que c'est une pleinte grammairiene, le mot et le ton me blesse. Comme les exclamations des prescheurs, esmouvent leur auditoire souvent, plus que ne font leurs raisons: et comme nous frappe la voix piteuse d'une beste qu'on tue pour nostre service: sans que je poise ou penetre ce pendant, la vraye essence et massive de mon subject.
Ce sont les fondemens de nostre deuil.
L'opiniastrete de mes pierres, specialement en la verge, m'a par fois jette en longues suppressions d'urine, de trois, de quatre jours: et si avant en la mort, que c'eust este follie d'esperer l'eviter, voyre desirer, veu les cruels efforts que cet estat m'apporte. O que ce bon Empereur, qui faisoit lier la verge a ses criminels, pour les faire mourir a faute de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie! Me trouvant la, je consideroy par combien legeres causes et objects, l'imagination nourrissoit en moy le regret de la vie: de quels atomes se bastissoit en mon ame, le poids et la difficulte de ce deslogement: a combien frivoles pensees nous donnions place en un si grand affaire. Un chien, un cheval, un livre, un verre, et quoy non? tenoient compte en ma perte. Aux autres, leurs ambitieuses esperances, leur bourse, leur science, non moins sottement a mon gre. Je voy nonchalamment la mort, quand je la voy universellement, comme fin de la vie. Je la gourmande en bloc: par le menu, elle me pille. Les larmes d'un laquais, la dispensation de ma desferre, l'attouchement d'une main cognue, une consolation commune, me desconsole et m'attendrit.
Ainsi nous troublent l'ame, les plaintes des fables: et les regrets de Didon, et d'Ariadne passionnent ceux mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle: c'est une exemple de nature obstinee et dure, n'en sentir aucune emotion: comme on recite, pour miracle, de Polemon: mais aussi ne pallit il pas seulement a la morsure d'un chien enrage, qui luy emporta le gras de la jambe. Et nulle sagesse ne va si avant, de concevoir la cause d'une tristesse, si vive et entiere, par jugement, qu'elle ne souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y ont leur part: parties qui ne peuvent estre agitees que par vains accidens.
Est ce raison que les arts mesmes se servent et facent leur proufit, de nostre imbecillite et bestise naturelle? L'Orateur, dit la Rhetorique, en cette farce de son plaidoier, s'esmouvera par le son de sa voix, et par ses agitations feintes; et se lairra piper a la passion qu'il represente: Il s'imprimera un vray deuil et essentiel, par le moyen de ce battelage qu'il joue, pour le transmettre aux juges, a qui il touche encore moins: Comme font ces personnes qu'on loue aux mortuaires, pour ayder a la ceremonie du deuil, qui vendent leurs larmes a poix et a mesure, et leur tristesse. Car encore qu'ils s'esbranlent en forme empruntee, toutesfois en habituant et rengeant la contenance, il est certain qu'ils s'emportent souvent tous entiers, et recoivent en eux une vraye melancholie.
Je fus entre plusieurs autres de ses amis, conduire a Soissons le corps de monsieur de Grammont, du siege de la Fere, ou il fut tue: Je consideray que par tout ou nous passions, nous remplissions de lamentation et de pleurs, le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l'appareil de nostre convoy: car seulement le nom du trespasse n'y estoit pas cogneu.
Quintilian dit avoir veu des Comediens si fort engagez en un rolle de deuil, qu'ils en pleuroient encore au logis: et de soy mesme, qu'ayant prins a esmouvoir quelque passion en autruy, il l'avoit espousee, jusques a se trouver surprins, non seulement de larmes, mais d'une palleur de visage et port d'homme vrayement accable de douleur.
En une contree pres de nos montaignes, les femmes font le prestre-martin: car comme elles agrandissent le regret du mary perdu, par la souvenance des bonnes et agreables conditions qu'il avoit, elles font tout d'un train aussi recueil et publient ses imperfections: comme pour entrer d'elles mesmes en quelque compensation, et se divertir de la pitie au desdain. De bien meilleure grace encore que nous, qui a la perte du premier cognu, nous piquons a luy presser des louanges nouvelles et fauces: et a le faire tout autre, quand nous l'avons perdu de veue, qu'il ne nous sembloit estre, quand nous le voyions: Comme si le regret estoit une partie instructive: ou que les larmes en lavant nostre entendement, l'esclaircissent. Je renonce des a present aux favorables tesmoignages, qu'on me voudra donner, non par ce que j'en seray digne, mais par ce que je seray mort.
Qui demandera a celuy la, Quel interest avez vous a ce siege? L'interest de l'exemple, dira-il, et de l'obeyssance commune du Prince: je n'y pretens proffit quelconque: et de gloire, je scay la petite part qui en peut toucher un particulier comme moy: je n'ay icy ny passion ny querelle. Voyez le pourtant le lendemain, tout change, tout bouillant et rougissant de cholere, en son rang de bataille pour l'assaut: C est la lueur de tant d'acier, et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours, qui luy ont jette cette nouvelle rigueur et hayne dans les veines. Frivole cause, me direz vous: Comment cause? il n'en faut point, pour agiter nostre ame: Une resverie sans corps et sans subject la regente et l'agite. Que je me mette a faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m'y forge des commoditez et des plaisirs, desquels mon ame est reellement chatouillee et resjouye: Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse, par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques, qui nous alterent et l'ame et le corps? Quelles grimaces, estonnees, riardes, confuses, excite la resverie en noz visages! Quelles saillies et agitations de membres et de voix! Semble-il pas de cet homme seul, qu'il aye des visions fauces, d'une presse d'autres hommes, avec qui il negocie: ou quelque demon interne, qui le persecute? Enquerez vous a vous, ou est l'object de ceste mutation? Est-il rien sauf nous, en nature, que l'inanite substante, sur quoy elle puisse?
Cambyses pour avoir songe en dormant, que son frere devoit devenir Roy de Perse, le fit mourir. Un frere qu'il aymoit, et duquel il s'estoit tousjours fie. Aristodemus Roy des Messeniens se tua, pour une fantasie qu'il print de mauvais augure, de je ne scay quel hurlement de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, trouble et fasche de quelque mal plaisant songe qu'il avoit songe: C'est priser sa vie justement ce qu'elle est, de l'abandonner pour un songe.
Oyez pourtant nostre ame, triompher de la misere du corps, de sa foiblesse, de ce qu'il est en butte a toutes offences et alterations: vrayement elle a raison d'en parler.
CHAPITRE V Sur des vers de Virgile
A MESURE que les pensemens utiles sont plus pleins, et solides, ils sont aussi plus empeschans, et plus onereux. Le vice, la mort, la pauvrete, les maladies, sont subjets graves, et qui grevent. Il faut avoir l'ame instruitte des moyens de soustenir et combatre les maux, et instruite des regles de bien vivre, et de bien croire: et souvent l'esveiller et exercer en cette belle estude. Mais a une ame de commune sorte, il faut que ce soit avec relasche et moderation: elle s'affolle, d'estre trop continuellement bandee.
J'avoy besoing en jeunesse, de m'advertir et solliciter pour me tenir en office: L'alegresse et la sante ne conviennent pas tant bien, dit-on, avec ces discours serieux et sages: Je suis a present en un autre estat. Les conditions de la vieillesse, ne m'advertissent que trop, m'assagissent et me preschent. De l'excez de la gayete, je suis tombe en celuy de la severite: plus fascheux. Parquoy, je me laisse a cette heure aller un peu a la desbauche, par dessein: et employe quelque fois l'ame, a des pensemens folastres et jeunes, ou elle se sejourne: Je ne suis meshuy que trop rassis, trop poisant, et trop meur. Les ans me font lecon tous les jours, de froideur, et de temperance. Ce corps fuyt le desreiglement, et le craint: il est a son tour de guider l'esprit vers la reformation: il regente a son tour: et plus rudement et imperieusement: Il ne me laisse pas une heure, ny dormant ny veillant, chaumer d'instruction, de mort, de patience, et de poenitence. Je me deffens de la temperance, comme j'ay faict autresfois de la volupte: elle me tire trop arriere, et jusques a la stupidite. Or je veux estre maistre de moy, a tout sens. La sagesse a ses excez, et n'a pas moins besoing de moderation que la folie. Ainsi, de peur que je ne seche, tarisse, et m'aggrave de prudence, aux intervalles que mes maux me donnent,
je gauchis tout doucement, et desrobe ma veue de ce ciel orageux et nubileux que j'ay devant moy. Lequel, Dieu mercy, je considere bien sans effroy, mais non pas sans contention, et sans estude. Et me vay amusant en la recordation des jeunesses passees:
