Tous etaient impatients de sentir sous leurs pieds le sol, meme etranger, apres six ans de vagabondage dans les gouffres interstellaires. Key Baer, Pour Hiss, Ingrid, la doctoresse Lou-ma et deux ingenieurs-mecaniciens devaient rester a bord pour veiller a la radio, aux projecteurs et aux appareils.
Niza se tenait a l’ecart, son casque a la main.
— Pourquoi hesitez-vous ? lui demanda Erg Noor qui verifiait le poste telephonique au sommet de son casque. Allons voir l’astronef !
— Je ... je crois qu’il est inanime, qu’il est la depuis longtemps ... Encore une catastrophe, une victime de l’implacable Cosmos. On ne peut l’eviter, je le sais bien, mais c’est toujours si penible ... surtout apres Zirda, apres VAlgrab ...
— Peut-etre que la mort de cet astronef nous sauvera la vie, remarqua Pour Hiss en dirigeant la lunette a court foyer sur l’autre vaisseau plonge dans l’obscurite.
Les huit voyageurs etaient passes dans la cabine intermediaire.
— Branchez l’air ! commanda Erg Noor a ceux de l’astronef, separes de leurs camarades par une cloison etanche.
Quand la pression a l’interieur de la cabine fut de dix atmospheres, c’est-a-dire superieure a celle du dehors, des verins hydrauliques ouvrirent la porte qui adherait solidement a son cadre. La pression de l’air expulsa litteralement les gens, sans ’laisser penetrer le moindre element nocif du monde etranger dans cette parcelle de la Terre. La porte se referma aussitot. Le projecteur traca un chemin lumineux que les astronautes suivirent en clopinant sur leurs jambes a ressorts, trainant a grand-peine leur corps alourdi. Au bout de l’allee de lumiere, s’elevait le grand vaisseau. L’impatience et les cahots sur le sol raboteux, seme de cailloux et chauffe par le soleil noir, firent paraitre bien longs les mille cinq cents metres a parcourir.
Les etoiles luisaient, floues et ternes, a travers l’atmosphere dense, saturee d’humidite. Au lieu de la splendeur rayonnante du Cosmos, le ciel n’offrait que des ebauches de constellations, dont les faibles lueurs ne pouvaient combattre la nuit a la surface de la planete.
L’astronef ressortait nettement dans les tenebres environnantes. La couche epaisse de vernis qui recouvrait la cuirasse, s’etait usee par endroits ; le vaisseau avait du naviguer longtemps dans l’Univers.
Eon Tal poussa une exclamation qui resonna dans tous les telephones. Il montrait de la main la porte beante et un petit ascenseur au sol. Des plantes croissaient alentour. Leurs grosses tiges dressaient a un metre de haut des coupes noires, fleurs ou feuilles de forme parabolique, aux bords denteles comme des roues d’engrenage. Leur enchevetrement immobile avait un aspect sinistre. Le trou muet de la porte etait encore plus inquietant. Ces plantes intactes et cette porte ouverte attestaient que les hommes ne circulaient plus par la depuis longtemps et ne protegeaient plus leur ilot terrestre contre le monde etranger ...
Erg Noor, Eon et Niza entrerent dans l’ascenseur, et le chef tourna le levier de commande. Le mecanisme entra en action avec un grincement leger et monta docilement les explorateurs
dans la cabine intermediaire. Les autres suivirent peu apres. Erg Noor transmit a la
On alluma les lampes tournantes fixees au sommet des casques. La porte interieure, close, mais pas verrouillee, ceda sans resistance. Les astronautes gagnerent le corridor central : ils s’orientaient facilement dans ce vaisseau dont la structure ne differait guere de celle de la
— Sa construction remonte a quelques dizaines d’annees, dit Erg Noor en se rapprochant de Niza. Elle se retourna. Vu dans la penombre, a travers la silicolle17 du casque, le visage du chef semblait enigmatique.
— Une idee saugrenue, reprit-il. Ne serait-ce pas ...
— La
Ils penetrerent dans la bibliotheque-laboratoire, puis au poste central. Clopinant dans sa carcasse, titubant et se heurtant aux cloisons, Erg Noor atteignit le tableau de distribution d’electricite. L’eclairage etait branche, mais il n’y avait pas de courant. Seuls, les indicateurs et les signes phosphorescents brillaient dans l’obscurite. Erg Noor retablit le contact et, a l’etonnement general, une lumiere faible se repandit, qui parut eblouissante. Elle dut s’allumer egalement pres de l’ascenseur, car on entendit au telephone la voix de Pour Hiss qui demandait les nouvelles. Bina Led, le geologue, lui repondit, tandis que le chef s’arretait au seuil du poste central. Niza suivit la direction de son regard et apercut en haut, entre les deux reflecteurs avant, une double inscription, en langue terrestre et en code du Grand Anneau :
La visite des locaux ne revela pas les traces des hommes. Les reservoirs d’oxygene n’etaient pas epuises, la provision d’eau et de nourriture aurait suffi pour subsister plusieurs annees, mais il ne restait aucun vestige des voyageurs.
Des trainees bizarres, de couleur sombre, se voyaient ca et la, dans les couloirs, au poste central et dans la bibliotheque. Sur le plancher de la bibliotheque, s’etalait une mare de liquide desseche, qui se recroquevillait en plaque feuilletee. A l’arriere, dans le compartiment des machines, des fils arraches pendaient devant la porte du fond, et les supports massifs, en bronze phosphorique, des refroidisseurs etaient tordus. Comme, a part cela, l’astronef etait intact, ces deteriorations dues a des coups tres violents etaient inexplicables. Les astronautes chercherent en vain la cause de la disparition et de la mort certaine de l’equipage.
On fit en meme temps une decouverte importante: les reserves d’anameson et de charges ioniques planetaires pouvaient assurer l’envol de la
La nouvelle, transmise aussitot a bord de l’astronef, dissipa l’angoisse qui s’etait emparee de l’equipage depuis que le vaisseau etait prisonnier de l’etoile de fer. On n’avait plus besoin de s’attarder a communiquer avec la Terre. En revanche, le transbordement des reservoirs d’anameson necessitait un penible labeur. La tache, ardue en soi, devenait sur cette planete a pesariteur presque triple de celle de la Terre, un probleme qui exigeait une grande habilete technique. Mais les hommes de l’Ere du Grand Anneau, loin de redouter les questions difficiles, avaient du plaisir a les resoudre ...
Le biologiste sortit du magnetophone du poste central la bobine inachevee du journal de bord. Erg Noor et le geologue ouvrirent le coffre-fort hermetique qui contenait les documents de l’expedition. C’etait un lourd fardeau a transporter : quantite de films photono-magnetiques, de comptes rendus, d’observations et de calculs