.

Un element mural pivota, et Horza attrapa le volumineux cylindre fixe a l’interieur du rabat. Il referma ses quatre doigts valides autour du jet. Un sifflement accompagne d’une vapeur legere surgissait en divers endroits de la piece.

— Il ne se passe rien ! hurla Horza. Il y a beaucoup de fumee noire et… (Il fit semblant de tousser.) Aaargh ! Ca s’epaissit !

— D’ou vient-elle ? Vite !

— De partout a la fois ! (Il jeta un coup d’?il circulaire.) Pres de votre ?il… sous les sieges, au-dessus des ecrans, sous les ecrans… Je n’y vois plus rien !

— Continuez ! Je sens la fumee aussi, maintenant !

Horza regarda la faible trainee de fumee qui, venue du couloir plein de flammes crachotantes ou il avait endommage les centres nerveux de l’appareil, s’infiltrait a present dans le compartiment voisin.

— Ca… ca vient de la, et aussi de la… Des ecrans-info de chaque cote des sieges de la derniere rangee…, et de quelque part juste au-dessus des sieges, sur les parois laterales, a l’emplacement de cette saillie, la…

— Comment dites-vous ? vocifera le cerveau de la navette. A gauche en regardant vers l’avant ?

— C’est ca !

— Eteignez ce foyer-la en premier ! piailla-t-il en retour.

Horza laissa tomber l’extincteur et reprit son fusil a deux mains, visant le renflement visible de la paroi, au- dessus de la rangee de gauche. Il pressa la detente une fois, deux fois, trois fois. L’arme cracha le feu, l’ebranlant de la tete aux pieds ; etincelles et eclats divers jaillirent des trous perces par les balles dans le logement de la machine.

— iiiiiiiiiii…, fit cette derniere.

Puis ce fut le silence.

Un filet de fumee sortit du renflement detruit, se mela aux volutes provenant du couloir et alla former une mince couche au ras du plafond. Horza laissa lentement retomber son arme et regarda autour de lui en pretant l’oreille.

— Imbecile ! fit-il.

Il eteignit avec son extincteur manuel les foyers mineurs du couloir ainsi que le cerveau incandescent de la navette, puis alla s’asseoir dans l’habitacle, pres de la porte arriere, en attendant que la fumee se dissipe. Il ne vit pas de Mangeurs, ni sur la plage, ni dans la foret ; les canoes avaient egalement disparu. Il chercha les commandes de la porte et ne tarda pas a les trouver : elles se refermerent avec un sifflement, et Horza sourit.

Il revint dans la cabine et entreprit de presser quelques boutons ou de rabattre certains panneaux sur le tableau de bord, afin de rendre un peu de vie aux ecrans. Ceux-ci se rallumerent brusquement alors qu’il tripotait des boutons situes sur l’accoudoir d’un siege large comme un canape. Le bruit de ressac qui s’eleva alors lui fit croire que la porte arriere s’etait rouverte, mais c’etaient seulement les micros exterieurs qui lui transmettaient les sons du dehors. Les ecrans se mirent a palpiter ou a s’illuminer, pleins de chiffres et de lignes, des volets s’ouvrirent en face des sieges ; manettes et leviers surgirent sans effort en emettant une sorte de soupir, puis se verrouillerent en place avec un declic, tout prets a etre pris en main et actionnes. Horza ne s’etait pas senti le c?ur aussi leger depuis des jours. Il partit a la recherche de nourriture et finit par voir ses efforts recompenses, mais au terme d’une quete interminable et contrariante. Il avait tres faim.

De petits insectes detalaient en rangs ordonnes sur l’enorme cadavre affale dans le sable, une main gisant carbonisee dans les flammes mourantes du feu.

Ils s’attaquerent tout d’abord aux yeux, profondement enfonces et demeures ouverts. Lorsque la navette s’eleva dans les airs, incertaine, ils en eurent a peine conscience. Elle gagna de la vitesse, decrivit un virage inelegant au-dessus de la montagne, puis s’eloigna de l’ile en rugissant dans l’air du soir.

Interlude dans les tenebres

Pour illustrer sa capacite informationnelle, le Mental se servait d’une image. Il aimait a se representer le contenu de ses banques-memoire sous forme d’inscriptions portees sur des cartes, de petits morceaux de papier couverts d’une ecriture minuscule, mais lisible pour l’?il humain. En prenant des caracteres de deux millimetres de haut, et un bout de papier de dix centimetres carres ecrit des deux cotes, on pouvait caser dix mille signes sur chaque carte. Dans un tiroir d’un metre de long, on pouvait ranger environ un millier de cartes – c’est-a-dire dix millions d’unites-information. Dans une petite piece de quelques metres carres pourvue d’un couloir juste assez large pour laisser passer un tiroir, on aurait peut-etre pu mettre mille de ces tiroirs, repartis en armoires- classeurs sans perte de place : dix milliards de caracteres en tout.

Un carre d’un kilometre de cote pouvait contenir jusqu’a cent mille de ces petites cellules ; mille etages ainsi constitues donneraient un immeuble de deux mille metres de haut, dote de cent millions de pieces individuelles. Qu’on continue d’edifier ces tours trapues, bien serrees les unes contre les autres, jusqu’a ce qu’elles tapissent entierement la surface d’un monde de bonne taille et de gravite standard – mettons un milliard de kilometres carres –, et on obtiendrait une planete pourvue d’une aire totale d’un trillion de kilometres carres, cent quadrillions de pieces truffees de cartes, trente annees-lumiere de couloirs et un nombre de caracteres potentiels stockes assez eleve pour plonger dans l’ahurissement n’importe quel esprit.

En base 10, ce nombre serait un 1 suivi de vingt-sept zeros ; or, il ne representait encore qu’une fraction de la capacite globale du Mental. Pour en donner une idee plus fidele, il aurait fallu elargir la comparaison a un millier de mondes-cartes ; tout un ensemble de systemes, tout un amas de globes bourres d’information… Et cette capacite enorme etait stockee dans un espace plus restreint qu’une seule de ces petites pieces, a l’interieur du Mental…

Dans les tenebres, le Mental attendait.

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