Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux
Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux!
Tu marchais, ecoutant le soir, sous les charmilles,
Les rires etouffes des folles jeunes filles,
Les doux chuchotements dans l’angle obscur du bois;
Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,
Myrtale aux blonds cheveux, qui s’irrite et se cabre
Comme la mer creusant les golfes de Calabre,
Ou bien tu t’accoudais a table, buvant sec
Ton vin que tu mettais toi-meme en un pot grec.
Pegase te soufflait des vers de sa narine;
Tu songeais; tu faisais des odes a Barine,
A Mecene, a Virgile, a ton champ de Tibur,
A Chloe, qui passait le long de ton vieux mur,
Portant sur son beau front l’amphore delicate.
La nuit, lorsque Ph?be devient la sombre Hecate,
Les halliers s’emplissaient pour toi de visions;
Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,
Cerbere se frotter, la queue entre les jambes,
A Bacchus, dieu des vins et pere des iambes;
Silene digerer dans sa grotte, pensif;
Et se glisser dans l’ombre, et s’enivrer, lascif,
Aux blanches nudites des nymphes peu vetues,
Le faune aux pieds de chevre, aux oreilles pointues!
Horace, quand grise d’un petit vin sabin,
Tu surprenais Glycere ou Lycoris au bain,
Qui t’eut dit, o Flaccus! quand tu peignais a Rome
Les jeunes chevaliers courant dans l’hippodrome,
Comme Moliere a peint en France les marquis,
Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,
Pour servir, dans le siecle odieux ou nous sommes,
D’instruments de torture a d’horribles bonshommes,
Mal peignes, mal vetus, qui machent, lourds pedants,
Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents!
Grimauds hideux qui n’ont, tant leur tete est videe,
Jamais eu de maitresse et jamais eu d’idee!
Puis j’ajoutais, farouche:
– O cancres! qui mettez
Une soutane aux dieux de l’ether irrites,
Un beguin a Diane, et qui de vos tricornes
Coiffez sinistrement les olympiens mornes,
Eunuques, tourmenteurs, cretins, soyez maudits!
Car vous etes les vieux, les noirs, les engourdis,
Car vous etes l’hiver; car vous etes, o cruches!
L’ours qui va dans les bois cherchant un arbre a ruches,
L’ombre, le plomb, la mort, la tombe, le neant!
Nul ne vit pres de vous dresse sur son seant;
Et vous petrifiez d’une haleine sordide
Le jeune homme naif, etincelant, splendide;
Et vous vous approchez de l’aurore, endormeurs!
A Pindare serein plein d’epiques rumeurs,
A Sophocle, a Terence, a Plaute, a l’ambroisie,
O traitres, vous melez l’antique hypocrisie,
Vos tenebres, vos m?urs, vos jougs, vos exeats,
Et l’assoupissement des noirs couvents beats;
Vos coups d’ongle rayant tous les sublimes livres,
Vos prejuges qui font vos yeux de brouillard ivres,
L’horreur de l’avenir, la haine du progres;
Et vous faites, sans peur, sans pitie, sans regrets,
A la jeunesse, aux c?urs vierges, a l’esperance,
Boire dans votre nuit ce vieil opium rance!
O fermoirs de la bible humaine! sacristains
De l’art, de la science, et des maitres lointains,
Et de la verite que l’homme aux cieux epele,
Vous changez ce grand temple en petite chapelle!
Guichetiers de l’esprit, faquins dont le gout sur
Mene en laisse le beau; porte-clefs de l’azur,
Vous prenez Theocrite, Eschyle aux sacres voiles,
Tibulle plein d’amour, Virgile plein d’etoiles;
Vous faites de l’enfer avec ces paradis!
Et, ma rage croissant, je reprenais:
– Maudits,
Ces monasteres sourds! bouges! prisons haies!
Oh! comme on fit jadis au pedant de Veies,
Culotte bas, vieux tigre! Ecoliers! ecoliers!
Accourez par essaims, par bandes, par milliers,
Du gamin de Paris au gr?culus de Rome,
Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme!
Jeunes bouches, mordez le metteur de baillons!
Le mannequin sur qui l’on drape des haillons
A tout autant d’esprit que ce cuistre en son antre,
Et tout autant de c?ur; et l’un a dans le ventre
Du latin et du grec comme l’autre a du foin.
Ah! je prends Phyllodoce et Xanthis a temoin
Que je suis amoureux de leurs claires tuniques;
Mais je hais l’affreux tas des vils pedants iniques!
Confier un enfant, je vous demande un peu,
A tous ces etres noirs! autant mettre, morbleu!
La mouche en pension chez une tarentule!
Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,
Tacite racontant le grand Agricola,
Lucrece! eux, dechiffrer Homere, ces gens-la!
Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle!
Cranes d’ou sort la nuit, pattes d’ou sort la gifle,
Vieux dadais a l’air rogue, au sourcil triomphant,
Qui ne savent pas meme epeler un enfant!
Ils ignorent comment l’ame nait et veut croitre.
Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloitre!
Ils en sont a l’A, B, C, D, du c?ur humain;