avec vous sur ce tas de boue peu seduisant et loin de tout, autant contribuer a rendre le voyage aussi peu dangereux que possible. Je peux vous apporter mon aide pour ce qui concerne la maintenance du vaisseau, si vous voulez. Toutefois, je prefererais nettement que vous m’appeliez par mon nom, au lieu d’employer les termes « drone » ou « machine » qui, dans votre bouche, sonnent comme des gros mots. Mon
— Mais pas du tout, Unaha-Closp, pas du tout, repondit Horza en en rajoutant dans la servilite. Croyez bien qu’a l’avenir je ne manquerai pas de vous donner ce nom.
— Cela vous parait peut-etre amusant, reprit le drone en s’elevant a la hauteur des yeux de l’homme, mais, pour moi, c’est important. Je ne suis pas un simple ordinateur ; je suis un
— Puisque je te dis que je m’en servirai.
— Merci. Je m’en vais voir si votre ingenieur a besoin d’aide pour inspecter le logement du laser.
Sur ces mots, il se rapprocha de la porte. Horza le suivit du regard.
Le Metamorphe resta seul. Il se rassit et contempla l’ecran au fond du mess. Les restes de Vavatch y luisaient d’un eclat sterile ; le vaste nuage de matiere etait encore visible, mais il se refroidissait et, formant un amas sans vie, s’enfoncait en tournoyant dans l’espace. A mesure que le temps passait, il devenait de plus en plus irreel, fantomatique, immateriel.
Horza se laissa aller contre le dossier de son siege et ferma les yeux. Il preferait attendre un peu avant d’aller dormir, pour laisser aux autres le temps de mediter sur ce qu’ils venaient d’apprendre. Apres cela, ils seraient plus previsibles ; Horza saurait s’il etait en securite pour l’instant, ou bien s’il devait tous les surveiller de pres.
D’autre part, il tenait a attendre que Yalson et Dorolow en aient fini avec Balveda. L’agent de la Culture avait peut-etre decide d’attendre son heure, maintenant qu’elle etait rassuree sur son avenir proche ; mais elle pouvait toujours tenter quelque chose. Auquel cas il voulait etre eveille. Il ne savait toujours pas s’il la tuerait ou non, mais au moins avait-il maintenant le temps d’y reflechir, lui aussi.
La
Derriere elle, reduite a l’etat d’innombrables fragments scintillants, l’Orbitale de Vavatch continuait a prendre de l’expansion ; elle irradiait, se dissolvait lentement dans le systeme qui portait son nom, et s’enflait vers les etoiles, portee par les furieux tourbillons de vent stellaire nes de la destruction d’un monde tout entier.
Horza resta quelques instants seul dans le mess, a regarder se dissiper les reliques de l’Orbitale.
Lumiere sur fond de tenebres, et un epais tore de debris, presque de neant. Un monde eradique d’un seul coup. Non pas seulement detruit – la toute premiere decharge d’energie-reseau y aurait amplement pourvu –, mais oblitere, decompose avec soin et precision, presque avec art ; l’annihilation comme experience esthetique. Il y avait une grace arrogante dans tout cela, dans la froideur absolue de cette perversite raffinee… On en restait aussi impressionne qu’horrifie. Meme Horza etait oblige de reconnaitre qu’il eprouvait – bien malgre lui – une certaine admiration.
En voulant donner une lecon aux Idirans et au reste de la communaute galactique, la Culture n’avait pas menage ses effets. De cette redoutable manifestation d’effort et de talent, elle avait reussi a faire une ?uvre d’art… Mais c’etait un message qu’elle allait regretter, songea Horza tandis que l’hyperlumiere foncait, a la difference de la lumiere ordinaire, a travers la galaxie.
Voila ce que la Culture avait a offrir ; c’etait son signal, son avertissement, son heritage : le chaos naissant de l’ordre, la destruction surgissant de la construction, la mort surgissant de la vie.
Vavatch serait davantage que son propre monument funeraire ; elle commemorerait par la meme occasion l’ultime et macabre manifestation de l’idealisme fatal de la Culture, l’aveu tardif prouvant que non seulement elle n’etait pas meilleure que les autres civilisations, mais en plus qu’elle etait nettement, tres nettement
Ces gens cherchaient a depouiller l’existence de toutes les injustices, a supprimer toutes les erreurs possibles dans ce message eternellement transmis qu’etait la vie, erreurs qui, pourtant, donnaient a celle-ci sa raison d’etre et de progresser (le souvenir des tenebres le submergea et le fit frissonner)… Mais l’erreur ultime, supreme, c’etaient eux-memes qui la commettraient, et elle signerait leur perte.
Horza hesita a rejoindre la passerelle afin de basculer l’ecran en mode espace reel et donc de revoir l’Orbitale intacte, telle qu’elle se presentait encore quelques semaines auparavant, lorsque la lumiere reelle a travers laquelle se deplacait la
Bilan : deux
Le yacht jeta l’ancre dans une baie aux rives boisees. L’eau etait limpide et, dix metres sous les vagues miroitantes, on apercevait le fond sablonneux du mouillage. De grands arbres a feuillage bleu persistant se succedaient en dessinant un arc de cercle approximatif au bord de la petite anse, et leurs racines qu’on aurait dites poussiereuses apparaissaient ca et la sur le gres ocre auquel elles s’accrochaient. De petites falaises taillees dans la meme roche et parsemees de fleurs aux couleurs vives surplombaient des plages au sable dore. Le yacht blanc dont le reflet etire dansait sur les eaux telle une flamme silencieuse amena ses hautes voiles et se laissa doucement ballotter par la petite brise qui venait d’une zone de la foret et caressait la baie arrondie.
Quelques personnes partirent vers le rivage a bord de petits canoes ou dinghies, quand ils ne sautaient pas dans l’eau tiede pour s’y rendre a la nage. Parmi les cerevells qui avaient escorte le yacht tout au long de son voyage depuis son port d’attache, certains resterent et se mirent a s’ebattre dans la baie ; leurs longs corps rouges glissaient entre deux eaux, autour du bateau et par-dessous sa coque, et les falaises basses qui faisaient face a la mer renvoyaient l’echo de leur souffle rapeux. Il leur arrivait parfois de pousser gentiment un des bateaux, et de temps en temps un nageur jouait avec ces animaux lisses et brillants, plongeant pour evoluer a cote d’eux, les toucher et s’accrocher a eux.
Peu a peu, les cris des passagers s’eloignerent. Ils tirerent leurs petites embarcations a terre et s’enfoncerent dans les bois pour aller explorer l’ile deserte. Les vagues modestes de la mer interieure lechaient le sable deflore.
Fal ’Ngeestra soupira et, apres avoir fait une fois le tour du bateau, prit place pres de la poupe sur un siege rembourre. Elle se mit a jouer distraitement avec un cordage attache a un etancon et a y frotter sa main. Le jeune homme qui lui avait parle le matin meme, alors que le yacht s’eloignait du continent pour faire doucement voile vers les iles, l’apercut et vint la rejoindre.
— Vous n’irez donc pas jeter un coup d’?il a l’ile ? demanda-t-il.
Il etait mince, aerien. Sa peau etait d’un jaune fonce tirant sur le dore, une peau lustree qui la faisait penser a un hologramme parce que son eclat paraissait plus etendu que les membres eux-memes.
— Je n’en ai pas envie, repondit Fal.
Elle n’avait pas eu envie que ce garcon vienne lui parler, un peu plus tot dans la matinee, et maintenant encore, elle ne tenait pas a bavarder. Elle regrettait d’avoir voulu prendre part a cette croisiere.
— Pourquoi ? insista-t-il.
Elle ne se rappelait pas son nom. Quand il avait commence a lui parler, elle ne lui avait guere prete attention. Peut-etre ne le lui avait-il meme pas revele ; mais c’etait peu probable.
— C’est comme ca, voila tout.
Elle haussa les epaules, toujours sans le regarder.
— Ah ?
Il resta quelques instants silencieux. Elle avait conscience de son corps, ou se reverberait la lumiere du soleil, mais ne se retourna pas pour le regarder. Elle contemplait les arbres lointains, les vagues, la silhouette rougeatre des cerevells dont le dos s’arrondissait a la surface lorsqu’ils remontaient respirer avant de plonger a nouveau.
