Quand Pierre eut trouve une place, non loin du comptoir, il attendit, esperant que la bonne le verrait et le reconnaitrait.
Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d’?il, trottant menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil.
Il finit par frapper la table d’une piece d’argent. Elle accourut:
«Que desirez-vous, Monsieur?» Elle ne le regardait pas, l’esprit perdu dans le calcul des consommations servies.
«Eh bien! fit-il, c’est comme ca qu’on dit bonjour a ses amis?» Elle fixa ses yeux sur lui, et d’une voix pressee:
«Ah! c’est vous. Vous allez bien. Mais je n’ai pas le temps aujourd’hui. C’est un bock que vous voulez?
– Oui, un bock.» Quand elle l’apporta, il reprit:
«Je viens te faire mes adieux. Je pars.» Elle repondit avec indifference:
«Ah bah! Ou allez-vous?
– En Amerique.
– On dit que c’est un beau pays.» Et rien de plus. Vraiment il fallait etre bien malavise pour lui parler ce jour- la. Il y avait trop de monde au cafe!
Et Pierre s’en alla vers la mer. En arrivant sur la jetee, il vit la Perle qui rentrait portant son pere et le capitaine Beausire. Le matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis a l’arriere, fumaient leur pipe avec un air de parfait bonheur.
Le docteur songea en les voyant passer: «Bienheureux les simples d’esprit.» Et il s’assit sur un des bancs du brise-lames pour tacher de s’engourdir dans une somnolence de brute.
Quand il rentra, le soir, a la maison, sa mere lui dit, sans oser lever les yeux sur lui:
«Il va te falloir un tas d’affaires pour partir, et je suis un peu embarrassee. Je t’ai commande tantot ton linge de corps et j’ai passe chez le tailleur pour les habits; mais n’as-tu besoin de rien d’autre, de choses que je ne connais pas, peut-etre?» Il ouvrit la bouche pour dire: «Non, de rien.» Mais il songea. qu’il lui fallait au moins accepter de quoi se vetir decemment, et ce fut d’un ton tres calme qu’il repondit:
«Je ne sais pas encore, moi; je m’informerai a la Compagnie.» Il s’informa, et on lui remit la liste des objets indispensables.
Sa mere, en la recevant de ses mains, le regarda pour la premiere fois depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l’expression si humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus qui demandent grace.
Le 1er octobre, la Lorraine, venant de Saint-Nazaire, entra au port du Havre, pour en repartir le 7 du meme mois a destination de New York; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine flottante ou serait desormais emprisonnee sa vie.
Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l’escalier sa mere qui l’attendait et qui murmura d’une voix a peine intelligible:
«Tu ne veux pas que je t’aide a t’installer sur ce bateau?
– Non, merci, tout est fini.» Elle murmura:
«Je desire tant voir ta chambrette.
– Ce n’est pas la peine. C’est tres laid et tres petit.» Il passa, la laissant atterree, appuyee au mur, et la face bleme.
Or Roland, qui visita la Lorraine ce jour-la meme, ne parla pendant le diner que de ce magnifique navire et s’etonna beaucoup que sa femme n’eut aucune envie de le connaitre puisque leur fils allait s’embarquer dessus.
Pierre ne vecut guere dans sa famille pendant les jours qui suivirent. Il etait nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait fouetter tout le monde. Mais la veille de son depart il parut soudain tres change, tres adouci. Il demanda, au moment d’embrasser ses parents avant d’aller coucher a bord pour la premiere fois:
«Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau?» Roland s’ecria:
«Mais oui, mais oui, parbleu. N’est-ce pas, Louise?
– Mais certainement», dit-elle tout bas.
Pierre reprit:
«Nous partons a onze heures juste. Il faut etre la-bas a neuf heures et demie au plus tard.
– Tiens! s’ecria son pere, une idee. En te quittant nous courrons bien vite nous embarquer sur la Perle afin de t’attendre hors des jetees et de te voir encore une fois. N’est-ce pas, Louise?
– Oui, certainement.» Roland reprit:
«De cette facon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre le mole quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais reconnaitre les siens dans le tas. Ca te va?
– Mais oui, ca me va. C’est entendu.» Une heure plus tard il etait etendu dans son petit lit marin, etroit et long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, songeant a tout ce qui s’etait passe depuis deux mois dans sa vie, et surtout dans son ame. A force d’avoir souffert et fait souffrir les autres, sa douleur agressive et vengeresse s’etait fatiguee, comme une lame emoussee. Il n’avait presque plus le courage d’en vouloir a quelqu’un et de quoi que ce soit, et il laissait aller sa revolte a vau-l’eau a la facon de son existence. Il se sentait tellement las de lutter, las de frapper, las de detester, las de tout, qu’il n’en pouvait plus et tachait d’engourdir son c?ur dans l’oubli, comme on tombe dans le sommeil. Il entendait vaguement autour de lui les bruits nouveaux du navire, bruits legers, a peine perceptibles en cette nuit calme du port; et de sa blessure jusque-la si cruelle il ne sentait plus aussi que les tiraillements douloureux des plaies qui se cicatrisent.